En soudage TIG (Tungsten Inert Gas, procédé 141), le choix de l'électrode tungstène conditionne la qualité du soudage autant que le gaz, le fil d'apport ou les paramètres électriques.

Trois types d'électrodes alliées dominent les ateliers français : la thoriée (rouge, WT20), historique mais radioactive ; la cériée (grise, WC20), non radioactive et universelle ; la lanthanée (or, WL15 ; bleu pour WL20), réputée la plus performante et désormais privilégiée dans l'industrie moderne.

Choisir la bonne électrode, c'est gagner en stabilité d'arc, en durée de vie, en propreté du soudage — et éviter les risques sanitaires liés au thorium radioactif lors de l'affûtage.

Cet article décrit les trois familles, leurs domaines d'usage, leurs avantages et inconvénients, et donne les règles de choix selon le procédé (DC ou AC), le matériau et l'application.

1. Le rôle de l'électrode TIG en soudage

En TIG, l'électrode ne fond pas (à la différence du MIG/MAG ou de l'électrode enrobée). C'est elle qui établit et maintient l'arc électrique entre la torche et la pièce, sous protection de gaz inerte (argon ou Ar+He généralement).

Le tungstène est le matériau de référence pour cette fonction grâce à ses propriétés exceptionnelles :

  • Point de fusion très élevé : 3 422 °C, le plus haut des métaux usuels.
  • Conductivité électrique et thermique excellentes.
  • Émission thermo-électronique : il libère facilement les électrons sous l'effet de la chaleur, ce qui entretient l'arc.
  • Bonne résistance à l'oxydation à haute température sous gaz inerte.

Pourquoi alliage et pas tungstène pur ?

Le tungstène pur (WP, code couleur vert) existe et est utilisé en AC sur aluminium. Mais en DC sur acier ou inox, il s'use rapidement, l'arc est instable et le démarrage difficile.

L'ajout d'oxydes de terres rares (thorium, cérium, lanthane, zirconium, yttrium) modifie le comportement émissif de l'électrode, améliore le démarrage à froid, stabilise l'arc et augmente la durée de vie. C'est ce qui distingue les différentes nuances commerciales.

Code couleur ISO 6848

Code Composition Couleur
WPTungstène purVert
WT20Tungstène + 1,7-2,2 % oxyde de thoriumRouge
WC20Tungstène + 1,8-2,2 % oxyde de cériumGris
WL15Tungstène + 1,4-1,6 % oxyde de lanthaneOr
WL20Tungstène + 1,8-2,2 % oxyde de lanthaneBleu
WZ8Tungstène + 0,7-0,9 % oxyde de zirconiumBlanc
WY20Tungstène + 1,8-2,2 % oxyde d'yttriumBleu foncé

Source : norme ISO 6848 (électrodes de tungstène pour soudage à l'arc).

Sources : ISO 6848 ; CETIM — Mémento soudage TIG ; Air Liquide / Linde — fiches techniques électrodes.

2. La thoriée (WT20) : référence historique en DC

La WT20 (1,7-2,2 % d'oxyde de thorium ThO₂, code couleur rouge) est l'électrode TIG historique du soudage à l'arc en courant continu (DC).

Forces de la WT20

  • Excellente émission thermo-électronique : démarrage facile, arc stable, particulièrement adapté aux aciers et inox en DC.
  • Durée de vie longue en utilisation modérée.
  • Faible coût historique.
  • Référence des soudeurs expérimentés : beaucoup d'ateliers l'utilisent par habitude depuis 30+ ans.

Le problème majeur : la radioactivité du thorium

Le thorium est un élément faiblement radioactif (émetteur alpha principalement). Sous forme d'oxyde dans une électrode utilisée et stockée dans des conditions normales, il ne présente pas de risque significatif d'irradiation externe.

Mais lors de l'affûtage à sec (meule), des poussières fines sont libérées. Ces poussières, si elles sont inhalées ou ingérées, peuvent constituer un risque de contamination interne par radionucléides alpha-émetteurs. Plusieurs études (INRS, IRSN) ont documenté le sujet et confirmé l'exposition réelle des soudeurs lors d'affûtage non protégé.

