Énergies renouvelables Géothermie Filière qui recrute

Géothermie profonde : la filière française qui recrute en silence (Bouillante, Dogger…)

Méconnue, sous-estimée, et pourtant le 2ᵉ producteur d'énergie géothermique de l'UE : la France compte 60 centrales géothermiques actives, 2,3 millions de Français chauffés par la chaleur de la terre. La filière prévoit de doubler ses installations d'ici 2030 et cherche désespérément des foreurs, géologues et ingénieurs réservoirs. Plongée dans une industrie verte qui se développe loin des projecteurs.

Dossier énergie & carrières
Mis à jour : mai 2026 • Lecture : 13 min
Section 01

La géothermie en France : chiffres-clés

2,3 M

Logements chauffés par la géothermie

60

Centrales géothermiques actives

2,8 TWh

Production thermique annuelle (2024)

10 000

Emplois directs et indirects 2026

Les chiffres sont parlants : la France est le 2ᵉ producteur européen de géothermie derrière l'Italie (qui domine pour la production électrique) et juste devant l'Allemagne. Mais à la différence de l'éolien ou du solaire, le grand public connaît mal cette filière qui se développe principalement sous nos pieds — sans paysages bouleversés, sans grands débats publics.

La quasi-totalité (95 %) de la géothermie française est thermique : elle alimente des réseaux de chaleur urbains, principalement en Île-de-France et en Aquitaine. La géothermie électrique reste limitée à un seul site métropolitain et DOM : Bouillante, en Guadeloupe (16 MWe). Mais une vague d'investissements est en cours, portée par la décarbonation des bâtiments et la sécurisation énergétique post-crise gazière de 2022.

Section 02

Haute, moyenne, basse énergie : les 3 filières

La géothermie ne désigne pas une technique unique. Selon la profondeur, la température et le type de roche, on distingue plusieurs filières aux usages très différents.

Haute énergie (> 150°C)

Profondeur : 1 000 à 3 000 m, en zone volcanique

Usage : production électrique via turbines à vapeur

En France : uniquement Bouillante (Guadeloupe), 16 MWe

Potentiel volcanique métropolitain limité : Massif central (potentiel non exploité), Pyrénées. Domaine ultramarin : Bouillante extension, projets à Mayotte et La Réunion.

Moyenne énergie (90-150°C)

Profondeur : 2 000 à 5 000 m

Usage : chaleur industrielle, électricité ORC, réseaux chaleur

En France : Alsace (Soultz-sous-Forêts, Rittershoffen), Bassin parisien profond

Filière la plus prometteuse pour le développement futur. Technique EGS (Enhanced Geothermal System) en pilote depuis 1987 à Soultz, première mondiale.

Basse énergie (30-90°C)

Profondeur : 1 000 à 2 000 m

Usage : réseaux de chaleur urbains, géothermie tertiaire

En France : Île-de-France (Dogger), Aquitaine, Limagne

Domaine historique français depuis 1969. Technique du « doublet » : un puits de production + un puits d'injection. 95 % de la géothermie française installée.

Et la géothermie de surface ? Au-dessus de cette typologie « profonde », existe la géothermie très basse énergie (PAC géothermiques individuelles, 50-200 m de profondeur), qui est le marché principal des particuliers : 5 000 installations résidentielles par an en France. Elle relève d'une autre filière (forage léger, formation au CACES forage), avec ses propres acteurs (Forexi, Geomega, Forsever).
Section 03

Bouillante : l'unique centrale géothermique électrique de France

Sur la côte ouest de la Basse-Terre en Guadeloupe, la centrale géothermique de Bouillante exploite depuis 1986 un gisement volcanique unique. Elle fournit aujourd'hui 7 % de l'électricité de l'archipel — un cas d'école en France.

Bouillante exploite un réservoir géothermique haute température (240-260°C) situé à 600-1 200 m de profondeur, dans une zone volcanique active liée à la subduction de la plaque atlantique sous la plaque caraïbe. Le site comprend deux unités : Bouillante 1 (4,5 MWe, 1986) et Bouillante 2 (11,5 MWe, 2005), pour une puissance totale de 16 MWe.

