Module 3 / 4
Sommaire complet de la formationReskilling, upskilling et GEPP : la montée en compétences
Une transformation industrielle qui ne finance pas la montée en compétences de ses équipes leur demande l'impossible. Ce chapitre couvre la distinction entre reskilling et upskilling, le cadre juridique de la GEPP, la méthode de diagnostic des compétences et les dispositifs de financement en vigueur en 2026 — le paysage a changé au 1er janvier.
Re-skilling vs Up-skilling : la distinction-clé
Re-skilling — Changer de métier
Définition : formation à un nouveau métier, généralement parce que l'ancien est appelé à disparaître.
Durée : de plusieurs mois à plus d'un an, selon l'écart de qualification.
Coût : élevé — formation longue, souvent certifiante, et temps de production non produit.
Exemple : opérateur de ligne devenant technicien de supervision d'équipements connectés.
Difficulté : élevée — concerne identité professionnelle.
Up-skilling — Monter en compétences
Définition : enrichir les compétences du métier existant pour y intégrer les dimensions numériques.
Durée : de quelques semaines à quelques mois.
Coût : modéré — modules courts, apprentissage largement sur le poste.
Exemple : technicien de maintenance qui apprend à exploiter une GMAO et des données de mesure.
Difficulté : modérée — enrichit l'identité existante.
Le contexte : 44 % des compétences évoluent d'ici 2027
Le rapport Future of Jobs 2023 du Forum économique mondial sert de cadrage à la plupart des discours sur le sujet. Ses constats, et leur limite :
- 44 % des compétences requises pour les métiers actuels évolueront d'ici 2027.
- 6 sur 10 travailleurs nécessiteront une formation significative d'ici 2027.
- Métiers en croissance : analystes data, spécialistes IA et machine learning, ingénieurs cybersécurité, techniciens en automatisation, opérateurs supervision IIoT.
- Métiers en décroissance : opérateurs de saisie, secrétaires administratives, agents comptables, opérateurs de chaîne sans valeur ajoutée cognitive.
- L'enquête porte sur les déclarations d'employeurs de nombreux pays : c'est une anticipation d'intentions, pas une mesure de ce qui s'est produit. À utiliser comme signal de tendance, pas comme prévision chiffrée.
Les besoins de compétences qui montent dans l'industrie manufacturière française sont documentés par les travaux prospectifs des opérateurs de compétences du secteur et par les enquêtes Besoins en main-d'œuvre de France Travail. Les profils qui revient le plus souvent :
- Technicien IIoT (capteurs, connectivité, supervision)
- Data analyst industriel
- Ingénieur cybersécurité OT
- Opérateur jumeau numérique
- Manager maintenance prédictive
- Cobotique & intégrateur robot collaboratif
- Préventeur industrie 4.0 (sécurité des opérations augmentées)
Ces métiers sont peu pourvus sur le marché externe (tension forte sur le recrutement). La voie principale est donc le re-skilling interne — d'où l'importance stratégique de la conduite du changement RH.
La GEPP : cadre obligatoire des grandes entreprises
La gestion des emplois et des parcours professionnels (GEPP) est prévue à l'article L2242-20 du Code du travail. Elle a succédé à la GPEC : c'est l'ordonnance n° 2017-1385 du 22 septembre 2017 relative au renforcement de la négociation collective qui a introduit cette rédaction et cette appellation. Dans les entreprises et groupes d'au moins 300 salariés, l'employeur doit engager une négociation avec les organisations syndicales représentatives portant notamment sur :
- La stratégie de l'entreprise et ses effets prévisibles sur l'emploi et les compétences.
- Le plan de développement des compétences et de formation.
- Les mesures d'accompagnement des mobilités professionnelles (internes / externes).
- Les conditions d'utilisation du CPF et la possibilité d'abondement par l'employeur.
- Le recours aux différents contrats (CDI, CDD, intérim, alternance).
