Longlaville : le séisme industriel d'Indorama Ventures, une onde de choc venue de Bangkok
L'annonce est tombée comme un couperet en mars 2026 : l'usine Indorama Ventures de Longlaville ferme ses portes. Six mois plus tard, la recherche de repreneur imposée par la loi Florange n'a rien donné, et la production s'est arrêtée à l'été. Retour sur une décision dictée par les marchés mondiaux, et sur ce qu'il reste au territoire.
Où en est-on ? — mise à jour du 16 septembre 2026
- Le 2 mars 2026, Indorama Ventures annonce son projet de fermeture. 165 postes sont concernés.
- Une procédure de recherche de repreneur est ouverte au titre de la loi Florange, parallèlement à la consultation du CSE sur le plan de sauvegarde de l'emploi.
- Le 15 mai 2026, la direction informe les organisations syndicales qu'aucun repreneur n'a été trouvé et que le site fermera durant l'été.
- La presse économique spécialisée a fait état de 162 suppressions de postes à l'issue de la procédure.
L’exécution froide du plan « IVL 2.0 »
Ce n'est pas une simple méforme locale, mais un pivotement stratégique global. Le site de Longlaville, héritier d'un savoir-faire industriel historique en Meurthe-et-Moselle, est devenu la victime collatérale du programme « NorthStar » lancé par le géant thaïlandais. Sous l'appellation IVL 2.0, la direction d'Indorama Ventures (IVL) a entamé une restructuration massive visant à transformer un conglomérat d'actifs en une entité ultra-agile et rentable.
Pour le PDG Aloke Lohia, l'équation est purement comptable : dans un contexte de taux d'intérêt élevés et de marges compressées, chaque site qui ne génère pas un flux de trésorerie immédiat devient une cible. L'objectif affiché est chiffré : le groupe revendique déjà 116 millions de dollars d'économies de coûts fixes obtenues par la rationalisation de sites au Portugal, aux Pays-Bas, en Australie et au Canada, et vise 130 à 150 millions de dollars en rythme annualisé, puis 170 à 190 millions à l'horizon 2027. Malheureusement, Longlaville se trouve aujourd'hui du mauvais côté de la balance.
Un géant sous pression financière
165
Emplois directs menacés
116 M$
Économies de coûts fixes déjà réalisées (IVL 2.0)
-19,3 Md฿
Perte nette du groupe en 2024 (dépréciations d'actifs)
Pris en étau entre l'Asie et la crise automobile
Le mal est plus profond que les seuls bilans comptables. Le site de Longlaville, spécialisé dans les fibres de polyester à haute ténacité pour les pneumatiques (tire cord), subit de plein fouet une concurrence asiatique à bas coût. La Chine, grâce à des complexes pétrochimiques totalement intégrés, inonde le marché européen de polymères à des prix que les sites isolés ne peuvent plus égaler.
« Nous vivons dans un nouveau monde pour la chimie, où les spreads européens sont écrasés par une surcapacité structurelle venant d'Asie. »
À cela s'ajoute la crise du secteur automobile européen. Entre la transition vers l'électrique qui modifie les besoins techniques et le ralentissement global de la production, les donneurs d'ordres comme Michelin ou Continental réduisent leurs stocks. Pour l'usine de Meurthe-et-Moselle, qui dépend quasi exclusivement de ces débouchés, l'horizon s'est définitivement obscurci, transformant ce fleuron technique en un actif jugé "non stratégique" par Bangkok.
Le rempart social : L’épreuve de la Loi Florange face au géant industriel
Si la décision de fermeture semble gravée dans le marbre à Bangkok, le droit français impose ses propres règles. À Longlaville, le bras de fer s'engage désormais sur le terrain du maintien de l'emploi et de la revitalisation du territoire.
L'obligation de recherche d'un repreneur : Un espoir pour les « 165 »
Le projet de fermeture déclenche immédiatement l'arsenal juridique de la loi du 29 mars 2014, dite « Loi Florange ». Pour un groupe de la taille d'Indorama Ventures, il ne suffit pas de rendre les clefs. L'entreprise est légalement tenue de rechercher activement un repreneur pour le site. Cette obligation de moyens renforcée oblige le groupe à prospecter, à réaliser un dossier de présentation exhaustif et à donner accès aux données stratégiques à tout candidat sérieux.
Sous l'œil vigilant de la DREETS (Direction régionale de l'économie, de l'emploi, du travail et des solidarités), le Comité Social et Économique (CSE) peut se faire assister par des experts pour analyser la pertinence des offres. Si l'administration juge que la recherche n'a pas été conduite avec diligence, elle dispose d'un pouvoir de sanction pouvant aller jusqu'au blocage du plan de sauvegarde de l'emploi (PSE), obligatoire dès dix licenciements envisagés sur trente jours dans une entreprise d'au moins cinquante salariés.
