Avant qu'un Airbus A350, un Rafale F5 ou un futur démonstrateur hydrogène ZEROe n'entre en service, des équipages très spécialisés volent les prototypes au-delà de leur enveloppe nominale.

Ces équipes — pilotes, ingénieurs navigants, mécaniciens, ingénieurs sol, techniciens — pratiquent un métier ultra-encadré : les essais en vol. Une activité qui combine ingénierie aéronautique, pilotage expert et procédures d'instrumentation très rigoureuses.

Selon l'EPNER (École du Personnel Navigant d'Essais et de Réception, DGA Cazaux), seuls quelques dizaines de stagiaires par an, toutes filières confondues, rejoignent cette filière en France.

Décryptage d'un métier d'élite, rare, exigeant, et qui recrute fortement à l'horizon 2030 sous l'effet des grands programmes SCAF, Rafale F5, Eurodrone, ZEROe et des nouvelles mobilités aériennes.

1. Que sont les essais en vol et à quoi servent-ils ?

Les essais en vol désignent la phase de développement où un aéronef neuf ou modifié est testé expérimentalement, en conditions réelles, pour vérifier ses performances, ses qualités de vol et sa conformité aux exigences de certification. Cette phase concerne aussi bien les avions civils (Airbus A350F, ATR-72 NextGen, Falcon 6X/10X) que les aéronefs militaires (Rafale F4/F5, A400M, Tigre MkIII), les hélicoptères, les drones et les lanceurs spatiaux récupérables.

L'objectif est de valider expérimentalement ce que la simulation numérique et les essais sol n'ont pu démontrer. Sans cette campagne, aucune autorité (EASA côté civil européen, FAA côté américain, DGA côté militaire français) ne délivre de certificat de type permettant la mise en service.

Les étapes types d'une campagne d'essais

  • Essais sol : roulage, points fixes moteur, vibrations, compatibilité électromagnétique, essais de gros porteurs (CGT, accélérations-arrêts).
  • Premier vol : décollage avec équipage réduit, enveloppe de vol restreinte, durée typique 1 à 4 h.
  • Expansion d'enveloppe : exploration progressive des vitesses (VMO/MMO), altitudes, facteurs de charge et manœuvres.
  • Essais de charges et qualités de vol : manœuvres asymétriques, perte moteur à V1, vents traversiers extrêmes, atterrissages durs.
  • Certification : validation par EASA Part 21/25/23 (civil) ou DGA-EV / STAT (militaire).

Ces étapes mobilisent un prototype dédié, parfois plusieurs (l'A350 a été certifié sur cinq avions d'essais selon Airbus). L'aéronef est instrumenté avec des milliers de capteurs et n'a souvent pas d'aménagement cabine : la soute accueille des baies de mesure, des ballasts en plomb pour ajuster le centrage, et la perche anémométrique vient en pointe avant.

En France, les essais militaires sont conduits principalement par la DGA Essais en Vol (DGA EV) sur les sites d'Istres, Cazaux et Persan-Beaumont. Côté civil, les essais industriels se déroulent à Toulouse-Blagnac/Cornebarrieu (Airbus, ATR), Bordeaux-Mérignac (Dassault), Marignane (Airbus Helicopters) et Séville (Airbus Defence & Space pour l'A400M).

Sources : EPNER (DGA Cazaux), DGA Essais en Vol Istres, EASA Part 21, Airbus Operations Flight Test (programme A350).

2. Qui fait quoi : les acteurs d'un équipage d'essais

Un vol d'essais n'est jamais un acte solitaire. Il mobilise un équipage embarqué, une équipe sol (parfois plus de quinze ingénieurs en salle de télémesure), et un staff support (instrumentation, sécurité, météo). Chaque rôle est strictement défini, brevété et reconnu internationalement.

Voici les cinq figures principales du métier en France, leur mission et leur formation de référence.