Conséquences réglementaires et opérationnelles

  • L'affûtage doit se faire sur une meule dédiée (jamais celle utilisée pour les autres aciers), avec aspiration à la source et port de masque FFP2/FFP3.
  • Stockage et tri des déchets spécifiques : copeaux d'affûtage à collecter et éliminer comme déchets très faiblement radioactifs (TFA).
  • Code du travail Art. R. 4451-1 et suivants (radioprotection des travailleurs) : peut s'appliquer selon les volumes manipulés.
  • Tendance générale : remplacement progressif par des électrodes non radioactives (WC20, WL15/20) dans la plupart des grands ateliers et chez les façonniers exigeants.

En 2026, la WT20 reste utilisée en France mais son usage tend à se réduire, particulièrement chez les industriels soumis à des audits HSE rigoureux ou exportant dans des pays plus stricts (Allemagne, pays nordiques, où la WT20 est de plus en plus déconseillée voire interdite).

Sources : INRS — fiches risque radiologique du thorium ; IRSN ; Code du travail Art. R. 4451-1 et suivants ; études comparatives électrodes TIG.

3. La cériée (WC20) : la polyvalente non radioactive

La WC20 (1,8-2,2 % d'oxyde de cérium CeO₂, code couleur gris) est apparue dans les années 1980 comme première alternative non radioactive à la thoriée.

Forces de la WC20

  • Non radioactive : pas de précautions sanitaires spécifiques à l'affûtage, pas de gestion des déchets radiologiques.
  • Démarrage à froid excellent : la WC20 amorce particulièrement bien à basse intensité, ce qui en fait une référence pour le soudage des fines épaisseurs.
  • Polyvalente DC et AC : utilisable en courant continu (acier, inox) comme en alternatif (aluminium), avec quelques limites en AC haute fréquence.
  • Stabilité d'arc correcte à intensité moyenne.
  • Durée de vie acceptable, supérieure au tungstène pur.

Limites de la WC20

  • Performance moindre à haute intensité : la pointe se déforme plus rapidement que sur WT20 ou WL15/20 dans les régimes intenses.
  • Stabilité d'arc inférieure en pulsations rapides ou en TIG orbital de précision.
  • Coût modéré mais légèrement plus élevé que la WT20.
  • Concurrencée aujourd'hui par les lanthanées (WL15/20) plus performantes pour les mêmes applications.

Cas d'usage typiques

  • Soudage de finition sur fines épaisseurs en acier inox, idéal pour le sanitaire, l'agroalimentaire, la chaudronnerie inox de précision.
  • Soudage manuel d'atelier avec exigence non radioactive (HSE strict).
  • Aluminium en AC à courant modéré, alternative à la WP ou à la lanthanée.
  • Initiation et formation : la WC20 est plus tolérante en démarrage que la WT20, ce qui en fait un bon choix pour les soudeurs en apprentissage.

Sources : ISO 6848 ; CETIM ; comparatifs électrodes TIG fabricants Air Liquide / Linde / ESAB.

4. La lanthanée (WL15 / WL20) : la plus performante

La lanthanée (WL15 avec 1,4-1,6 % de La₂O₃, couleur or ; WL20 avec 1,8-2,2 %, couleur bleu) est la référence moderne pour la quasi-totalité des applications TIG en industrie 2026.

Forces de la WL15 / WL20

  • Non radioactive : aucun risque sanitaire à l'affûtage, gestion simple des déchets.
  • Excellent démarrage à froid : amorçage immédiat dès la première impulsion, même à basse intensité.
  • Stabilité d'arc supérieure à toutes les autres familles : arc concentré, calme, peu de dérive.
  • Durée de vie longue : conservation de la pointe dans les régimes intenses, pour des séries de production sans réaffûtage.
  • Universelle DC et AC : performante en courant continu (acier, inox, titane, nickel) comme en alternatif (aluminium, magnésium), y compris en haute fréquence.
  • Capacité de courant supérieure de 10-20 % à diamètre égal par rapport à la WT20 ou WC20.
  • Référence du soudage robotisé / orbital : la stabilité et la longévité en font le choix par défaut des soudures automatisées.