Un bassin d'emploi sous haute tension
Le bassin de Longwy, marqué par son histoire sidérurgique, traverse une période de fragilité extrême. La perte de ces 165 emplois qualifiés est un choc supplémentaire pour un territoire où les chiffres parlent d'eux-mêmes :
- 18,3 % : taux de chômage des 15-64 ans sur la commune de Longwy, au sens du recensement (Insee, RP 2023). Il était de 20,2 % en 2017 : la décrue engagée est fragile.
- Une mono-dépendance : le site était spécialisé sur un seul débouché, le fil de renfort pour pneumatiques, sans production de report possible sur place.
- Fuite des compétences : Une pression constante exercée par l'attractivité du Luxembourg voisin.
Revitalisation : Au-delà du licenciement
Indorama Ventures ne pourra pas se contenter de compensations financières individuelles. La loi impose au groupe de financer des actions de revitalisation territoriale. L'objectif ? Recréer un dynamisme économique capable de compenser, à terme, les emplois supprimés. Cela passe par des subventions à la création d'entreprises locales ou le financement de formations de reconversion. Pour les salariés concernés, plusieurs dispositifs se cumulent : les aides de France Travail à la reconversion industrielle (AFC, AIF, POE), et, pour retrouver rapidement un pied dans l'industrie du bassin, l'intérim industriel, souvent la voie d'entrée la plus rapide.
Les élus locaux, dont Franck Leroy (Président de la Région Grand Est) et Chaynesse Khirouni (Présidente du Conseil Départemental), multiplient les interventions pour exiger une transition exemplaire. L'enjeu est de taille : éviter que le site ne devienne une friche industrielle de plus dans un paysage lorrain qui a déjà trop donné – le bassin a vécu cela une première fois avec le démantèlement de la sidérurgie lorraine. La souveraineté industrielle de la France se joue ici, dans la capacité à transformer un départ brutal en un nouveau départ économique.
Le paradoxe de Longlaville : L’espoir du biorecyclage au cœur des décombres
Alors que la chimie lourde traditionnelle s'effondre, une nouvelle ère industrielle tente de percer sur le même sol. Le projet Carbios incarne ce futur, mais le chemin pour y parvenir ressemble à une course contre la montre sociale.
Mourir en polluant, renaître en recyclant ?
Le dossier présente un paradoxe frappant : au moment même où Indorama Ventures planifie son retrait, le groupe facilite l’implantation de la pépite française Carbios sur un terrain adjacent de 13 hectares. Ce projet d'environ 230 millions d'euros vise à créer la première usine au monde de biorecyclage enzymatique du PET, d'une capacité annoncée de 50 000 tonnes de déchets PET par an. Une technologie de rupture capable de recycler à l’infini les déchets textiles, là où l’usine actuelle produisait du polyester vierge issu de la pétrochimie.
Pour Indorama, ce partenariat est une manière de garder un pied dans l'innovation durable sans porter seul le risque opérationnel. Pour le territoire, c'est une promesse de 150 emplois directs. Mais derrière l'enthousiasme de la "croissance verte", une réalité brutale s'impose : le décalage temporel.
Le "Val de la Mort" de la transition
Le risque calendaire
Indorama a fermé à l'été 2026. En face, le calendrier de Carbios a glissé à trois reprises, chaque fois pour des raisons de financement : la mise en service n'est plus attendue avant le premier semestre 2028, et le bouclage financier lui-même n'est visé qu'au troisième trimestre 2026. L'industriel s'appuie sur 42,5 millions d'euros d'aides publiques confirmées et doit sécuriser davantage de contrats de pré-commercialisation pour aller au bout. Ce ne sont donc pas deux ans de vide qui séparent les deux époques, mais au minimum deux ans, sous condition.
Le défi des compétences
Passer de l'extrusion de polyester automobile à la biotechnologie enzymatique ne s'improvise pas. Un plan de formation massif aurait été nécessaire pour que les « 165 d'Indorama » deviennent les « 150 de Carbios ». Le décalage de calendrier rend l'hypothèse d'autant plus théorique que les salariés licenciés à l'été 2026 ne peuvent pas attendre 2028 sans emploi.
Conclusion : Une souveraineté à réinventer
La situation de Longlaville est emblématique de la "destruction créatrice" à l'œuvre dans l'industrie européenne. Un fleuron de la chimie classique s'éteint sous la pression des marchés asiatiques, tandis qu'un pionnier de la transition écologique tente de s'ériger sur ses bases. Le succès ne sera complet que si la transformation industrielle s'accompagne d'une véritable transformation sociale.
Le défi pour les mois à venir sera de ne pas laisser les salariés actuels devenir les oubliés de cette transition. Le "Val de la chimie" de Meurthe-et-Moselle ne doit pas devenir un désert industriel avant sa renaissance. La responsabilité d'Indorama, champion de la durabilité dans ses rapports annuels, sera ici jugée sur les actes, et non plus sur les promesses de neutralité carbone.