Initialement développée par le BRGM, la centrale est passée par plusieurs propriétaires : Géothermie Bouillante (filiale BRGM/EDF), Storengy (Engie) en 2016, puis le consortium Teranov - Sage Geothermal en 2022. Production annuelle : 100 GWh, soit la consommation de 50 000 foyers guadeloupéens.

Un projet d'extension à 30 MWe (Bouillante 3) est à l'étude depuis 2018. Il pourrait porter la part géothermique à 15 % du mix électrique guadeloupéen. La technologie ORC (Organic Rankine Cycle) est envisagée pour valoriser la chaleur résiduelle.

Bouillante en chiffres
  • Puissance : 16 MWe
  • Production annuelle : 100 GWh
  • Disponibilité : 95 % (vs 25 % éolien, 15 % solaire)
  • Profondeur des puits : 600 à 1 200 m
  • Température fluide : 240-260 °C
  • Personnel : 35 salariés
  • Émissions CO₂ évitées : 80 000 tonnes/an
Section 04

Le Dogger parisien : chauffer 250 000 logements depuis 1969

Sous le Bassin parisien, à 1 500-2 000 m de profondeur, dort un gigantesque aquifère du Jurassique moyen : le Dogger. Ses eaux à 60-80°C alimentent depuis 55 ans le plus grand réseau de chauffage géothermique d'Europe.

En 1969, la première opération démarre à Melun-l'Almont, suivie en 1976 par Coulommiers, puis Champigny, Bagneux, Fresnes, Sucy-en-Brie, Villejuif, Tremblay, Sevran… Aujourd'hui, plus de 50 doublets de production sont en exploitation en Île-de-France. L'objectif est de chauffer 50 % des immeubles raccordables au Dogger d'ici 2030.

Le principe est simple mais ingénieux : deux puits déviés (un de production, un de réinjection) plongent jusqu'à l'aquifère, distants de 1 à 2 km en surface mais convergeant à 1 500-1 700 m de profondeur. L'eau chaude (70-80°C, salée et sulfurée) remonte par le puits de production, traverse un échangeur de chaleur qui réchauffe le réseau d'eau chaude urbain, puis est réinjectée dans l'aquifère, créant une boucle fermée et durable. Durée de vie d'un doublet : 30 à 40 ans.

Principales communes Dogger
  • Bagneux (92) — depuis 1985
  • Champigny-sur-Marne (94)
  • Sucy-en-Brie (94)
  • Tremblay-en-France (93)
  • Sevran (93)
  • Évry-Courcouronnes (91)
  • Vélizy-Villacoublay (78)
  • Cachan / Arcueil (94)
Bilan environnemental remarquable : les opérations Dogger franciliennes émettent en moyenne 30 g CO₂/kWh, contre 230 g pour le gaz naturel. Un seul doublet permet d'éviter l'émission de 8 000 à 15 000 tonnes de CO₂ par an. L'ensemble du parc Dogger évite 750 000 tonnes de CO₂ annuelles, équivalent à 360 000 voitures retirées de la circulation.
Section 05

L'Alsace et l'EGS : Soultz, Rittershoffen, Vendenheim

Le fossé rhénan est le terrain d'innovation de la géothermie profonde en France. C'est ici qu'a été expérimentée mondialement la technique EGS (Enhanced Geothermal System), qui crée artificiellement un réservoir dans des roches sèches.

Soultz-sous-Forêts (1987-)

Pilote scientifique européen EGS

Premier site mondial de géothermie EGS profonde (5 000 m, 200°C). Programme de recherche franco-allemand-européen. Centrale pilote 1,5 MWe en service depuis 2008. Sert de laboratoire pour toute l'industrie. Géré par GEIE Exploitation Minière de la Chaleur.

Rittershoffen (2016-)

Première EGS industrielle d'Europe

2 puits à 2 700 m, 165°C. 24 MW thermiques alimentant l'usine d'amidon Roquette à Beinheim (15 km). Évite 39 000 tonnes de CO₂/an. Exploité par ÉS Géothermie (filiale Électricité de Strasbourg). Modèle d'application industrielle directe.

Vendenheim (2018-2021)

L'incident sismique qui a marqué la filière

Projet de centrale 24 MW au nord de Strasbourg. Plusieurs séismes induits de magnitude 3 à 3,9 entre 2019 et 2021, dégâts matériels chez les riverains. Le projet est définitivement arrêté en décembre 2020. Coût pour la filière : image et acceptabilité durablement entamées.

