Tableau 16 bis · Régime Général · En vigueur

Affections cancéreuses provoquées par les goudrons de houille, les huiles de houille, les brais de houille et les suies de combustion du charbon

Le tableau 16 bis du régime général reconnaît trois cancers professionnels provoqués par les HAP issus du charbon : épithélioma cutané (délai 20 ans), cancer broncho-pulmonaire et tumeur de l'épithélium urinaire (délai 30 ans), sous réserve d'une durée d'exposition d'au moins 10 ans. Depuis décembre 2025, les activités de lutte contre les incendies y figurent.

Numéro
16 bis
Régime
Régime Général
Agent causal
HAP (charbon)
Type de liste
Limitative
Durée d'exposition
10 ans
Dernière modif.
29/12/2025

Texte officiel du tableau — source Légifrance

Désignation des maladies

Désignation des maladies, délai de prise en charge et liste limitative des travaux

Texte officiel — Annexe II du Code de la sécurité sociale, article R. 461-3. Tableau modifié en dernier lieu par le décret n° 2025-1349 du 29 décembre 2025 (JORF du 30 décembre 2025). Source : Légifrance — LEGIARTI000053218510.

Désignation des maladies Délai de prise en charge Liste limitative des travaux susceptibles de provoquer ces maladies
A. Épithélioma primitif de la peau. 20 ans
(sous réserve d'une durée d'exposition de 10 ans)
Travaux comportant la manipulation et l'emploi de goudrons de houille, huiles et brais de houille, exposant habituellement au contact cutané avec les produits précités.

Travaux de ramonage et d'entretien de chaudières et foyers à charbon et de leurs cheminées ou conduits d'évacuation, exposant habituellement au contact cutané avec les suies de combustion du charbon.
B. Cancer broncho-pulmonaire primitif. 30 ans
(sous réserve d'une durée d'exposition de 10 ans)
Travaux ayant exposé habituellement à l'inhalation des produits précités, et notamment :

travaux en cokerie de personnels directement affectés à la marche ou à l'entretien des fours, ou à la récupération et au traitement des goudrons ;
travaux dans les unités de production de gaz de ville par distillation de la houille ;
travaux à proximité des cuves d'électrolyse pour la production de l'aluminium selon le procédé à anode continue type Söderberg ;
travaux de fabrication d'électrodes de carbone ou de graphite (pâte à brais, cuisson, graphitation) ;
travaux de fabrication d'agglomérés de houille (briquettes, boulets) à base de brais de houille ;
travaux de fonderie comportant l'utilisation de sables agglomérés aux brais de houille ;
travaux de coulée et d'entretien de hauts-fourneaux exposant aux émissions des goudrons et brais de houille ;
travaux de ramonage et d'entretien de chaudières et foyers à charbon et de leurs cheminées ou conduits d'évacuation, exposant habituellement à l'inhalation des suies de combustion du charbon ;
travaux de revêtement routier ou d'étanchéité utilisant des goudrons de houille ou des brais de houille chauffés (antérieurs à 1985) ;
activités liées à la lutte contre les incendies en milieux urbain, rural et en espaces naturels.
C. Tumeur primitive de l'épithélium urinaire (vessie, voies excrétrices supérieures). 30 ans
(sous réserve d'une durée d'exposition de 10 ans)
Travaux en cokerie de personnels directement affectés à la marche ou à l'entretien des fours, ou à la récupération et au traitement des goudrons.

Travaux à proximité des cuves d'électrolyse pour la production de l'aluminium selon le procédé à anode continue type Söderberg.

Travaux ayant exposé habituellement à l'inhalation et au contact des suies de combustion du charbon.

Travaux de revêtement routier utilisant des goudrons de houille ou brais de houille chauffés (antérieurs à 1985).

