Format IFC vs Revit RVT vs DWG : le vrai workflow d'un projet BIM
Sur un même projet, l'architecte travaille en RVT, le BET structure en TEKLA, le bureau fluides en MagiCAD, et l'entreprise générale demande des plans DWG. Comment circule l'information ? Quel format à quelle étape ? Pourquoi l'IFC reste l'arbitre mais perd 30 % de la richesse paramétrique ? Décryptage du workflow BIM réel en 2026, des erreurs classiques aux outils CDE.
Le BIM en bref : 3 lettres, 3 niveaux de maturité
Le Building Information Modeling (modélisation des données du bâtiment) n'est pas un logiciel mais une méthode de travail. Au cœur du BIM : une maquette numérique 3D enrichie de données (matériaux, performances, coûts, planning) qui sert de référentiel commun à tous les acteurs d'un projet de construction, de la conception à l'exploitation.
La typologie britannique (PAS 1192, BS EN ISO 19650), reprise au niveau international, distingue 4 niveaux de maturité :
Niveau 0
Plans 2D papier ou DWG, pas de coordination numérique. Encore courant dans les petites opérations.
Niveau 1
2D + 3D non coordonné. Chacun travaille de son côté, échanges en CD ou serveur partagé.
Niveau 2
Modèles 3D fédérés via une plateforme (CDE), échange en IFC. Standard actuel sur les projets neufs > 5 M€ HT.
Niveau 3
Modèle unique partagé en temps réel sur le cloud, intégrant 4D (planning), 5D (coût), 6D (exploitation). Encore expérimental.
IFC, RVT, DWG : trois logiques très différentes
IFC
Industry Foundation Classes. Format ouvert, normalisé ISO 16739.
Éditeur : buildingSMART International (consortium).
Logique : langage neutre pour décrire les objets du bâtiment indépendamment du logiciel d'origine.
Versions actuelles : IFC 4.3 (officielle 2024), IFC 5 en cours de finalisation pour fin 2026.
Usage typique : échange entre logiciels (Revit ↔ ArchiCAD ↔ TEKLA), livraison de la maquette en fin de projet (DOE), audit indépendant.
RVT
Revit format. Format propriétaire, fermé.
Éditeur : Autodesk (depuis 2002).
Logique : base de données paramétrique complète. Tout est lié : modifier un mur change automatiquement les coupes, plans, métrés.
Atouts : richesse paramétrique, familles d'objets, nomenclatures dynamiques, cohérence vues.
Limites : verrouillage Autodesk, abonnement coûteux (≈ 3 000 €/an/utilisateur), perte d'information à l'export IFC.
DWG
DraWinG. Format historique d'AutoCAD, propriétaire mais largement reverse-engineered.
Éditeur : Autodesk (1982). Format dominant 2D mondial.
Logique : dessin vectoriel — lignes, polygones, blocs, calques. Peu ou pas de sémantique métier.
Atouts : universel, lisible par tous les logiciels CAO, format de référence pour les plans techniques signés/visés.
Limites : pas de paramétrage, pas de données d'objet, peu adapté à la coordination 3D moderne. Réservé aux livrables 2D.
Comparatif technique détaillé
| Critère | IFC | RVT | DWG |
|---|---|---|---|
| Type | Ouvert (open standard) | Propriétaire fermé | Propriétaire (de facto ouvert) |
| Géométrie | 3D + données | 3D paramétrique | 2D (3D possible mais peu utilisé) |
| Sémantique métier | ★★★★★ (riche) | ★★★★★ (très riche) | ★ (calques + blocs) |
| Édition après export | Lecture seule (en pratique) | Édition complète | Édition complète |
| Taille typique d'un projet | 100 Mo à 2 Go | 200 Mo à 5 Go | 10 à 100 Mo (par plan) |
| Logiciels qui lisent | Tous (Revit, ArchiCAD, TEKLA, AECOsim, BricsCAD, FreeCAD…) | Revit + lecteurs Autodesk | Tous les CAO/DAO |
| Usage idéal | Échanges, coordination, archivage | Production, modification, métrés | Plans 2D, livrables techniques |
Le workflow réel d'un projet BIM
Sur une opération de construction, les formats ne s'utilisent pas en alternative — ils se relaient. Voici le parcours-type d'une opération de niveau 2 BIM.
Esquisse
Acteur : architecte
Format natif : RVT (Revit) ou PLN (ArchiCAD)
Maquette LOD 100 : volumes simples, usage des espaces, première intégration urbaine. Peu d'objets paramétrés.
APS / APD
Acteurs : architecte + BET structure et fluides
Échange : IFC (LOD 200-300)
L'architecte exporte sa maquette en IFC vers les BET. Chacun travaille en natif (TEKLA, MagiCAD…) et renvoie un IFC en retour.
Synthèse
Acteur : BIM Manager / synthèse
Outils : Navisworks, Solibri, Revizto
Fédération des IFC pour détecter les conflits (clashes : gaine VMC dans poutre, etc.). Échange des commentaires via BCF.
PRO / DCE
Acteurs : tous les concepteurs
Format : DWG pour les plans détaillés signés
Production des plans techniques 2D (coupes, élévations, détails) extraits de la maquette 3D. Format DWG ou PDF pour la consultation des entreprises.