Section 06

Les acteurs de la filière française

BRGM

Bureau de Recherches Géologiques et Minières. Établissement public, référence scientifique nationale. Cartographie des potentiels géothermiques, accompagnement des collectivités, recherche EGS. 1 000 collaborateurs.

ÉS Géothermie

Filiale d'Électricité de Strasbourg, exploite Soultz et Rittershoffen. Acteur principal de l'EGS en Europe. Études, ingénierie, exploitation. Recrutement actif d'ingénieurs réservoirs.

Storengy / Engie

Filiale d'Engie, anciennement opérateur de Bouillante (cédée en 2022). Gère plusieurs réseaux de chaleur géothermique en Île-de-France et participe au plan national de développement.

Dalkia (Veolia)

Concession de la majorité des réseaux de chaleur Dogger en Île-de-France. Exploitation, maintenance, raccordement de nouveaux abonnés. Recrute techniciens d'exploitation.

CFG Services / GPC IP

Bureaux d'études spécialisés en géothermie et forage profond. Études de faisabilité, dimensionnement, suivi de chantier. Métiers d'ingénierie en tension.

Fonroche Géothermie

Acteur indépendant français, développeur de projets. Plusieurs sites en Alsace et bassin parisien. A racheté Geomega en 2023, montant en puissance.

Section 07

Les métiers qui recrutent en 2026

La filière prévoit l'embauche de 1 500 à 2 500 personnes par an d'ici 2030. La moitié des emplois sont en tension forte, plusieurs profils étant particulièrement difficiles à trouver.

Foreur géothermie

Bac pro / BTS géologie + expérience forage pétrolier appréciée.

Pilote l'appareil de forage (rig). Postes en équipes 2×12h, missions courtes. Salaire : 38 à 65 k€ avec primes. Profils issus de l'oil & gas en reconversion.

Géologue / géothermicien

Bac+5 géologie (École des Mines, ENSG Nancy, IFP School).

Caractérise les réservoirs, modélise leur comportement, optimise les puits. Salaire : 45 à 70 k€. BRGM, ÉS Géothermie, CFG Services.

Hydrogéologue

Bac+5 hydrogéologie ou environnement.

Étudie la circulation des eaux souterraines, dimensionne les doublets. Salaire : 38 à 55 k€. Bureaux d'études, BRGM, agences de l'eau.

Ingénieur réservoir

Bac+5 IFP School / Mines, anglais courant.

Modélise le comportement long terme du réservoir, optimise la production. Profil le plus rare et le mieux payé : 50 à 90 k€. Reconversion ex-pétrole encouragée.

Technicien exploitation

BTS électrotechnique / maintenance.

Surveillance et maintenance des centrales et échangeurs. Astreintes. Salaire : 32 à 45 k€. Dalkia, Engie Solutions, IDEX.

Chargé d'opération réseau

Bac+3 à Bac+5, énergie ou collectivité.

Pilote le développement d'un réseau de chaleur, raccordement clients, montage économique. Salaire : 40 à 60 k€.

Section 08

Plan 2030 et défis à relever

Plan d'action national 2024-2030

Présenté par le gouvernement en février 2024 sous l'impulsion d'Agnès Pannier-Runacher :

  • +40 % de production géothermique d'ici 2030
  • 250 nouveaux puits à creuser sur 6 ans
  • 1,5 milliard d'euros d'investissements publics et privés
  • 10 000 emplois supplémentaires
  • Doublement du Fonds Chaleur ADEME (de 350 M€/an à 700 M€/an)
Défis à relever
  • Acceptabilité après Vendenheim : rétablir la confiance après l'incident sismique
  • Coût élevé : 5 à 15 M€ par doublet (Dogger), 30 à 80 M€ pour une centrale EGS
  • Risque géologique : 1 forage sur 5 n'atteint pas les performances attendues
  • Pénurie de compétences : manque de foreurs, géologues, ingénieurs réservoirs
  • Instruction administrative longue : 4 à 7 ans entre l'idée et la mise en service
Section 09

Questions fréquentes

La géothermie de surface (ou très basse énergie) capte la chaleur des 100 à 200 premiers mètres du sous-sol via des sondes verticales, des capteurs horizontaux ou des nappes phréatiques peu profondes. Elle alimente principalement les pompes à chaleur géothermiques individuelles et tertiaires (5 000 installations résidentielles par an en France). La géothermie profonde, sujet de cet article, exploite des ressources à 1 000 à 5 000 mètres de profondeur, à des températures de 60 à 260 °C, pour alimenter des réseaux de chaleur urbains ou produire de l électricité. Les techniques, acteurs et métiers sont totalement différents.