Activités liées à la lutte contre les incendies en milieux urbain, rural et en espaces naturels.
Type de liste : limitative. Si l'exposition aux goudrons, brais, huiles de houille ou suies de combustion du charbon ne figure pas explicitement dans cette liste, ou si la durée d'exposition est inférieure à 10 ans, le dossier peut être transmis au CRRMP (article L. 461-1 al. 4 CSS) qui examinera le lien direct entre la pathologie et le travail habituel.
Évolution 2025 : le décret n° 2025-1349 du 29 décembre 2025 a notamment ajouté les activités de lutte contre les incendies (sapeurs-pompiers professionnels et volontaires, forestiers-sapeurs) à la liste des travaux susceptibles de provoquer le cancer broncho-pulmonaire et le cancer des voies urinaires, en cohérence avec la classification CIRC du métier de pompier comme cancérogène certain (groupe 1, monographie volume 132 de 2023).

Qu'est-ce que c'est concrètement ?

Le tableau n° 16 bis du régime général reconnaît comme maladies professionnelles trois cancers liés à l'exposition aux goudrons de houille, huiles de houille, brais de houille et suies de combustion du charbon : l'épithélioma cutané, le cancer broncho-pulmonaire et la tumeur de l'épithélium urinaire. Ces produits dérivés de la houille concentrent des hydrocarbures aromatiques polycycliques (HAP), dont plusieurs sont classés cancérogènes certains pour l'homme.

Pourquoi un tableau « bis » à côté du tableau 16 ?

Le tableau 16 couvre les affections cutanées et muqueuses non cancéreuses (dermites, conjonctivites, ulcérations) provoquées par le même groupe de produits. Le tableau 16 bis, créé pour traiter spécifiquement les pathologies cancéreuses, exige des conditions plus strictes : durée d'exposition longue (10 ans minimum) et délais de prise en charge de 20 à 30 ans, en cohérence avec le temps de latence des cancers induits par les HAP.

Qu'est-ce qu'un goudron, un brai, une huile de houille ?

La houille (charbon) subit, en cokerie ou en usine à gaz, une distillation à très haute température. Cette pyrolyse libère :

  • des goudrons de houille : liquide noir visqueux, mélange complexe d'hydrocarbures ;
  • des huiles de houille (huiles légères, huiles d'anthracène, créosote) obtenues par distillation du goudron ;
  • des brais de houille : résidu solide de la distillation du goudron, utilisé comme liant pour électrodes, agglomérés et revêtements routiers anciens ;
  • des suies de combustion : particules carbonées issues de la combustion incomplète du charbon en chaudière, cheminée ou foyer.

Tous ces produits contiennent une fraction notable d'HAP, dont le benzo(a)pyrène, traceur classé cancérogène certain pour l'homme par le CIRC (groupe 1, monographies volumes 92 et 100F). Les mélanges « goudron de houille », « brais de houille » et « suies » sont eux-mêmes classés cancérogènes certains (groupe 1).

Les trois cancers reconnus

  • A — Épithélioma primitif de la peau : carcinome cutané (épidermoïde ou basocellulaire) se développant sur les zones cutanées exposées au contact direct (mains, avant-bras, visage, scrotum chez les ramoneurs historiques). Délai de prise en charge : 20 ans.
  • B — Cancer broncho-pulmonaire primitif : tumeur maligne née dans les bronches ou le parenchyme pulmonaire (adénocarcinome, carcinome épidermoïde, carcinome à petites cellules…), conséquence de l'inhalation chronique de vapeurs et particules contenant des HAP. Délai : 30 ans.
  • C — Tumeur primitive de l'épithélium urinaire : cancer urothélial (vessie principalement, mais aussi uretère et bassinet) provoqué par les HAP excrétés sous forme de métabolites urinaires actifs sur la muqueuse vésicale. Délai : 30 ans.