Métier Mission principale Formation de référence Employeurs typiques
Pilote d'essais Pilote l'aéronef en conditions hors-norme, juge des qualités de vol EPNER, ETPS (UK), USAF TPS (Edwards) Dassault Aviation, Airbus, Airbus Helicopters, ATR, DGA EV
Ingénieur navigant d'essais (INE) Conduit le vol côté ingénierie : profil de vol, instrumentation, communication sol EPNER filière ingénieur ou équivalent Constructeurs, DGA EV, Safran, MBDA
Mécanicien navigant d'essais Suit en vol les systèmes (carburant, hydraulique, propulsion) Mécanicien navigant + qualification essais Airbus (A400M), Boeing, ATR
Ingénieur d'essais sol (IES) Pilote la mission depuis la salle télémesure, valide en temps réel Ingénieur (ISAE-SUPAERO, ENAC, Centrale…) + formation interne Constructeurs, ArianeGroup, ONERA
Technicien d'essais Instrumente le prototype : capteurs, jauges, accéléromètres, caméras BTS aéronautique, IUT mesures physiques, écoles internes Constructeurs, DGA EV, sous-traitants instrumentation

L'EPNER, créée en 1946 sous l'impulsion d'Henri Roederer à Brétigny puis transférée à Istres-Cazaux, est la référence européenne francophone pour la formation. Elle délivre les catégories 1 (recherche et développement, premiers vols, expansion d'enveloppe) et catégorie 2 (essais en série, réception). Les brevets EPNER sont reconnus dans toute l'industrie aéronautique mondiale.

À l'étranger, deux écoles équivalentes forment des pilotes français en stage : l'Empire Test Pilots' School (ETPS, Royaume-Uni, Boscombe Down) et l'USAF Test Pilot School (Edwards AFB, Californie). Les échanges sont fréquents, notamment dans le cadre des programmes coopératifs.

DGA EV Istres

Site principal des essais militaires français. Programmes Rafale, A400M, Eurodrone, drones. Cohabite avec la BA 125 (Armée de l'air et de l'espace).

DGA EV Cazaux

Siège historique de l'EPNER, essais armements, hélicoptères et tirs en mer. Stage initial de tous les stagiaires EPNER.

Toulouse / Bordeaux-Mérignac

Centres industriels civils. Airbus (Toulouse), Dassault Falcon (Mérignac), ATR (Toulouse). Plusieurs centaines de pilotes et ingénieurs essais.

Sources : EPNER (présentation officielle DGA), Empire Test Pilots' School (MoD UK), USAF Test Pilot School, ISAE-SUPAERO, ENAC.

3. Domaine de vol, instrumentation et risques

Le cœur du métier est l'exploration du domaine de vol. L'équipage pousse progressivement l'aéronef vers les limites pour lesquelles il a été conçu, et parfois au-delà — toujours selon un plan d'essais détaillé, validé en amont et tracé par la télémesure en temps réel.

Concrètement, cela signifie tester les vitesses minimales et maximales, les altitudes extrêmes, les manœuvres asymétriques (perte d'un moteur au décollage à V1/VR/V2), les configurations de panne, les approches stabilisées et durcies, les vents traversiers de 20 à 40 nœuds, voire la vrille volontaire dans les essais de qualités de vol des avions de combat.

Une instrumentation hors-norme

Un prototype d'essais est un laboratoire volant. Selon Airbus, l'A350 a embarqué pour ses campagnes plus de 5 000 capteurs additionnels (jauges de contrainte sur la voilure, accéléromètres, débitmètres, sondes thermiques, microphones, caméras haute vitesse).

Les données sont transmises au sol en télémesure UHF / S-band, où une salle de contrôle dédiée les analyse en temps réel. Si une valeur dépasse un seuil prédéfini, l'ingénieur d'essais sol peut interrompre la manœuvre par radio.

Programmes français récents en essais en vol

Programme Catégorie Site principal d'essais
Rafale F4 / F5Avion de combatDassault Saint-Cloud + DGA EV Istres
A320neo / A330neo / A350FAvion de transport civilToulouse-Blagnac (Airbus)
ATR-72 NextGenAvion régionalToulouse (ATR)
Falcon 6X / 10XJet d'affairesBordeaux-Mérignac (Dassault)
A400MTransport militaireSéville (Airbus DS) + Toulouse
EurodroneDrone MALEManching (Airbus DS) / DGA EV
ZEROe (démonstrateur H2)Avion hydrogèneToulouse (Airbus UpNext)
Tigre MkIIIHélicoptère de combatMarignane (Airbus Helicopters)

À cela s'ajoutent les programmes spatiaux : ArianeGroup conduit avec le CNES des essais de démonstrateur récupérable Themis sur le site d'Esrange en Suède, qui mobilisent des profils d'ingénieurs essais hybrides aéronautique-spatial.