Différence WL15 vs WL20

  • WL15 (or) : 1,5 % de lanthane, équilibre démarrage / longévité, plus polyvalente, légèrement moins performante en très haute intensité.
  • WL20 (bleu) : 2 % de lanthane, performance maximale en haute intensité, démarrage légèrement moins facile à très basse intensité.

La WL15 est généralement le bon choix par défaut. La WL20 se justifie sur les chantiers de précision, le soudage robotisé haute cadence, les inox épais.

Limites

  • Coût supérieur à la WT20 et à la WC20 (souvent 30 à 50 % plus cher).
  • Moins disponible dans les ateliers historiques : il faut parfois la commander spécifiquement.
  • Soudeurs habitués à la WT20 peuvent ressentir une légère adaptation lors de la première bascule (le comportement de pointe est différent).

Cas d'usage typiques

  • Tous les soudages industriels exigeants sur aciers, inox, alliages spéciaux.
  • Soudage robotisé / orbital : le standard mondial de fait.
  • Aéronautique, nucléaire, raffinage, sanitaire de précision : la WL15/20 est la référence.
  • Aluminium en AC haute fréquence : nettement supérieure à la WP traditionnelle.
  • Production série où la longévité de pointe limite les arrêts pour réaffûtage.

Sources : ISO 6848 ; CETIM ; comparatifs fabricants ; études soudage robotisé orbital.

5. Tableau de choix selon application

Application Recommandation Alternatives
Acier carbone DC, atelier standard WL15 (or) WC20 si HSE strict ; WT20 si habitudes installées
Inox austénitique sanitaire / agro WL15 ou WC20 WL20 si haute cadence
Inox duplex / super-duplex WL20 (bleu) WL15 acceptable
Aluminium AC haute fréquence WL15 ou WL20 WC20 ; WP en très basse cadence
Titane (TIG sous gaz inerte) WL15 WL20 ; WC20
Nickel et alliages haute température WL20 WL15
Soudage robotisé haute cadence WL20 WL15 acceptable
TIG orbital sur tube fin WL15 WL20 ; WC20
Soudage de précision faibles épaisseurs WC20 (démarrage très fin) ou WL15 WP en aluminium fin pur
Atelier avec contrainte « zéro radioactivité » WL15 / WL20 ou WC20 Pas de WT20

Critères de bascule de WT20 vers WL15/20

  1. Politique HSE de l'atelier : zéro radioactivité, audits environnementaux ISO 14001 ou démarche RSE active.
  2. Exigence de qualité supérieure : aéronautique, médical, nucléaire, raffinage — la stabilité d'arc supérieure de la lanthanée se traduit par moins de défauts.
  3. Soudage robotisé ou TIG orbital : la longévité supérieure réduit les arrêts pour réaffûtage.
  4. Production en grande série où l'investissement se rentabilise rapidement.
  5. Export vers pays restreignant la WT20 : Allemagne, pays nordiques, certains marchés européens.

Pour les ateliers en transition, le passage WT20 → WL15 est généralement direct sans réajustement majeur des paramètres : la lanthanée se comporte de manière proche en DC, avec une pointe légèrement plus pointue à conserver.

Sources : ISO 6848 ; CETIM ; fabricants Air Liquide / Linde / ESAB ; retours utilisateurs ateliers de production.

6. Affûtage et bonnes pratiques

L'affûtage de l'électrode est l'un des gestes les plus structurants du soudage TIG. Une mauvaise géométrie de pointe = un arc instable, des projections, une mauvaise pénétration.