Le cas particulier des sapeurs-pompiers

La modification de décembre 2025 a ajouté les activités de lutte contre les incendies à la liste des travaux ouvrant droit au tableau 16 bis pour les cancers B et C. Cette inscription reflète le classement par le CIRC en juillet 2022 de l'activité de pompier comme cancérogène certain (groupe 1), notamment pour le cancer de la vessie et le mésothéliome, du fait de l'exposition combinée à un cocktail de HAP, suies, formaldéhyde, benzène et amiante lors des feux et opérations de désincarcération.

Qui est concerné aujourd'hui ?

Les expositions historiques massives (cokeries, usines à gaz, hauts-fourneaux ouverts) ont fortement diminué en France depuis les années 1990, mais le tableau reste actif pour : les anciens salariés de l'industrie sidérurgique et cokière, les anciens ouvriers du goudronnage routier (avant l'interdiction des liants au brais de houille en 1985), les anciens salariés des usines de production d'aluminium par procédé Söderberg, les ramoneurs et fumistes, les fondeurs ayant travaillé avec des sables aux brais, et désormais les sapeurs-pompiers professionnels et volontaires.

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Procédure de reconnaissance

La reconnaissance d'un cancer au titre du tableau 16 bis suit la procédure générale de l'article L. 461-1 du Code de la sécurité sociale. Compte tenu de la très longue latence (20 à 30 ans après la fin d'exposition) et de la disparition fréquente des employeurs historiques (cokeries, usines à gaz fermées), la reconstitution de l'exposition est l'étape la plus délicate du dossier.

Étape 1 — Certificat médical initial (CMI)

Le médecin traitant, le pneumologue, l'urologue, le dermatologue ou l'oncologue établit un certificat médical initial mentionnant explicitement la pathologie et le numéro de tableau : « Cancer broncho-pulmonaire primitif — tableau 16 bis (RG) — HAP / goudrons de houille », « Tumeur urothéliale de vessie — tableau 16 bis (RG) — HAP / suies de charbon » ou « Épithélioma cutané — tableau 16 bis (RG) ». Le compte rendu anatomopathologique est joint (type histologique, localisation, stade).

Étape 2 — Déclaration à la CPAM

La victime — ou ses ayants droit en cas de décès — adresse le formulaire Cerfa S6100 à la CPAM avec :

  • les deux volets du CMI ;
  • l'attestation d'exposition aux HAP / goudrons / brais / suies, si elle a été délivrée par l'employeur en fin d'exposition (article R. 4412-58 du Code du travail, ancien dispositif d'attestation d'exposition aux agents CMR) ;
  • à défaut, toute pièce permettant de reconstituer l'exposition : fiches de poste, contrats, bulletins de salaire, fiches de prévention des expositions, témoignages d'anciens collègues ;
  • le compte rendu anatomopathologique ;
  • l'attestation de salaire pour le calcul des IJSS et de la rente.

Délai de prescription : 2 ans à compter du CMI (article L. 461-5 CSS).

Étape 3 — Reconstitution des expositions

La preuve des 10 ans d'exposition à des travaux figurant à la liste est l'élément central du dossier. La CPAM accepte : attestations d'exposition, fiches de poste, certificats de travail, bulletins de salaire, témoignages, et pour les expositions très anciennes, registres du personnel ou archives d'établissements. Pour les sapeurs-pompiers, les fiches d'intervention SDIS et les relevés d'engagement opérationnel servent de support : chaque feu attaqué, chaque opération de désincarcération sur véhicule incendié peut être pris en compte. La CARSAT peut être saisie pour reconstituer un parcours multi-employeurs.

Étape 4 — Instruction et CRRMP éventuel

Délai d'instruction : 120 jours, prorogeable à 240 (article R. 461-9 CSS). En cas de durée d'exposition documentée inférieure à 10 ans ou de travaux non listés (par exemple exposition aux fumées de bitume routier post-1985, qui ne figurent pas au tableau), le dossier est transmis au CRRMP (Comité régional de reconnaissance des maladies professionnelles). Le CRRMP apprécie le caractère direct et essentiel du lien entre la pathologie et le travail habituel (article L. 461-1 al. 4 CSS).