À noter : tous les essais ne sont pas spectaculaires. Une part importante du travail consiste en vols de mesure répétitifs (consommation, vibrations, niveaux sonores cabine, certification autopilote) où l'enjeu n'est pas l'exploit mais la répétabilité et la traçabilité des données.

Sources : DGA EV (programmes), Airbus (campagne A350), ArianeGroup (Themis), Code de la défense Art. R. 3231-7.

4. Formations et voies d'accès

Devenir personnel navigant d'essais ne se décide pas en sortie d'école. C'est l'aboutissement d'un parcours long, sélectif, qui suppose une expérience opérationnelle préalable substantielle avant tout passage en école d'essais.

Il existe en pratique trois portes d'entrée : la voie militaire, la voie civile pilote et la voie ingénieur.

Voie militaire (pilote d'essais)

Le profil le plus classique reste celui du pilote de chasse ou de transport sélectionné après 8 à 10 ans en escadrille opérationnelle, ayant validé plusieurs qualifications de patrouille. La sélection vers la DGA EV puis l'EPNER se fait par concours interne très exigeant.

Une fois admis, la scolarité EPNER dure de 12 à 18 mois à Istres-Cazaux. Le profil type en sortie : 30 à 40 ans, polyvalent (Mirage 2000, Rafale, A400M, C-130, CN235), anglais aéronautique OACI 4-5 minimum, expérience patrouille et opérations extérieures.

Voie civile pilote

Beaucoup plus rare. Elle suppose un ATPL (Airline Transport Pilot Licence) actif, généralement 3 000 à 5 000 h de vol, et une sélection directe par un constructeur (Airbus, Dassault, ATR). Le candidat retenu suit ensuite l'EPNER (filière civile) ou une école équivalente.

Le constructeur peut aussi parrainer des pilotes ayant un parcours hybride militaire/civil, mais le passage par une école d'essais brevetée reste indispensable pour obtenir la qualification interne. Les places sont rares : selon les chiffres publiés par l'EPNER, l'école accueille 25 à 35 stagiaires/an toutes filières confondues (pilotes + ingénieurs navigants + mécaniciens).

Voie ingénieur (INE et IES)

Les ingénieurs navigants d'essais (INE) sont des ingénieurs aéronautiques (X, Centrale, ISAE-SUPAERO, Sup'Aéro, ENAC, Mines, INSA Toulouse) ayant exercé 5 à 10 ans dans l'industrie ou dans une équipe d'essais sol avant d'être sélectionnés en école d'essais en filière INE.

Les ingénieurs d'essais sol (IES), eux, ne sont pas brevetés EPNER. Leur formation est internalisée par le constructeur, sur 6 à 12 mois, avec un compagnonnage en salle de télémesure. C'est aujourd'hui la voie qui ouvre le plus de postes : les programmes drones, eVTOL et hydrogène multiplient les besoins en ingénieurs essais sol expérimentés.

Sources : EPNER (effectifs et cursus), ISAE-SUPAERO, ENAC, DGA (concours internes), SFAC.

5. Salaires et conditions de travail

Les salaires des métiers d'essais en vol se situent dans la fourchette haute de l'aéronautique. Ils reflètent la rareté du profil, la responsabilité opérationnelle et le coût massif du matériel testé. Les fourchettes ci-dessous sont indicatives, exprimées en brut annuel total, et combinent salaire de base, primes spécifiques et avantages.

Métier Brut annuel typique Remarques
Pilote d'essais militaire (DGA EV) 80 000 € – 130 000 € Grille FAPM officier + indemnité spécifique pilote d'essais (≈ 6-12 k€/an) + frais de campagne
Pilote d'essais civil constructeur (sénior) 130 000 € – 220 000 €+ Supérieur à un commandant long-courrier d'expérience équivalente ; bonus selon programme (Chief Experimental Pilot)
Ingénieur navigant d'essais (INE) 80 000 € – 150 000 € Forte progression avec ancienneté et programmes pilotés
Ingénieur d'essais sol (IES) 50 000 € – 100 000 € Profil très recherché ; passerelles vers chef de programme
Technicien d'essais instrumentation 40 000 € – 65 000 € BTS / IUT + expérience constructeur ; primes campagne déportée

À ces revenus s'ajoutent des éléments propres au secteur : indemnités de campagne déportée (60 à 120 jours par an typiquement passés à Istres, Cazaux, Séville, Edwards AFB, Esrange, Al-Maktoum), prise en charge complète des déplacements, retraite à régime spécial (pour les militaires), participation/intéressement (chez les constructeurs cotés).