Géométrie de pointe selon le courant

  • Courant continu (DC) sur acier, inox : pointe affûtée à 30-60° selon l'intensité, longueur de pointe = 2 à 2,5 fois le diamètre. Pointe nette pour bas courants, plus émoussée pour hauts courants.
  • Courant alternatif (AC) sur aluminium : pointe arrondie en boule par auto-formation à l'amorçage. Affûtage initial à 60-90° puis laisser l'arc former la boule.
  • Diamètre de l'électrode : adapté à l'intensité (généralement 1,6 mm pour 50-150 A, 2,4 mm pour 100-250 A, 3,2 mm pour 150-350 A).

Sens d'affûtage

L'affûtage doit se faire avec les traces longitudinales (parallèles à l'axe de l'électrode), pas radiales. Pourquoi ? Parce que les rainures longitudinales orientent l'émission électronique correctement vers la pièce. Des rainures radiales perturbent l'arc et le déstabilisent.

En pratique : on tient l'électrode tangentiellement à la meule et on la fait tourner sur elle-même pendant le contact, plutôt que de l'appuyer perpendiculairement.

Affûteuse dédiée et protection

  • Meule dédiée tungstène : jamais celle utilisée pour les autres aciers (contamination par particules de fer qui détruisent la pointe).
  • Affûteuse mécanique dédiée (type Ultima, Inelco) : reproduit la géométrie correcte automatiquement, garantit la qualité du soudage en série.
  • Aspiration à la source : indispensable, surtout sur WT20 (poussières radioactives) mais bonne pratique pour toutes les électrodes (poussières fines de tungstène irritantes).
  • Port d'EPI : lunettes, gants, masque FFP2 minimum (FFP3 si WT20).
  • Stockage des copeaux d'affûtage WT20 : déchets très faiblement radioactifs (TFA), filière de tri spécifique.

Pièges à éviter

  1. Toucher la pièce ou le métal d'apport avec l'électrode : crée une contamination immédiate qui détruit la pointe et perturbe l'arc. Réaffûter aussitôt après contact accidentel.
  2. Utiliser une électrode de mauvais diamètre par rapport au courant : électrode trop fine = surchauffe et destruction rapide ; trop épaisse = arc instable.
  3. Pointe trop pointue à haute intensité : la pointe fond et se déforme rapidement.
  4. Pointe trop émoussée à basse intensité : démarrage difficile, arc dispersé.
  5. Affûter à sec sans aspiration sur WT20 : exposition radiologique aux poussières.
  6. Réutiliser une électrode contaminée sans la réaffûter intégralement : les contaminations métalliques résiduelles altèrent durablement le comportement.
  7. Mélanger les électrodes par couleur dans une même boîte : risque d'utiliser la mauvaise nuance, à séparer impérativement.

Sources : CETIM — Mémento soudage TIG ; INRS — risques poussières d'affûtage tungstène ; fabricants affûteuses (Inelco, Ultima).

Conclusion : la lanthanée comme nouveau standard

En 2026, le choix d'électrode TIG en industrie française tend vers une standardisation autour de la lanthanée WL15 / WL20. La performance supérieure, l'absence de radioactivité et la polyvalence DC/AC en font le choix par défaut pour la quasi-totalité des applications.

La WT20 reste utilisée par habitude dans certains ateliers, mais son retrait progressif est déjà en cours pour des raisons sanitaires et environnementales. La WC20 conserve une niche sur les démarrages très fins et la formation. Pour les ateliers qui n'ont pas encore basculé, l'investissement de quelques boîtes en WL15 et un essai sur production réelle est rapidement convaincant — la qualité d'arc supérieure et la longévité de pointe se ressentent dès les premières heures de soudage.

Sources & Références :

  • • ISO 6848 (électrodes de tungstène pour soudage à l'arc)
  • • Code du travail Art. R. 4451-1 et suivants (radioprotection des travailleurs)
  • • INRS — fiches risques poussières d'affûtage tungstène, thorium
  • • IRSN — Institut de Radioprotection et de Sûreté Nucléaire
  • • CETIM — Mémento soudage TIG
  • • Air Liquide, Linde, Messer — fiches électrodes TIG
  • • ESAB, Lincoln, Voestalpine Böhler — comparatifs électrodes
  • • Inelco, Ultima — affûteuses mécaniques tungstène