Pour produire de l électricité géothermique de manière compétitive, il faut un fluide à plus de 150 °C. Or, la France métropolitaine n est pas une zone volcanique active : les gradients géothermiques y sont modérés (3 à 5 °C par 100 m). Bouillante en Guadeloupe est l exception, située sur l arc volcanique antillais où la chaleur est accessible à seulement 600 m de profondeur. Pour la métropole, on atteint 150 °C vers 4 000 à 5 000 m, ce qui rend les forages très coûteux. La voie alternative est l EGS (Enhanced Geothermal System) testée à Soultz-sous-Forêts, mais elle n a pas encore atteint la maturité industrielle pour la production électrique commerciale.

Le Dogger francilien représente environ 70 pour cent de la géothermie thermique française. C est un aquifère du Jurassique moyen (calcaires), situé entre 1 500 et 2 000 mètres de profondeur sous tout le Bassin parisien, contenant une eau chaude à 60-80 °C. Plus de 50 doublets de production sont en exploitation en Île-de-France, alimentant les réseaux de chaleur de Bagneux, Sucy-en-Brie, Champigny, Tremblay, Sevran, Évry et bien d autres communes. La première opération remonte à 1969 à Melun-l Almont. C est le plus grand réseau de chauffage géothermique d Europe, et il devrait doubler d ici 2035.

Le risque sismique induit existe surtout pour la géothermie EGS (Enhanced Geothermal System) qui consiste à fracturer artificiellement les roches profondes pour créer un réservoir circulant. L incident de Vendenheim près de Strasbourg en 2019-2021 a marqué la filière : plusieurs séismes induits de magnitude 3 à 3,9 ont causé des dégâts matériels chez les riverains, conduisant à l arrêt définitif du projet en décembre 2020. La géothermie classique en aquifère (comme le Dogger francilien) ne présente quasiment aucun risque sismique car elle ne fracture pas les roches. Suite à Vendenheim, la réglementation française a été renforcée en 2021 avec un encadrement strict des opérations EGS et un suivi sismique obligatoire en temps réel.

Les coûts varient fortement selon le type de projet. Pour un doublet géothermique classique en Île-de-France (basse énergie, Dogger, 1 500-2 000 m), compter entre 5 et 15 millions d euros tout compris (forage, surface, échangeur, raccordement). Pour une centrale EGS profonde (2 700 à 5 000 m, Alsace), le coût grimpe à 30 à 80 millions d euros. Les aides publiques sont importantes : le Fonds Chaleur de l ADEME peut couvrir jusqu à 65 pour cent des dépenses pour les réseaux de chaleur. La rentabilité d un doublet Dogger se situe typiquement entre 8 et 15 ans selon la densité urbaine raccordable.

Plusieurs voies. Pour un foreur d appareil profond, le profil-type est un Bac pro maintenance des équipements industriels ou Bac pro géologie, complété par une formation interne sur appareil de forage (1 à 2 ans). L expérience préalable dans le forage pétrolier ou minier est très valorisée et beaucoup de foreurs viennent de l oil and gas en reconversion. Les rares formations spécialisées en France : BTS Métiers du géomètre topographe, IUT Géologie de Marseille, Master Géosciences à l Université de Lorraine, IFP School (cycles ingénieurs). Pour les techniciens supérieurs : BTS électrotechnique ou maintenance industrielle ouvre les portes de l exploitation des centrales, à compléter par formations internes.
Sources & références
  • BRGM — Géothermie en France, panorama 2024
  • ADEME — Géothermie, état des lieux et perspectives 2024
  • Plan d'action géothermie 2024-2030 (ministère de la Transition écologique)
  • AFPG — Association française des professionnels de la géothermie
  • Programmation pluriannuelle de l'énergie (PPE) — décrets 2024
  • Rapport public Vendenheim (BRGM, 2021)