Étape 5 — Décision et voies de recours

La décision de la CPAM est notifiée à la victime et à l'employeur. En cas de refus, recours dans les 2 mois devant la Commission de recours amiable (CRA) de la CPAM, puis devant le pôle social du tribunal judiciaire. Pour les pathologies cancéreuses au pronostic réservé, la procédure peut être accélérée par les services médicaux de la CPAM lorsque le lien apparaît évident au regard du parcours professionnel.

Étape 6 — Ayants droit en cas de décès

Si la victime décède avant la reconnaissance, ses ayants droit (conjoint, partenaire de PACS, concubin, enfants à charge) peuvent poursuivre la procédure à sa place pour obtenir la reconnaissance MP rétroactive et la rente de survivants. Le délai de prescription reste de 2 ans à compter du décès (article L. 461-5 CSS).

Sources : articles L. 461-1, L. 461-5, R. 461-9 CSS ; Améli — Reconnaissance MP.

Indemnisation

L'indemnisation des cancers reconnus au titre du tableau 16 bis combine plusieurs dispositifs. À titre informatif, les montants effectifs dépendent du salaire de référence, du taux d'IPP fixé par le médecin-conseil et du barème annexé à l'article R. 434-32 CSS.

Indemnités journalières (IJSS) pendant l'arrêt

Versées dès le 1ᵉʳ jour, sans délai de carence : 60 % du salaire journalier de référence du 1ᵉʳ au 28ᵉ jour, puis 80 % au-delà (article R. 433-1 CSS). Un complément employeur peut, selon la convention collective, porter la rémunération à 100 % du salaire net.

Rente d'incapacité permanente partielle (IPP)

Le taux d'IPP est fixé par le médecin-conseil de la CPAM selon le barème indicatif de l'annexe I de l'article R. 434-32 CSS. À titre indicatif :

  • épithélioma cutané opéré et guéri sans séquelles : 10 à 30 %, davantage en cas de mutilation ou de récidives ;
  • cancer broncho-pulmonaire en cours de traitement ou en rémission récente : 70 à 100 % ; séquelles post-chirurgicales (lobectomie, pneumonectomie) selon retentissement respiratoire ;
  • tumeur urothéliale : variable selon le stade, le caractère récidivant, la nécessité d'une cystectomie totale avec dérivation urinaire (IPP élevée).

Si le taux d'IPP est ≥ 10 %, la rente est versée trimestriellement (article L. 434-2 CSS), calculée sur le salaire des 12 derniers mois × taux corrigé (taux divisé par deux pour la part comprise entre 0 et 50 %, augmenté de moitié au-delà). Sous 10 %, le versement prend la forme d'un capital unique.

Une prestation complémentaire pour recours à tierce personne (PCRTP) peut être accordée si l'IPP est ≥ 80 % et que l'état nécessite l'assistance permanente d'un tiers pour les actes essentiels de la vie quotidienne (article L. 434-2 al. 3 CSS).

En cas de décès

Rente de survivants au profit du conjoint (40 % du salaire annuel du défunt, portée à 60 % à partir de 55 ans ou en cas d'inaptitude au travail) et des enfants à charge (25 % chacun pour les deux premiers, 20 % à partir du troisième), dans la limite de 85 % (articles L. 434-7 à L. 434-14 CSS). Capital décès le cas échéant.

Faute inexcusable de l'employeur

La reconnaissance d'une faute inexcusable (article L. 452-1 CSS) suppose que l'employeur avait ou aurait dû avoir conscience du danger et n'a pas pris les mesures nécessaires pour en préserver le salarié (Cass. soc., 28 février 2002, n° 99-21.255 — arrêts fondateurs). Pour les HAP de la houille, la conscience du danger remonte au plus tard à la fin des années 1970, le classement cancérogène ayant été établi par le CIRC dès 1985 (monographies volumes 34 et 35). La faute inexcusable permet :

  • la majoration de la rente au maximum prévu par la loi ;
  • l'indemnisation de l'ensemble des préjudices personnels : souffrances physiques et morales (pretium doloris), préjudice esthétique, préjudice d'agrément, perte de chance de promotion professionnelle, préjudice sexuel, préjudice d'établissement ;
  • depuis Cass. ass. plén., 5 avril 2019, n° 18-17.442, l'indemnisation du préjudice d'anxiété y compris hors entreprises classées.

