Module 3 / 5
Sommaire
3.1 Préparer le levage : plan de levage, grues et zones
Le levage est le moment où tout le chantier se joue. Une grue de très grande capacité hisse des composants de plusieurs dizaines de tonnes à plus de cent mètres de haut. Rien ne s'improvise : tout part d'un document, le plan de levage, et d'une organisation au cordeau. Ce chapitre vous donne ce que vous vérifiez avant de laisser quiconque donner le top.
Ce que contient un plan de levage
Charges & poids
Chaque composant et son poids réel, accessoires inclus.
Configuration grue
Type de flèche, longueur, contrepoids, calage.
Rayons & capacités
Capacité résiduelle à chaque rayon et hauteur.
Points d'élingage
Définis par le constructeur du composant.
Séquence
L'ordre exact des opérations, étape par étape.
Le plan de levage : le document qui commande tout
Avant qu'une grue ne soulève quoi que ce soit, il existe un document central, étudié et validé en amont : le plan de levage — que l'on entend aussi appeler plan de grue, plan de grutage ou, dans les échanges avec le levageur, simplement « le plan ». Les trois expressions désignent le même document. Ce n'est pas une formalité administrative, c'est le calcul qui garantit que l'opération est physiquement possible et sûre.
Une précision utile, parce qu'elle est souvent mal comprise : le code du travail n'impose pas un plan de levage écrit pour n'importe quelle manutention. L'obligation générale porte sur l'évaluation des risques et sur l'utilisation en sécurité des équipements de levage (articles R. 4323-29 et suivants), complétée par l'examen d'adéquation prévu par l'arrêté du 1er mars 2004. Le plan de levage formalisé s'impose en pratique pour les opérations complexes ou critiques : charge proche de la capacité de l'appareil, levage à deux grues, proximité de lignes électriques, environnement contraint.
Ce document décrit précisément :
- Les charges et leurs poids réels : chaque tronçon de mât, la nacelle, le moyeu, chaque pale, avec leur masse exacte — accessoires de levage compris.
- La configuration de la grue : type de flèche (treillis, télescopique), longueur, lestage, contrepoids installés.
- Les rayons et les capacités résiduelles : la capacité d'une grue chute quand le rayon (distance horizontale charge/axe) et la hauteur augmentent. Le plan vérifie qu'à chaque position, la capacité résiduelle reste supérieure au poids levé, avec marge.
- Les points d'élingage : les points d'accrochage sont définis par le constructeur de chaque composant — jamais choisis au jugé.
- La séquence : l'ordre précis des manœuvres, du premier tronçon de mât à la dernière pale.
Qui l'établit, et avec quels outils ?
Le plan de levage est produit par le levageur, à partir de trois sources qui ne s'inventent pas : les abaques et la notice d'instructions du constructeur de la grue pour les capacités résiduelles, les fiches techniques du turbinier pour les masses et les points d'élingage des composants, et l'étude géotechnique pour ce que le sol accepte.
Les entreprises de levage s'appuient couramment sur des logiciels de simulation de levage qui modélisent la grue, sa configuration, les obstacles et les positions successives, et éditent les vues en plan et en coupe. Deux choses à avoir en tête :
- Ces outils ne remplacent pas la responsabilité de l'entreprise de levage : ils restituent ce qu'on leur donne. Une masse erronée en entrée produit un plan faux et rassurant.
- Le superviseur n'a pas à savoir manier ces logiciels. En revanche, il doit savoir lire le résultat : configuration retenue, rayon, hauteur sous crochet, capacité résiduelle, taux d'utilisation, hypothèse de vent. C'est l'objet des paragraphes suivants.
La grande grue et la grue d'assistance
Le montage d'une éolienne mobilise généralement deux grues aux rôles distincts.
La grue principale est l'engin de très grande capacité qui hisse les composants au sommet du mât. Sur les machines récentes, c'est souvent une grue sur chenilles à flèche treillis, capable d'atteindre des hauteurs très élevées avec une stabilité importante. Sa mise en œuvre est lourde : elle nécessite une plateforme de grutage dimensionnée et un sol portant (vu au module 2).
La grue d'assistance (ou grue de tailing) est une seconde grue, plus modeste, qui intervient au sol. Son rôle principal : accompagner le retournement des composants. Une pale ou un tronçon livré couché doit être redressé en position verticale ou inclinée avant d'être présenté à la grue principale. La grue d'assistance tient l'extrémité basse pendant que la principale soulève — un travail à deux grues coordonné.
Monter, démonter et déplacer la grande grue
On l'oublie souvent : la grande grue n'arrive pas montée. Son assemblage sur site est une opération à part entière, qui mobilise des grues auxiliaires, prend du temps et présente ses propres risques.
Les éléments de flèche treillis arrivent par convois, sont assemblés au sol puis relevés ; le lestage et les contrepoids sont posés un à un ; les vérifications de fin de montage (réglages, essais des sécurités) précèdent toute mise en charge.
