Géothermie profonde : la filière française qui recrute en silence (Bouillante, Dogger…)
Méconnue, sous-estimée, et pourtant le 2ᵉ producteur d'énergie géothermique de l'UE : la France compte 60 centrales géothermiques actives, 2,3 millions de Français chauffés par la chaleur de la terre. La filière prévoit de doubler ses installations d'ici 2030 et cherche désespérément des foreurs, géologues et ingénieurs réservoirs. Plongée dans une industrie verte qui se développe loin des projecteurs.
La géothermie en France : chiffres-clés
Logements chauffés par la géothermie
Centrales géothermiques actives
Production thermique annuelle (2024)
Emplois directs et indirects 2026
Les chiffres sont parlants : la France est le 2ᵉ producteur européen de géothermie derrière l'Italie (qui domine pour la production électrique) et juste devant l'Allemagne. Mais à la différence de l'éolien ou du solaire, le grand public connaît mal cette filière qui se développe principalement sous nos pieds — sans paysages bouleversés, sans grands débats publics.
La quasi-totalité (95 %) de la géothermie française est thermique : elle alimente des réseaux de chaleur urbains, principalement en Île-de-France et en Aquitaine. La géothermie électrique reste limitée à un seul site métropolitain et DOM : Bouillante, en Guadeloupe (16 MWe). Mais une vague d'investissements est en cours, portée par la décarbonation des bâtiments et la sécurisation énergétique post-crise gazière de 2022.
Haute, moyenne, basse énergie : les 3 filières
La géothermie ne désigne pas une technique unique. Selon la profondeur, la température et le type de roche, on distingue plusieurs filières aux usages très différents.
Haute énergie (> 150°C)
Profondeur : 1 000 à 3 000 m, en zone volcanique
Usage : production électrique via turbines à vapeur
En France : uniquement Bouillante (Guadeloupe), 16 MWe
Potentiel volcanique métropolitain limité : Massif central (potentiel non exploité), Pyrénées. Domaine ultramarin : Bouillante extension, projets à Mayotte et La Réunion.
Moyenne énergie (90-150°C)
Profondeur : 2 000 à 5 000 m
Usage : chaleur industrielle, électricité ORC, réseaux chaleur
En France : Alsace (Soultz-sous-Forêts, Rittershoffen), Bassin parisien profond
Filière la plus prometteuse pour le développement futur. Technique EGS (Enhanced Geothermal System) en pilote depuis 1987 à Soultz, première mondiale.
Basse énergie (30-90°C)
Profondeur : 1 000 à 2 000 m
Usage : réseaux de chaleur urbains, géothermie tertiaire
En France : Île-de-France (Dogger), Aquitaine, Limagne
Domaine historique français depuis 1969. Technique du « doublet » : un puits de production + un puits d'injection. 95 % de la géothermie française installée.
Bouillante : l'unique centrale géothermique électrique de France
Sur la côte ouest de la Basse-Terre en Guadeloupe, la centrale géothermique de Bouillante exploite depuis 1986 un gisement volcanique unique. Elle fournit aujourd'hui 7 % de l'électricité de l'archipel — un cas d'école en France.
Bouillante exploite un réservoir géothermique haute température (240-260°C) situé à 600-1 200 m de profondeur, dans une zone volcanique active liée à la subduction de la plaque atlantique sous la plaque caraïbe. Le site comprend deux unités : Bouillante 1 (4,5 MWe, 1986) et Bouillante 2 (11,5 MWe, 2005), pour une puissance totale de 16 MWe.
Initialement développée par le BRGM, la centrale est passée par plusieurs propriétaires : Géothermie Bouillante (filiale BRGM/EDF), Storengy (Engie) en 2016, puis le consortium Teranov - Sage Geothermal en 2022. Production annuelle : 100 GWh, soit la consommation de 50 000 foyers guadeloupéens.
Un projet d'extension à 30 MWe (Bouillante 3) est à l'étude depuis 2018. Il pourrait porter la part géothermique à 15 % du mix électrique guadeloupéen. La technologie ORC (Organic Rankine Cycle) est envisagée pour valoriser la chaleur résiduelle.
Bouillante en chiffres
- Puissance : 16 MWe
- Production annuelle : 100 GWh
- Disponibilité : 95 % (vs 25 % éolien, 15 % solaire)
- Profondeur des puits : 600 à 1 200 m
- Température fluide : 240-260 °C
- Personnel : 35 salariés
- Émissions CO₂ évitées : 80 000 tonnes/an
Le Dogger parisien : chauffer 250 000 logements depuis 1969
Sous le Bassin parisien, à 1 500-2 000 m de profondeur, dort un gigantesque aquifère du Jurassique moyen : le Dogger. Ses eaux à 60-80°C alimentent depuis 55 ans le plus grand réseau de chauffage géothermique d'Europe.
En 1969, la première opération démarre à Melun-l'Almont, suivie en 1976 par Coulommiers, puis Champigny, Bagneux, Fresnes, Sucy-en-Brie, Villejuif, Tremblay, Sevran… Aujourd'hui, plus de 50 doublets de production sont en exploitation en Île-de-France. L'objectif est de chauffer 50 % des immeubles raccordables au Dogger d'ici 2030.
Le principe est simple mais ingénieux : deux puits déviés (un de production, un de réinjection) plongent jusqu'à l'aquifère, distants de 1 à 2 km en surface mais convergeant à 1 500-1 700 m de profondeur. L'eau chaude (70-80°C, salée et sulfurée) remonte par le puits de production, traverse un échangeur de chaleur qui réchauffe le réseau d'eau chaude urbain, puis est réinjectée dans l'aquifère, créant une boucle fermée et durable. Durée de vie d'un doublet : 30 à 40 ans.