Spécificités sapeurs-pompiers

Les sapeurs-pompiers professionnels (statut fonction publique territoriale) relèvent du régime des maladies imputables au service (CITIS — congé pour invalidité temporaire imputable au service, article 21 bis loi n° 83-634 et décret n° 2019-301). Les sapeurs-pompiers volontaires bénéficient d'un régime spécifique de protection sociale prévu par le décret n° 92-620 du 7 juillet 1992 modifié. Dans les deux cas, la reconnaissance d'une MP du tableau 16 bis ouvre des droits comparables à ceux du régime général.

Sources : articles L. 431-1, L. 433-1, L. 434-1 à L. 434-14, L. 452-1 à L. 452-5 CSS ; loi n° 83-634, décret n° 2019-301 (CITIS) ; décret n° 92-620 (SPV).

Jurisprudence

Le contentieux du tableau 16 bis est moins volumineux que celui de l'amiante mais s'inscrit dans la même logique : obligation de sécurité de résultat, conscience ancienne du caractère cancérogène des HAP, indemnisation intégrale en cas de faute inexcusable.

1. Obligation de sécurité de résultat — HAP et conscience du danger

Cass. soc., 28 février 2002, n° 99-21.255 et arrêts joints — Si ces arrêts fondateurs ont été rendus en matière d'amiante, ils posent le principe général applicable à tous les CMR : l'employeur est tenu envers ses salariés d'une obligation de sécurité de résultat. Le manquement à cette obligation a le caractère d'une faute inexcusable dès lors que l'employeur avait ou aurait dû avoir conscience du danger auquel était exposé le salarié et qu'il n'a pas pris les mesures nécessaires pour l'en préserver. Ce principe a été constamment réaffirmé pour les expositions aux HAP, notamment dans les cokeries et la sidérurgie.

2. Cancer broncho-pulmonaire et exposition aux HAP en cokerie

Cass. 2ᵉ civ., 8 novembre 2012, n° 11-23.516 — Confirmation de la reconnaissance MP tableau 16 bis pour un ancien ouvrier de cokerie atteint d'un cancer broncho-pulmonaire. La Cour rappelle que la présomption d'origine professionnelle joue dès lors que les conditions du tableau sont remplies (désignation, délai, durée d'exposition, travaux listés) et qu'il appartient à l'employeur, s'il entend la combattre, de rapporter la preuve que la maladie est due à une cause totalement étrangère au travail.

3. Cancer de la vessie et procédé Söderberg (aluminium)

La doctrine et la jurisprudence des juridictions du fond reconnaissent de longue date le lien entre le cancer urothélial et le procédé d'électrolyse à anode continue type Söderberg, en raison de la forte concentration en HAP des fumées d'anode. Cette reconnaissance est désormais codifiée dans la liste limitative du tableau 16 bis, ce qui dispense la victime de la preuve du lien direct. Pour les expositions hors procédé Söderberg, la voie CRRMP reste ouverte.

4. Reconnaissance MP des sapeurs-pompiers (avant 2025)

Avant l'ajout des sapeurs-pompiers à la liste du tableau 16 bis par le décret de décembre 2025, plusieurs décisions de juridictions administratives avaient reconnu l'imputabilité au service de cancers vésicaux ou broncho-pulmonaires de sapeurs-pompiers, par la voie hors-tableau (CRRMP pour les SPV en régime général, commission de réforme pour les SPP en fonction publique territoriale). L'argumentation s'appuyait sur la monographie CIRC volume 132 (juillet 2023) classant l'activité de pompier en cancérogène certain. L'inscription au tableau facilite désormais ces reconnaissances en faisant jouer la présomption d'origine professionnelle.

