Cybersécurité Utilisateur
Mots de passe robustes et authentification multi-facteurs (MFA)

Module 3 / 5 · Sommaire complet

Module 3 : Mots de passe & MFA 18 min de lecture

Mot de passe robuste : ce que recommandent vraiment l'ANSSI, la CNIL et le NIST

« 8 caractères avec une majuscule, un chiffre et un symbole, changés tous les 90 jours » : cette règle n'est plus recommandée par aucune des trois autorités de référence. Voici ce qu'elles disent aujourd'hui, et le raisonnement derrière — l'entropie.

ANSSI — trois politiques équivalentes pour atteindre 80 bits d'entropie
12
caractères minimum

avec majuscules, minuscules, chiffres et caractères spéciaux (liste d'au moins 37 caractères possibles)

14
caractères minimum

avec majuscules, minuscules et chiffres, sans obligation de caractère spécial

7
mots minimum

pour une phrase de passe composée de mots tirés au hasard

Source : ANSSI, Recommandations relatives à l'authentification multifacteur et aux mots de passe (ANSSI-PG-078, 8 octobre 2021). Ces trois politiques sont données comme équivalentes en termes d'entropie.

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L'entropie : la seule mesure qui compte

Les autorités ne raisonnent plus en « nombre de caractères et types obligatoires » mais en entropie, exprimée en bits. L'entropie mesure le nombre de combinaisons qu'un attaquant doit parcourir : chaque bit supplémentaire double ce nombre. Un mot de passe à 40 bits représente environ mille milliards de possibilités ; à 80 bits, un million de fois un million de fois plus.

Les cibles fixées :

  • ANSSI : 80 bits pour un mot de passe utilisé seul, sans mesure de sécurité complémentaire.
  • CNIL (délibération n° 2022-100 du 21 juillet 2022) : 80 bits si le mot de passe est le seul moyen d'authentification ; 50 bits seulement si le service met en place une mesure complémentaire — limitation du nombre de tentatives, temporisation, blocage du compte, test anti-automate ; 13 bits pour un code confidentiel associé à un matériel détenu (carte, téléphone) avec blocage après trois essais.

Ce changement d'approche a une conséquence directe et contre-intuitive : la longueur pèse beaucoup plus que la complexité. Ajouter un caractère à un mot de passe multiplie les combinaisons par la taille du jeu de caractères ; ajouter une exigence de symbole ne fait qu'élargir légèrement ce jeu, tout en poussant les utilisateurs vers des schémas prévisibles.

ConstructionEntropie approximativeAtteint la cible 80 bits ?
8 caractères, tous types confondus≈ 52 bitsNon
10 caractères, tous types confondus≈ 66 bitsNon
12 caractères avec les 4 types≈ 79 bitsOui (politique ANSSI)
14 caractères, majuscules / minuscules / chiffres≈ 83 bitsOui (politique ANSSI)
Phrase de 5 mots tirés au hasard≈ 65 bitsNon
Phrase de 7 mots tirés au hasard≈ 90 bitsOui (politique ANSSI)

Hypothèses de calcul : jeu de 95 caractères imprimables pour les mots de passe aléatoires, 62 caractères sans les symboles, et un dictionnaire de 7 776 mots (soit 12,9 bits par mot) pour les phrases de passe. Ces valeurs ne valent que si les caractères ou les mots sont réellement tirés au hasard — un mot de passe « choisi » par un humain a une entropie très inférieure à son calcul théorique.

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Pourquoi la « complexité » ne protège plus

Le calcul d'entropie suppose un tirage au hasard. Or les attaques ne procèdent quasiment jamais par force brute pure : elles commencent par ce qui est probable.

  • Les listes de mots de passe déjà divulgués. Des milliards de couples identifiant / mot de passe circulent, agrégés à partir de fuites successives. Un mot de passe qui y figure est testé en premier, quelle que soit sa longueur.
  • Les règles de substitution. Les outils de cassage appliquent automatiquement les transformations que nous croyons astucieuses : a → @, e → 3, o → 0, majuscule initiale, chiffre final, point d'exclamation en fin. P@ssw0rd! n'a pas 9 caractères d'entropie : il a l'entropie du mot « password », c'est-à-dire presque rien.
  • Les mots de passe contextuels. Nom de l'entreprise, du service, de la ville, suivis de l'année en cours : c'est la première liste essayée lors d'une attaque ciblée.
Conséquence pratique. Un mot de passe long et devinable reste faible. Entreprise2026! compte 15 caractères et coche toutes les cases d'une politique de complexité classique : il est pourtant dans toutes les listes d'attaque. Le seul moyen fiable d'obtenir un mot de passe réellement aléatoire est de le faire générer, pas de l'inventer.
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La phrase de passe : la solution pour ce qu'on doit retenir