- Le déroulement de carrière des représentants syndicaux.
Périodicité. Elle était triennale avant 2017. Depuis l'ordonnance du 22 septembre 2017, les partenaires sociaux peuvent l'aménager par accord, sans jamais excéder quatre ans (article L2242-13). À défaut d'accord d'adaptation, la négociation reste due selon la périodicité légale.
Une confusion courante à éviter. On lit fréquemment que la GEPP aurait été « refondue par l'accord national interprofessionnel du 14 décembre 2020 ». C'est inexact : l'ANI de la fin 2020 porte sur la mise en œuvre réussie du télétravail (texte du 26 novembre 2020, dernières signatures en décembre, étendu par arrêté en avril 2021). Le fondement de la GEPP est l'ordonnance n° 2017-1385, pas cet accord.
Articulation avec un projet industriel : lorsque la transformation modifie durablement des métiers, le volet compétences doit être couvert par un accord GEPP dédié ou actualisé. Négocier explicitement les engagements — volume d'heures de formation, abondement du compte personnel de formation, garanties de reclassement interne, accompagnement individuel — est aussi la meilleure façon de désamorcer le conflit en amont.
Le diagnostic des compétences : référentiels et outils
Avant de former, il faut cartographier précisément les compétences actuelles et celles attendues. Trois étapes méthodologiques :
- Élaborer le référentiel cible : les compétences requises sur les postes visés. S'appuyer sur des sources publiques et opposables — les fiches du répertoire national des certifications professionnelles (RNCP) et du répertoire spécifique publiés par France Compétences, les référentiels de branche, les travaux prospectifs de l'opérateur de compétences du secteur. Un référentiel écrit de mémoire par l'équipe projet produit des parcours de formation qui ne mènent à aucune certification reconnue.
- Évaluer les compétences détenues : auto-positionnement du salarié, évaluation par le manager, et mise en situation quand c'est possible. Le croisement des deux premiers regards est la partie utile : les écarts d'appréciation signalent exactement où porter l'effort. Les systèmes d'information RH proposent des modules de gestion des compétences ; le choix d'un outil n'est pas le sujet, la qualité du référentiel l'est.
- Identifier le gap par individu / équipe / site / fonction. Tableau de bord global.
L'écart entre compétences actuelles et requises se présente sous 4 formes :
- Gap technique : exploiter une nouvelle plateforme, lire des indicateurs IIoT, analyser des données.
- Gap cognitif : raisonner en termes de données, hypothèses, scénarios — pas seulement intuition empirique.
- Gap relationnel : travailler en mode transverse, collaborer avec la DSI, communiquer en interne.
- Gap d'identité : accepter de redéfinir son rôle, son apport, sa contribution.
Le gap technique est le plus visible, mais le gap d'identité est souvent le plus difficile à combler. Une formation à un nouvel outil ne résout pas une crise identitaire — cela demande un accompagnement individualisé (coaching, mentoring).
Construire le plan de formation : le modèle 70-20-10
Le modèle 70-20-10, formulé par Lombardo & Eichinger (The Career Architect Development Planner, 1996) à partir de travaux du Center for Creative Leadership, répartit l'origine des apprentissages professionnels :
- 70 % de l'expérience pratique sur le terrain (mises en situation, projets réels, accompagnement).
- 20 % du feedback et du mentoring (échanges avec pairs et superviseurs, communautés de pratique).
- 10 % de la formation formelle (cours, lectures, certifications).
Ce que vaut ce ratio. Le 70-20-10 est une règle mnémotechnique issue d'enquêtes déclaratives auprès de cadres dirigeants, pas une mesure expérimentale de l'efficacité des modalités d'apprentissage. Ses proportions exactes sont régulièrement contestées dans la littérature. Ce qu'il faut en garder : l'essentiel de la compétence se construit en faisant, et non en salle. Ce qu'il ne faut pas en faire : une clé de répartition budgétaire.