5. Préjudice d'anxiété étendu aux salariés exposés aux CMR

Cass. ass. plén., 5 avril 2019, n° 18-17.442 — Tout salarié justifiant d'une exposition à une substance nocive ou toxique générant un risque élevé de développer une pathologie grave peut agir contre son employeur sur le fondement de l'obligation de sécurité pour obtenir la réparation d'un préjudice d'anxiété. Confirmé pour les expositions aux HAP par plusieurs arrêts de cours d'appel postérieurs.

Pour suivre la jurisprudence en temps réel : Judilibre, mots-clés « tableau 16 bis », « HAP », « goudrons de houille », « cancer cokerie ».

Prévention

La prévention des expositions aux HAP issus du charbon relève du dispositif général applicable aux agents chimiques cancérogènes, mutagènes ou reprotoxiques (CMR), codifié aux articles R. 4412-59 à R. 4412-93 du Code du travail. Plusieurs HAP (benzo(a)pyrène, dibenzo(a,h)anthracène) et plusieurs mélanges (brais de houille, suies, goudrons) sont classés cancérogènes de catégorie 1A ou 1B au sens du règlement CLP.

Classification et VLEP

Le benzo(a)pyrène (BaP), traceur de référence pour l'exposition aux HAP, est classé cancérogène certain pour l'homme (groupe 1 CIRC, monographies volumes 92 et 100F). Les brais de houille à haute température et les suies sont classés en groupe 1. Les huiles de houille (créosote) sont classées en groupe 2A (probablement cancérogènes).

La VLEP réglementaire française pour le benzo(a)pyrène, fixée par le décret n° 2023-759 du 8 août 2023 transposant la directive (UE) 2022/431, est de 0,7 µg/m³ sur 8 heures (valeur contraignante). Cette VLEP s'applique à compter du 21 février 2029 (période transitoire). Pour les mélanges complexes contenant des HAP, l'évaluation se fait via la mesure du BaP, traceur, et de la fraction de HAP cancérogènes (CIRC + IARC).

Substitution et principe ALARA

Conformément à l'article R. 4412-66 du Code du travail, l'employeur doit substituer un agent CMR par un produit non dangereux ou moins dangereux chaque fois que cela est techniquement possible. À défaut, l'exposition doit être réduite à un niveau aussi bas que techniquement possible (ALARA), en deçà même de la VLEP. C'est le cas pour les brais de houille routiers : leur usage a été progressivement abandonné en France à partir de 1985 au profit du bitume pétrolier, dont la teneur en HAP est très inférieure.

Mesures collectives

  • Captage à la source des fumées et vapeurs (hottes aspirantes sur les fours de cokerie, ventilation des halles d'électrolyse Söderberg avant leur remplacement par les procédés à anodes précuites) ;
  • Confinement des opérations à émission ;
  • Travail à distance et automatisation des opérations à fort empoussièrement.

EPI

  • protection respiratoire adaptée à la nature des émissions : appareils filtrants antipoussières et antiaérosols (FFP3, masques à ventilation assistée TM3P), ou appareils isolants à adduction d'air pour les fortes concentrations ;
  • gants imperméables résistants aux HAP (nitrile épais, néoprène) pour le contact cutané ;
  • vêtements de travail à manches longues, fermés au cou et aux poignets, retirés et lavés sur site, jamais ramenés au domicile ;
  • protection des yeux et du visage en cas de projections.

Hygiène individuelle

Pour les expositions cutanées (épithélioma A), la prévention passe aussi par : lavage immédiat des zones exposées après chaque shift, mise à disposition de vestiaires « propre/sale » séparés, douches en fin de poste, interdiction de manger, boire ou fumer en zone de travail.