Principales communes Dogger
- Bagneux (92) — depuis 1985
- Champigny-sur-Marne (94)
- Sucy-en-Brie (94)
- Tremblay-en-France (93)
- Sevran (93)
- Évry-Courcouronnes (91)
- Vélizy-Villacoublay (78)
- Cachan / Arcueil (94)
L'Alsace et l'EGS : Soultz, Rittershoffen, Vendenheim
Le fossé rhénan est le terrain d'innovation de la géothermie profonde en France. C'est ici qu'a été expérimentée mondialement la technique EGS (Enhanced Geothermal System), qui crée artificiellement un réservoir dans des roches sèches.
Soultz-sous-Forêts (1987-)
Pilote scientifique européen EGS
Premier site mondial de géothermie EGS profonde (5 000 m, 200°C). Programme de recherche franco-allemand-européen. Centrale pilote 1,5 MWe en service depuis 2008. Sert de laboratoire pour toute l'industrie. Géré par GEIE Exploitation Minière de la Chaleur.
Rittershoffen (2016-)
Première EGS industrielle d'Europe
2 puits à 2 700 m, 165°C. 24 MW thermiques alimentant l'usine d'amidon Roquette à Beinheim (15 km). Évite 39 000 tonnes de CO₂/an. Exploité par ÉS Géothermie (filiale Électricité de Strasbourg). Modèle d'application industrielle directe.
Vendenheim (2018-2021)
L'incident sismique qui a marqué la filière
Projet de centrale 24 MW au nord de Strasbourg. Plusieurs séismes induits de magnitude 3 à 3,9 entre 2019 et 2021, dégâts matériels chez les riverains. Le projet est définitivement arrêté en décembre 2020. Coût pour la filière : image et acceptabilité durablement entamées.
Les acteurs de la filière française
BRGM
Bureau de Recherches Géologiques et Minières. Établissement public, référence scientifique nationale. Cartographie des potentiels géothermiques, accompagnement des collectivités, recherche EGS. 1 000 collaborateurs.
ÉS Géothermie
Filiale d'Électricité de Strasbourg, exploite Soultz et Rittershoffen. Acteur principal de l'EGS en Europe. Études, ingénierie, exploitation. Recrutement actif d'ingénieurs réservoirs.
Storengy / Engie
Filiale d'Engie, anciennement opérateur de Bouillante (cédée en 2022). Gère plusieurs réseaux de chaleur géothermique en Île-de-France et participe au plan national de développement.
Dalkia (Veolia)
Concession de la majorité des réseaux de chaleur Dogger en Île-de-France. Exploitation, maintenance, raccordement de nouveaux abonnés. Recrute techniciens d'exploitation.
CFG Services / GPC IP
Bureaux d'études spécialisés en géothermie et forage profond. Études de faisabilité, dimensionnement, suivi de chantier. Métiers d'ingénierie en tension.
Fonroche Géothermie
Acteur indépendant français, développeur de projets. Plusieurs sites en Alsace et bassin parisien. A racheté Geomega en 2023, montant en puissance.
Les métiers qui recrutent en 2026
La filière prévoit l'embauche de 1 500 à 2 500 personnes par an d'ici 2030. La moitié des emplois sont en tension forte, plusieurs profils étant particulièrement difficiles à trouver.
Foreur géothermie
Bac pro / BTS géologie + expérience forage pétrolier appréciée.
Pilote l'appareil de forage (rig). Postes en équipes 2×12h, missions courtes. Salaire : 38 à 65 k€ avec primes. Profils issus de l'oil & gas en reconversion.
Géologue / géothermicien
Bac+5 géologie (École des Mines, ENSG Nancy, IFP School).
Caractérise les réservoirs, modélise leur comportement, optimise les puits. Salaire : 45 à 70 k€. BRGM, ÉS Géothermie, CFG Services.
Hydrogéologue
Bac+5 hydrogéologie ou environnement.
Étudie la circulation des eaux souterraines, dimensionne les doublets. Salaire : 38 à 55 k€. Bureaux d'études, BRGM, agences de l'eau.
Ingénieur réservoir
Bac+5 IFP School / Mines, anglais courant.
Modélise le comportement long terme du réservoir, optimise la production. Profil le plus rare et le mieux payé : 50 à 90 k€. Reconversion ex-pétrole encouragée.
Technicien exploitation
BTS électrotechnique / maintenance.
Surveillance et maintenance des centrales et échangeurs. Astreintes. Salaire : 32 à 45 k€. Dalkia, Engie Solutions, IDEX.
Chargé d'opération réseau
Bac+3 à Bac+5, énergie ou collectivité.
Pilote le développement d'un réseau de chaleur, raccordement clients, montage économique. Salaire : 40 à 60 k€.
Plan 2030 et défis à relever
Plan d'action national 2024-2030
Présenté par le gouvernement en février 2024 sous l'impulsion d'Agnès Pannier-Runacher :
- +40 % de production géothermique d'ici 2030
- 250 nouveaux puits à creuser sur 6 ans
- 1,5 milliard d'euros d'investissements publics et privés
- 10 000 emplois supplémentaires
- Doublement du Fonds Chaleur ADEME (de 350 M€/an à 700 M€/an)
Défis à relever
- Acceptabilité après Vendenheim : rétablir la confiance après l'incident sismique
- Coût élevé : 5 à 15 M€ par doublet (Dogger), 30 à 80 M€ pour une centrale EGS
- Risque géologique : 1 forage sur 5 n'atteint pas les performances attendues
- Pénurie de compétences : manque de foreurs, géologues, ingénieurs réservoirs
- Instruction administrative longue : 4 à 7 ans entre l'idée et la mise en service