L'erreur classique reste de concentrer le budget sur la formation formelle et de ne rien prévoir pour l'accompagnement sur le poste — c'est-à-dire de financer la partie la moins déterminante. Sur un projet bien construit :
| Modalité | Format | Place dans le plan |
|---|---|---|
| Formation formelle (10 %) | E-learning, MOOC, présentiel court, certifications | Acquisition des bases théoriques |
| Communautés de pratique (20 %) | Réunions ambassadeurs, forums internes, ateliers de partage | Échange d'expériences, résolution de problèmes |
| Apprentissage terrain (70 %) | Mises en situation réelles, coaching, mentorat, droit à l'erreur | Construction des compétences durables |
Pratique : un opérateur qui devient technicien supervision IIoT suivra typiquement 10 jours de formation formelle (10 %), participera à 2 communautés de pratique mensuelles (20 %), et passera 6-12 mois en accompagnement sur poste avec un mentor (70 %).
Financer la formation : les dispositifs en vigueur en 2026
Le paysage a changé le 1er janvier 2026.
La loi n° 2025-989 du 24 octobre 2025 a remplacé deux dispositifs bien connus — la Pro-A (promotion ou reconversion par alternance) et les Transitions collectives (« Transco ») — par un cadre unique, la période de reconversion, applicable depuis le 1er janvier 2026 et opérationnelle après la publication de ses textes d'application fin janvier 2026. Par ailleurs, le FNE-Formation n'est plus ouvert à de nouveaux engagements. Tout document de cadrage qui cite encore Pro-A, Transco ou le FNE comme leviers mobilisables est à réécrire.
Les leviers à mobiliser aujourd'hui :
- Plan de développement des compétences : le budget formation de l'entreprise, décidé par l'employeur après consultation du comité social et économique. C'est la base, et la seule enveloppe entièrement maîtrisée.
- Opérateur de compétences (OPCO) de la branche : prise en charge de tout ou partie des coûts selon les priorités et les enveloppes de la branche, qui évoluent chaque année. À instruire au cas par cas, tôt : les enveloppes se ferment en cours d'exercice.
- Période de reconversion (depuis 2026) : le nouveau dispositif d'acquisition d'une qualification ou de blocs de compétences, en vue d'une mobilité interne ou externe. À la différence de la Pro-A, elle n'est pas réservée aux salariés en contrat à durée indéterminée et ne pose pas de condition d'âge, d'expérience ou de niveau initial. Elle peut être engagée à l'initiative de l'employeur ou du salarié ; en interne, les modalités et la durée font l'objet d'un écrit avec l'employeur.
- Compte personnel de formation : alimenté de 500 € par an pour un salarié à temps plein (au moins à mi-temps), dans la limite d'un plafond de 5 000 €. Depuis 2024, sa mobilisation suppose une participation obligatoire du titulaire, revalorisée chaque année — 150 € en 2026. L'employeur peut abonder le compte, notamment dans le cadre d'un accord GEPP, ce qui dispense le salarié de cette participation dans les cas prévus.
- Apprentissage et contrats en alternance : pour renouveler les compétences par le recrutement plutôt que par la formation des salariés en poste. Levier complémentaire, pas substituable.
Deux réflexes de méthode. D'abord, vérifier la date de toute information de financement : c'est le domaine du droit de la formation qui bouge le plus vite, et les guides en ligne sont souvent périmés de deux ans. Ensuite, ne pas construire un plan de formation sur une aide non confirmée : l'engagement pris auprès des salariés, lui, ne se déprogramme pas.
Mesurer l'efficacité : le modèle de Kirkpatrick
Le modèle de Kirkpatrick, formulé par Donald Kirkpatrick à partir de 1959 et actualisé par James et Wendy Kirkpatrick (New World Kirkpatrick Model, 2016), reste la référence pour évaluer une action de formation. Quatre niveaux, du plus facile au plus utile :
Niveau 1 — Réaction
Satisfaction des participants. Mesure : questionnaire à chaud. C'est de très loin le niveau le plus pratiqué, parce que le plus simple. Limite : la satisfaction ne dit rien de l'acquisition.