Surveillance médicale renforcée et suivi post-professionnel

Les travailleurs exposés aux HAP relèvent du suivi individuel renforcé (article R. 4624-23 du Code du travail). À la cessation d'exposition, le médecin du travail délivre l'attestation d'exposition ouvrant droit au suivi médical post-professionnel pris en charge par la CPAM : examens cliniques, scanner thoracique pour les forts cumuls, cytologie urinaire et cystoscopie selon antécédents (arrêté du 28 février 1995 modifié, recommandations HAS sur la surveillance des sujets exposés aux cancérogènes professionnels).

Spécificités sapeurs-pompiers

Les SDIS doivent désormais intégrer les HAP issus des fumées d'incendie à leur document unique. Les bonnes pratiques (note d'information ministère de l'Intérieur 2023, recommandations FNSPF) comprennent : usage systématique de l'ARI en phase d'attaque et de déblai, décontamination des tenues sur site (kit décon), double jeu de tenues d'intervention pour permettre un lavage industriel après chaque feu, douche immédiate au retour à la caserne, suivi médical SDIS renforcé.

Sources : INRS — Hydrocarbures aromatiques polycycliques (HAP) ; articles R. 4412-59 à R. 4412-93 du Code du travail ; CIRC monographies volumes 92, 100F, 132 ; règlement (CE) n° 1272/2008 CLP ; décret n° 2023-759 du 8 août 2023.

Cas pratiques

Cas anonymisés et reconstitués à des fins pédagogiques.

Cas 1 — Cancer broncho-pulmonaire chez un ancien ouvrier de cokerie

M. A., 71 ans, a travaillé de 1972 à 2005 dans une cokerie sidérurgique du nord de la France, affecté à la marche et à l'entretien des batteries de fours puis à la récupération des goudrons. Carcinome épidermoïde bronchique de la pyramide basale gauche diagnostiqué en 2024. Le CMI mentionne le tableau 16 bis B. Conditions remplies : désignation (cancer broncho-pulmonaire primitif histologiquement confirmé), délai de prise en charge (fin d'exposition en 2005, diagnostic en 2024, soit 19 ans — dans le délai de 30 ans), durée d'exposition (33 ans, supérieure aux 10 ans requis), travaux listés (poste de fours et récupération goudrons). La CPAM reconnaît la MP. IPP fixée à 80 %. Action en faute inexcusable engagée contre la société repreneuse de l'établissement, fondée sur les arrêts amiante par analogie.

Cas 2 — Cancer de la vessie chez un ancien ouvrier d'aluminerie Söderberg

M. B., 68 ans, ouvrier d'électrolyse dans une usine d'aluminium utilisant le procédé Söderberg de 1978 à 2007 (avant conversion aux anodes précuites). Tumeur urothéliale de vessie pT2 diagnostiquée en 2023, traitée par cystectomie totale avec dérivation iléale (Bricker). Le CMI mentionne le tableau 16 bis C. Conditions remplies : désignation, délai (16 ans après fin d'exposition), durée (29 ans), travaux listés (proximité des cuves d'électrolyse type Söderberg). Reconnaissance MP. IPP fixée à 50 % compte tenu de la dérivation urinaire et de son retentissement. Indemnisation de la faute inexcusable, l'employeur ayant maintenu le procédé Söderberg malgré la connaissance de son caractère émetteur de HAP.

Cas 3 — Cancer broncho-pulmonaire chez un sapeur-pompier professionnel

M. C., 56 ans, sapeur-pompier professionnel depuis 1992, capitaine, plus de 1 200 interventions feux recensées au cours de sa carrière. Adénocarcinome pulmonaire de stade III diagnostiqué en 2026 (deux mois après l'entrée en vigueur du décret du 29 décembre 2025). Bilan tabagique négatif. Déclaration MP au titre du tableau 16 bis B : durée d'exposition (33 ans en intervention), travaux désormais listés (lutte contre les incendies), délai (en cours de carrière, dans le délai de 30 ans). L'établissement SDIS reconnaît l'imputabilité au service via la commission de réforme. CITIS prolongé, traitement intégralement pris en charge, droit à pension d'invalidité au taux retenu par la commission.