Côté conditions de travail, le rythme est procédural et coopératif : un vol d'essai typique se prépare en briefing de 1 à 3 heures avec l'équipage et l'équipe sol, puis se débriefe pendant 1 à 2 heures. Le travail de nuit ou de week-end reste rare, sauf en pic de campagne. La plupart des cadres sont au forfait jour.

Sources : Grilles indicatives DGA / FAPM ; études salariales Aéronautique (APEC), retours de campagnes constructeurs.

6. Tendances : SCAF, drones, eVTOL, hydrogène

Plusieurs facteurs convergent pour faire des essais en vol un secteur en tension forte à l'horizon 2030-2035. Le premier est démographique : selon les analyses du CSF Aéronautique (Comité Stratégique de Filière), une part substantielle des effectifs d'essais en vol (DGA EV + constructeurs) partira en retraite d'ici la fin de la décennie.

Le second est programmatique. Les grands programmes structurants arrivent simultanément en phase de campagne ou d'industrialisation. Cela génère un appel d'air sur l'ensemble des métiers d'essais.

Programmes militaires

  • SCAF (Système de Combat Aérien du Futur) — démonstrateur attendu d'ici 2029
  • Rafale F5 — standard 2030 (Dassault + DGA EV)
  • Eurodrone — drone MALE européen (Airbus DS)
  • Tigre MkIII — modernisation hélicoptère (Marignane)

Programmes civils & nouvelles mobilités

  • ZEROe — démonstrateur hydrogène Airbus UpNext
  • ATR-72 NextGen — turbopropulseur régional bas-carbone
  • eVTOL — Volocopter, Lilium, Joby (essais Pontoise, Saint-Cyr, Toulouse)
  • Themis — démonstrateur lanceur récupérable ArianeGroup

Pour les candidats actuels, plusieurs trajectoires restent ouvertes. La voie royale demeure la carrière militaire chasseur ou transport suivie d'un passage à l'EPNER. C'est elle qui produit l'essentiel des pilotes d'essais français — civils comme militaires.

Côté ingénieurs, le profil ENAC ou ISAE-SUPAERO + mastère spécialisé en sécurité aérienne et navigabilité (SAR) ou en aérodynamique, suivi de 3 à 5 ans en bureau d'études constructeur, ouvre l'accès aux postes d'ingénieurs d'essais sol. Avec une dizaine d'années d'expérience, la bascule vers un poste d'ingénieur navigant d'essais via concours EPNER reste envisageable.

Sources : CSF Aéronautique (Comité Stratégique de Filière), Airbus UpNext (ZEROe), Dassault Aviation (Rafale F5), ArianeGroup (Themis), ENAC, ISAE-SUPAERO.

Conclusion : une élite rare, accessible aux profils tenaces

Les essais en vol ne sont pas un métier que l'on choisit en sortie d'école, mais une aboutissement de carrière qui demande à la fois une solide expérience opérationnelle (chasse, transport, ingénierie aéronautique) et la réussite d'une sélection particulièrement exigeante. C'est cette rareté qui en fait à la fois la difficulté et la valeur.

À l'heure où les grands programmes SCAF, Rafale F5, ZEROe, Eurodrone et eVTOL convergent et où une vague de départs en retraite se profile, la filière française reste l'une des plus actives au monde. Pour les candidats motivés — pilotes en service ou jeunes ingénieurs aéronautiques — c'est probablement l'une des fenêtres les plus ouvertes depuis vingt ans.

Sources & Références :

  • • EPNER (DGA Cazaux)
  • • DGA Essais en Vol Istres
  • • Airbus Operations Flight Test (Toulouse)
  • • Dassault Aviation (Bordeaux-Mérignac)
  • • ATR (Toulouse)
  • • Airbus Helicopters (Marignane)
  • • ArianeGroup (Themis)
  • • ENAC
  • • ISAE-SUPAERO
  • • CSF Aéronautique
  • • EASA Part 21/23/25
  • • Code de la défense Art. R. 3231-7