Une phrase de passe est composée de plusieurs mots tirés au hasard dans un dictionnaire. La méthode historique, dite Diceware, formalisée par Arnold Reinhold en 1995, consiste à tirer chaque mot avec des dés dans une liste de 7 776 entrées (soit 65 combinaisons de cinq dés à six faces) — chaque mot apporte alors exactement 12,9 bits d'entropie.

L'intérêt est double : l'entropie est calculable et garantie puisque le tirage est réellement aléatoire, et la mémorisation est infiniment plus facile qu'une suite de caractères. Une phrase de sept mots se retient en associant une image mentale ; k9$Mn3@xQ!Ld demande des semaines de répétition, pour une entropie comparable.

Deux précautions, souvent oubliées :

  • Les mots doivent être tirés au hasard, pas choisis. Une phrase que vous composez vous-même — un vers, une citation, une expression — n'a pas l'entropie de ses mots : elle a celle du nombre de phrases que quelqu'un pourrait raisonnablement composer, ce qui est beaucoup moins.
  • Sept mots, pas cinq. On lit souvent que « quatre ou cinq mots suffisent » ; cinq mots plafonnent à environ 65 bits, en dessous de la cible de 80 bits retenue par l'ANSSI et la CNIL pour un mot de passe utilisé seul. C'est acceptable pour un service qui limite les tentatives de connexion, insuffisant pour un secret exposé à une attaque hors ligne — un mot de passe maître de coffre-fort, par exemple.

En pratique, on ne retient à la main que deux ou trois secrets : la session du poste de travail et le mot de passe maître du gestionnaire. Ce sont exactement ceux qui méritent une phrase de sept mots. Tout le reste est généré et stocké par le gestionnaire — c'est l'objet du chapitre suivant.

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Le NIST : une approche voisine, des seuils différents

Le référentiel américain, publié par le NIST sous la référence SP 800-63B, a connu sa révision 4 en août 2025. Ses règles principales pour les mots de passe choisis par l'utilisateur :

  • 8 caractères au minimum, et 15 caractères recommandés lorsque le mot de passe est le seul facteur d'authentification ;
  • accepter des mots de passe d'au moins 64 caractères, ainsi que les espaces et tous les caractères ASCII imprimables ;
  • vérifier le mot de passe choisi contre une liste de mots de passe compromis et le refuser s'il y figure ;
  • ne pas imposer de règles de composition (obligation de majuscule, de chiffre, de symbole) ;
  • ne pas imposer de renouvellement périodique, sauf preuve de compromission.
Ne pas confondre les seuils. Le « 15 caractères » du NIST et le « 12 ou 14 caractères » de l'ANSSI ne sont pas contradictoires : ils reposent sur des hypothèses différentes et, surtout, le NIST parle d'un mot de passe utilisé seul. Dès qu'une authentification multifacteur est en place, le NIST redescend son plancher à 8 caractères. La question pertinente n'est donc pas « combien de caractères ? » mais « ce mot de passe est-il le seul rempart ? ».
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Ce qui a été abandonné — et pourquoi

Le changement tous les 90 jours

L'ANSSI, la CNIL et le NIST ont tous abandonné le renouvellement périodique pour les comptes utilisateurs ordinaires. La raison est observée depuis longtemps : contraint de changer, l'utilisateur incrémente (Automne2026 puis Hiver2026), ce qui rend le mot de passe suivant prévisible à partir du précédent. On ne change désormais qu'en cas de suspicion de compromission. La CNIL maintient en revanche une exigence de renouvellement pour les comptes à privilèges.

Les règles de composition imposées

« Au moins une majuscule, un chiffre et un caractère spécial » produit des mots de passe étonnamment uniformes : majuscule en première position, chiffre et symbole à la fin. L'attaquant le sait et teste ces schémas en priorité. Mieux vaut exiger de la longueur et vérifier l'absence du mot de passe dans les listes de fuites.

Les questions secrètes

Nom de jeune fille de la mère, ville de naissance, nom du premier animal : ce sont des informations souvent publiques ou devinables. Le NIST interdit leur usage comme moyen de récupération de compte depuis la révision 3 de son référentiel.