Niveau 2 — Apprentissage
Acquisition réelle des connaissances. Mesure : questionnaire avant / après, exercices pratiques. Peu coûteux, rarement fait.
Niveau 3 — Comportement
Transfert réel sur le poste. Mesure : observation à quelques mois, retour du manager. Le niveau décisif — et le premier qui demande de revenir voir les gens.
Niveau 4 — Résultats
Effet sur les résultats. Mesure : indicateurs métier à six ou douze mois. Difficile à isoler des autres causes — d'où la nécessité d'une mesure de départ avant le projet.
En pratique : mesurer les niveaux 1 et 2 pour toutes les formations du projet — le coût marginal est nul — et les niveaux 3 et 4 sur les parcours stratégiques. C'est le seul moyen de défendre le budget de formation l'année suivante avec autre chose qu'une conviction.
À retenir
- 44 % des compétences appelées à évoluer d'ici 2027 et 6 travailleurs sur 10 à former (Forum économique mondial, Future of Jobs 2023) — anticipation déclarative d'employeurs, à lire comme un signal de tendance.
- Reskilling = nouveau métier, formation longue, enjeu identitaire. Upskilling = métier enrichi, formation courte, enjeu d'outillage. Ne pas confondre les deux dans un plan.
- GEPP : article L2242-20, introduit par l'ordonnance n° 2017-1385 du 22 septembre 2017 ; négociation obligatoire à partir de 300 salariés, périodicité aménageable par accord sans excéder 4 ans (L2242-13). L'ANI de fin 2020 porte sur le télétravail, pas sur la GEPP.
- 70-20-10 : règle mnémotechnique issue d'enquêtes déclaratives, pas une clé de répartition budgétaire. Ce qu'on en garde : la compétence se construit en faisant.
- Financements 2026 : plan de développement des compétences + OPCO + période de reconversion (loi n° 2025-989 du 24 octobre 2025, qui remplace Pro-A et Transco) + CPF (500 €/an, plafond 5 000 €, participation de 150 € en 2026). Le FNE-Formation n'est plus ouvert.
- Kirkpatrick : quatre niveaux — réaction, apprentissage, comportement, résultats. Les niveaux 1 et 2 pour tout le monde, les niveaux 3 et 4 sur les parcours stratégiques.
Parcours type d'un re-skilling « opérateur → technicien supervision IIoT »
Diagnostic individuel
Motivation, aptitudes, projet
Bases théoriques
Présentiel 10 j + e-learning
Alternance terrain
2 j formation / 3 j poste avec mentor
Autonomie supervisée
100 % poste, mentor disponible
Validation
Certification inscrite au RNCP si le parcours en prévoit une, puis mobilité
Sources
- Code du travail, articles L2242-20 (négociation sur la gestion des emplois et des parcours professionnels) et L2242-13 (aménagement de la périodicité, quatre ans au plus) ; ordonnance n° 2017-1385 du 22 septembre 2017 relative au renforcement de la négociation collective — Légifrance.
- Loi n° 2025-989 du 24 octobre 2025 — création de la période de reconversion, en remplacement de la Pro-A et des Transitions collectives ; textes d'application publiés fin janvier 2026.
- Compte personnel de formation : alimentation, plafond et participation du titulaire — service-public.gouv.fr et article L6323-11 du Code du travail.
- Répertoire national des certifications professionnelles et répertoire spécifique — France Compétences.
- Forum économique mondial, The Future of Jobs Report 2023.
- M. Lombardo, R. Eichinger, The Career Architect Development Planner, Lominger, 1996 ; D. Kirkpatrick, Techniques for Evaluating Training Programs, 1959 ; J. et W. Kirkpatrick, Kirkpatrick's Four Levels of Training Evaluation, 2016.