Pour le superviseur, deux conséquences pratiques : ce montage-démontage pèse sur le planning (ce sont des journées entières où la grue ne lève aucun composant), et c'est une phase à risque à ne pas traiter à la légère sous prétexte que « le levage n'a pas encore commencé ». La zone reste un chantier de levage actif.
Organiser les zones : assemblage, stockage et exclusion
Autour de chaque éolienne en montage, l'espace se découpe en zones aux fonctions claires. Les mélanger, c'est créer l'accident.
- La zone d'assemblage au sol : là où l'on prépare les composants — couplage des pales sur le moyeu pour un rotor monté au sol, raboutage de tronçons, mise en place des élingues.
- La zone de stockage des composants : aire de réception et de calage des éléments livrés, en attente de levage, protégés et stabilisés.
- La zone d'exclusion : la zone sous et autour de la charge pendant le levage. Personne dedans, hors les opérateurs strictement nécessaires à la manœuvre.
La zone d'exclusion (vue de dessus, schéma de principe)
en l'air
Les accessoires de levage : palonniers, élingues, manilles
Le composant ne s'accroche pas directement au crochet. Entre les deux, une chaîne d'accessoires de levage dont le moindre maillon faible suffit à provoquer la chute.
Pour les composants d'éolienne, le turbinier (constructeur) fournit le plus souvent des palonniers et outils de levage spécifiques, conçus pour s'accrocher aux points définis et présenter le composant dans le bon axe. À cela s'ajoutent les élingues (textiles ou câble) et les manilles.
Trois exigences non négociables sur ces accessoires :
- Vérification avant emploi : pas de coupure, d'usure, de déformation, de fil rompu. Un accessoire douteux est mis au rebut, pas « utilisé pour cette fois ».
- CMU (charge maximale d'utilisation) lisible et respectée : on connaît le poids levé, on ne dépasse jamais la CMU du maillon le plus faible.
- VGP à jour : les accessoires de levage relèvent des vérifications générales périodiques. Rapport échu ou défavorable = retrait du service.
Les outils spécifiques du turbinier ont leur propre documentation et leurs propres contrôles : on les utilise selon la procédure du constructeur, pas en improvisation.
L'équipe de levage, les habilitations et le top du superviseur
Une opération de levage fonctionne parce que chacun a un rôle clair et une seule personne commande. La multiplication des donneurs d'ordre est une cause classique d'accident.
| Rôle | Mission |
|---|---|
| Chef de manœuvre / responsable de levage | Dirige l'opération, applique le plan, donne les ordres. Une seule voix de commandement. |
| Grutier | Conduit la grue, n'exécute que les ordres du chef de manœuvre, s'arrête au moindre doute. |
| Élingueurs | Accrochent et décrochent la charge aux points définis, contrôlent les accessoires. |
| Signaleur | Transmet les gestes / consignes, reste dans le champ de vision ou en liaison radio constante. |
La communication radio est la colonne vertébrale de l'opération : canal dédié, messages courts et confirmés, règle du « si je ne vois plus / je n'entends plus, j'arrête ». La perte de communication impose l'arrêt, pas la poursuite « en confiance ».
Conduite de grue, élingage et tâches associées supposent compétence et autorisation : CACES ou formation équivalente, autorisation de conduite délivrée par l'employeur, aptitude médicale. Le superviseur s'assure que ces titres sont valides et adaptés à l'engin.
Avant de laisser donner le top, le superviseur vérifie :
- le plan de levage est validé et correspond aux composants réellement présents ;
- le sol et la plateforme de grutage sont conformes, la grue est calée et a passé ses essais ;
- accessoires et outils du turbinier sont contrôlés, CMU et VGP en règle ;
- les rôles sont attribués, une seule chaîne de commandement, communication radio testée ;
- la zone d'exclusion est tenue, et les conditions de vent sont dans les limites (voir chapitre suivant).
À retenir
- Tout part du plan de levage : poids réels, configuration grue, rayons, capacités résiduelles, points d'élingage du constructeur, séquence. Pas de plan validé, pas de levage.
- Deux grues : la principale de grande capacité (chenilles / treillis) et la grue d'assistance (tailing) pour le retournement au sol. Le montage de la grande grue est une opération à risque et chronophage.
- Trois zones distinctes : assemblage au sol, stockage des composants, zone d'exclusion sous et autour de la charge — personne dedans pendant le levage.
- Accessoires de levage (palonniers et outils du turbinier, élingues, manilles) : vérification avant emploi, CMU respectée, VGP à jour. Le maillon faible décide.
- Rôles clairs : chef de manœuvre unique, grutier, élingueurs, signaleur, communication radio dédiée. Perte de contact = arrêt.
- Conduite et élingage exigent compétence et autorisation (CACES, autorisation de conduite). Le superviseur vérifie tout avant de laisser donner le top.