Ce qui les remplace

Un mot de passe unique par service, généré et stocké par un gestionnaire, vérifié contre les listes de fuites, et surtout doublé d'une authentification multifacteur sur tous les comptes qui le permettent. Un mot de passe moyen protégé par MFA vaut mieux qu'un mot de passe exceptionnel tout seul.

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La réutilisation : le vrai point de rupture

Aucun mot de passe, aussi bien construit soit-il, ne protège s'il est réutilisé. Le mécanisme s'appelle le bourrage d'identifiants (credential stuffing) : l'attaquant récupère un couple identifiant / mot de passe issu de la fuite d'un service quelconque et le rejoue automatiquement sur des dizaines d'autres services. Si le même couple y fonctionne, il entre — sans rien casser.

Le rapport Verizon 2026 montre que les identifiants valides restent présents dans 39 % des compromissions, même s'ils ne sont plus le premier vecteur d'accès initial. Et la CNIL, dans son bilan 2025, cite les mots de passe insuffisamment robustes et les comptes partagés parmi les manquements ayant conduit à sanctionner 14 organismes pour sécurité insuffisante.

Trois règles suffisent :

  1. Un mot de passe par service. Sans exception, et en particulier jamais le même entre un compte professionnel et un compte personnel.
  2. Vérifier ses adresses. Des services publics permettent de savoir si une adresse email figure dans des fuites connues ; si c'est le cas, changer les mots de passe des comptes associés.
  3. Ne jamais transmettre un mot de passe par message. Un mot de passe envoyé par email ou par messagerie reste dans des historiques pendant des années. Pour un partage temporaire, utiliser la fonction de partage du gestionnaire de l'entreprise, ou un service de lien chiffré à lecture unique — et demander au destinataire de le changer à la première utilisation.

Pour un partage permanent entre plusieurs personnes — un compte de service, un accès mutualisé — la bonne réponse n'est pas un mot de passe partagé mais un coffre d'équipe avec des droits nominatifs, ou des comptes individuels. Le compte partagé est précisément l'un des manquements relevés par la CNIL.

Ce qui tient, ce qui ne tient pas
Ne tient pas
  • Moins de 12 caractères, quelle que soit la complexité
  • Prénom, date de naissance, nom d'un proche ou d'un animal
  • Nom de l'entreprise ou du service suivi de l'année
  • Un mot du dictionnaire avec substitutions classiques
  • Une phrase que vous avez composée vous-même
  • Le même mot de passe sur deux services
  • Un mot de passe noté dans un fichier ou un post-it
Tient
  • Une chaîne aléatoire de 16 caractères ou plus, générée par un gestionnaire
  • Une phrase de 7 mots réellement tirés au hasard
  • 12 caractères avec les 4 types, ou 14 sans symbole (politiques ANSSI)
  • Unique pour chaque service
  • Absent des listes de mots de passe divulgués
  • Complété par une authentification multifacteur
  • Stocké dans un gestionnaire, jamais transmis par message
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À retenir
  • La mesure de référence est l'entropie : cible de 80 bits (ANSSI et CNIL) pour un mot de passe utilisé seul, 50 bits si le service limite les tentatives.
  • Trois politiques équivalentes selon l'ANSSI : 12 caractères avec les 4 types, 14 sans symbole, ou une phrase de 7 mots.
  • NIST SP 800-63B révision 4 (août 2025) : 8 caractères minimum, 15 recommandés quand le mot de passe est le seul facteur.
  • Fin du renouvellement tous les 90 jours et des règles de composition imposées — sauf pour les comptes à privilèges (CNIL).
  • La longueur prime sur la complexité, et l'aléatoire prime sur les deux : un mot de passe inventé vaut moins que son calcul théorique.
  • Un mot de passe par service, jamais transmis par message, jamais partagé entre plusieurs personnes.
Sources
  • ANSSI, Recommandations relatives à l'authentification multifacteur et aux mots de passe, ANSSI-PG-078, 8 octobre 2021 — cyber.gouv.fr
  • CNIL, délibération n° 2022-100 du 21 juillet 2022 portant recommandation relative aux mots de passe et autres facteurs d'authentification — cnil.fr
  • NIST, Special Publication 800-63B, révision 4, août 2025 — nist.gov
  • CNIL, bilan des sanctions et mesures correctrices 2025 (14 organismes sanctionnés pour sécurité insuffisante)
  • Verizon, Data Breach Investigations Report 2026
Sommaire de la formation
Progression : 43%