Cas 4 — Épithélioma cutané chez un ancien ramoneur (CRRMP)

M. D., 78 ans, ramoneur-fumiste indépendant puis salarié d'une entreprise d'entretien de chaudières industrielles de 1968 à 2004, exposé quotidiennement aux suies de combustion du charbon (puis du fioul lourd). Carcinome épidermoïde cutané sur l'avant-bras gauche en 2024. Déclaration MP au titre du tableau 16 bis A. Les conditions paraissent remplies (travaux listés « ramonage et entretien de chaudières et foyers à charbon », durée 36 ans, délai 20 ans depuis la fin d'exposition). La CPAM relève toutefois que sur la fin de carrière, l'activité portait essentiellement sur des chaudières au fioul, et transmet le dossier au CRRMP. Le comité retient le lien direct compte tenu de la part substantielle de l'activité sur foyers à charbon dans les 25 premières années, et reconnaît la MP. IPP fixée à 15 %, indemnisation sous forme de capital.

Questions fréquentes

Le tableau 16 reconnaît les affections cutanées et muqueuses non cancéreuses (dermites, ulcérations) provoquées par les goudrons, brais, huiles de houille et suies de charbon. Le tableau 16 bis, distinct, reconnaît les pathologies cancéreuses liées aux mêmes produits : épithélioma cutané, cancer broncho-pulmonaire et tumeur de l'épithélium urinaire. Les délais et durées d'exposition sont plus longs au 16 bis en raison de la latence des cancers.

Historiquement : ouvriers de cokerie, d'usines à gaz, de hauts-fourneaux, de fonderies utilisant des sables aux brais, salariés d'alumineries au procédé Söderberg, fabricants d'électrodes graphite, ouvriers du goudronnage routier avant 1985, ramoneurs et fumistes. Depuis le décret du 29 décembre 2025, les sapeurs-pompiers professionnels et volontaires sont également couverts pour les cancers broncho-pulmonaire et urothélial.

Oui, depuis le décret n° 2025-1349 du 29 décembre 2025. Les activités de lutte contre les incendies en milieux urbain, rural et en espaces naturels figurent désormais à la liste limitative des travaux pouvant provoquer le cancer broncho-pulmonaire (B) et la tumeur de l'épithélium urinaire (C). Cette inscription fait suite au classement par le CIRC en 2023 de l'activité de pompier comme cancérogène certain (groupe 1).

Le tableau 16 bis exige une durée d'exposition minimale de 10 ans pour les trois affections (épithélioma cutané, cancer broncho-pulmonaire, tumeur urothéliale). Si vous ne réunissez pas cette durée, votre dossier sera transmis au CRRMP (Comité régional de reconnaissance des maladies professionnelles), qui examinera si le lien direct entre la maladie et votre travail habituel peut être retenu.

Non. Dès lors que les conditions du tableau (désignation, délai de prise en charge, durée d'exposition, travaux listés) sont remplies, la présomption d'origine professionnelle joue. Il appartient à l'employeur, s'il entend la combattre, de prouver que la maladie est due à une cause totalement étrangère au travail — preuve extrêmement rare, l'effet conjoint HAP + tabac étant lui aussi multiplicatif.

Vous disposez de 2 ans à compter de la date du certificat médical initial qui établit le lien entre la maladie et l'exposition professionnelle (article L. 461-5 CSS). En cas de décès, les ayants droit disposent également de 2 ans à compter du décès pour engager ou poursuivre la procédure.
Avertissement : cette fiche a une vocation informative. Pour toute démarche concrète de reconnaissance d'une maladie professionnelle, contactez votre médecin du travail, votre CPAM ou un professionnel du droit social. Pour le texte officiel en vigueur, référez-vous à Légifrance.
Page mise à jour le 26/05/2026.