EXE
Acteurs : entreprise générale + sous-traitants
Formats : RVT/IFC + DWG ateliers
Maquette enrichie LOD 400 : éléments tels que posés, références fabricants, dimensions exactes. Plans de fabrication en DWG/DXF pour ateliers.
DOE / Exploitation
Acteur : maître d'ouvrage / facility manager
Livrable : IFC + PDF + nomenclatures
Maquette LOD 500 : tel que construit. Sert de support pour la GMAO, le facility management, les futurs travaux. L'IFC est obligatoire pour garantir la pérennité (le RVT 2024 ne s'ouvre plus en 2050).
LOD, LOI et niveaux d'information
Une maquette n'est jamais « finie » au même niveau. Chaque élément est défini par un LOD (Level of Development) et un LOI (Level of Information).
| LOD | Phase projet | Géométrie | Information |
|---|---|---|---|
| 100 | Esquisse / Concours | Volumes simples, masse | Usage de l'espace, surface |
| 200 | APS - Avant-projet sommaire | Éléments génériques (mur, dalle, fenêtre type) | Type général, propriétés indicatives |
| 300 | APD - Avant-projet définitif | Éléments précis avec dimensions exactes | Spécifications techniques de niveau projet |
| 350 | PRO - Étude projet | Connexions et liaisons modélisées | Quantitatifs précis pour DCE |
| 400 | EXE - Étude d'exécution | Tel que prévu posé : visserie, joints, références fabricants | Fiches produits, certifications, ATEX si applicable |
| 500 | DOE - Tel que construit | Géométrie réelle après chantier | Données complètes pour exploitation : entretien, GMAO, planning maintenance |
CDE et plateformes collaboratives
Le Common Data Environment (CDE) est le coffre-fort numérique du projet : stockage, versionnement, traçabilité, droits d'accès. C'est l'autoroute par laquelle circulent IFC, RVT et DWG.
Autodesk Construction Cloud
Anciennement BIM 360. Le plus déployé en France pour les projets Revit-centric.
Atouts : intégration native Revit, gestion des permis BIM (Permit Tracker). Limites : enfermement Autodesk, coût élevé.
Trimble Connect
Plateforme du groupe Trimble (TEKLA, SketchUp). Très utilisée par les structures métalliques.
Atouts : gratuit jusqu'à 10 Go, multi-plateforme (mobile, casque VR). Bon support de l'IFC 4.
BIMcollab
Spécialiste de la gestion des issues (clashes, RFI) via le format BCF.
Atouts : 100 % open BIM, indépendant des éditeurs. Souvent utilisé en complément d'un CDE généraliste.
Aconex (Oracle)
Historique des grandes opérations infrastructure (Lyon-Turin, Grand Paris Express).
Atouts : gestion documentaire et workflow contractuel. Limites : moins orienté maquette pure.
Kroqi
Plateforme française du Plan BIM 2022, accessible aux TPE/PME du BTP.
Atouts : subventionnée, hébergement souverain France, interface en français. Limites : fonctionnalités plus basiques.
Catenda Hub
Open BIM par excellence (norvégien). Visionneuse IFC web, supporte BCF.
Atouts : 100 % standards ouverts, Office du buildingSMART certified. En croissance forte sur les marchés européens.
Les erreurs qui plombent un projet BIM
Tout en RVT, pas d'IFC
L'EU verrouille les sous-traitants sur Revit. Les BET sans licence sont exclus, l'archivage long terme est compromis. Erreur stratégique majeure.
Pas de charte BIM
Sans convention BIM (charte, BEP), chaque acteur nomme ses calques différemment, applique ses propres LOD. La synthèse devient impossible.
DWG comme support de coordination
Coordonner en 2D quand on a des modèles 3D : les conflits de gaines verticales restent invisibles. Tout le bénéfice du BIM est perdu.
Mauvais paramétrage de l'export IFC
Export IFC sans Property Sets corrects, sans MVD adapté : 60 % des informations sont perdues. À configurer rigoureusement.
Confusion des rôles
BIM Manager qui devient « celui qui dépanne Revit » : il ne pilote plus l'organisation. Les rôles BIM doivent être contractualisés en début de projet.
Pas de versionnement du CDE
Chacun télécharge un IFC, le modifie, le renvoie en écrasant la version précédente. Au bout de 3 mois, plus personne ne sait quelle est la version de référence.
Métiers BIM et formations 2026
BIM Manager
Bac+5 architecture / ingénieur, 5+ ans d'expérience.
Stratégie BIM du projet, charte, BEP, pilotage des acteurs. Salaire : 55 à 85 k€.
BIM Coordinateur
Bac+3/+5, 2-3 ans d'expérience.
Synthèse des modèles, détection de clashes, suivi BCF. Salaire : 38 à 55 k€.
BIM Modeleur
Bac+2 (BTS Bâtiment, DUT Génie civil) à Bac+3.
Production de la maquette, plans 2D extraits. Salaire : 30 à 45 k€.
BIM Développeur
Ingénieur informatique + connaissance BIM.
Développement de plugins (Dynamo, C#), automatisation. Salaire : 50 à 75 k€.
Formations clés en France 2026 : Mastère spécialisé BIM Manager (ESTP, ENPC, INSA), licence pro Métiers du BIM (plusieurs universités), CQP BIM Manager (CCCA-BTP), formations courtes Autodesk Certified Professional (ACP). Reconversion possible depuis architecture, génie civil ou dessin industriel via 6 à 12 mois de spécialisation.