En quarante ans, la France a vu disparaître plusieurs millions d'emplois industriels. Selon les données de l'INSEE et de la DARES, l'industrie manufacturière française est passée d'environ 5,3 millions d'emplois en 1980 à un peu plus de 3 millions en 2020 — une perte structurelle de l'ordre de 2 millions d'emplois directs.

Cette désindustrialisation a marqué le territoire physiquement : friches industrielles dans les vallées sidérurgiques, papeteries éteintes en moyenne montagne, raffineries fermées sur les bassins littoraux, sites textiles arrêtés dans les Vosges et le Nord.

Mais depuis 2020, un mouvement inverse s'amorce : le plan France 2030, le programme EPR2, l'essor des gigafactories de batteries et la relocalisation pharmaceutique redessinent la carte industrielle française.

Cet article propose une cartographie interactive des sites disparus, des sites qui résistent depuis 40 ans, et des sites qui ouvrent ou rouvrent en 2026. À explorer ci-dessous.

1. 40 ans de désindustrialisation en chiffres

Quelques ordres de grandeur consolidés à partir des données INSEE, DARES et France Stratégie :

  • L'industrie manufacturière française pesait environ 24 % du PIB en 1980. Elle représente aujourd'hui environ 10 à 12 % selon le périmètre retenu.
  • L'emploi industriel manufacturier est passé d'environ 5,3 millions en 1980 à environ 3,1 millions en 2020, soit une perte nette de l'ordre de 2 millions d'emplois directs.
  • Plusieurs filières emblématiques ont vu leurs effectifs chuter de 50 à 80 % sur la période : sidérurgie, textile, construction navale civile, chaussures, machines-outils.
  • À l'inverse, certaines filières ont conservé ou renforcé leurs effectifs : aéronautique, cosmétique-luxe, chimie spécialisée, défense, nucléaire.
  • Depuis 2020, on note un solde positif net annuel de créations d'emplois industriels (recréation de 100 000+ emplois cumulés selon les estimations France Stratégie / France Industrie), porté par France 2030 et la transition énergétique.

Visualisation : évolution indicative de l'emploi industriel

Évolution indicative de l'emploi industriel manufacturier en France 1980-2026 (en millions, ordre de grandeur). Sources : INSEE, DARES, France Stratégie. Données indicatives à fins pédagogiques.

Sources : INSEE — comptes nationaux et emploi salarié ; DARES ; France Stratégie ; France Industrie ; rapports parlementaires sur la désindustrialisation.

2. Cartographie interactive de l'industrie française

La cartographie ci-dessous présente, en trois couleurs, des bassins industriels emblématiques de France : en rouge, des bassins ayant subi des fermetures massives (sidérurgie, textile, raffinage…) ; en orange, des bassins industriels qui résistent depuis 40 ans avec une activité maintenue ; en vert, des bassins qui ouvrent ou rouvrent en 2026 grâce aux programmes France 2030, EPR2, batteries, hydrogène, bioproduction.

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Sites & bassins disparus
Bassins qui résistent
Sites qui ouvrent / rouvrent
6
Bassins disparus
7
Bassins qui résistent
8
Sites qui ouvrent

Cartographie indicative à fins pédagogiques. Les positions sont schématiques et ne correspondent pas à des coordonnées géographiques précises. Sources : INSEE, France Industrie, France 2030, Bpifrance, observatoires régionaux 2024-2026.

Sources : INSEE ; France Industrie ; France Stratégie ; observatoires régionaux ; communiqués France 2030 ; Bpifrance.

3. Les sites et bassins disparus

Six grandes vagues de désindustrialisation ont marqué les 40 dernières années :

Sidérurgie lorraine et nordiste

Fermeture progressive des hauts-fourneaux entre les années 1980 et 2010 (Hayange, Longwy, Florange, Denain, Valenciennes, Dunkerque a maintenu sa filière à grande peine). Plusieurs centaines de milliers d'emplois disparus.

Textile et chaussure

Fermeture massive dans les Vosges, le Nord-Pas-de-Calais (Roubaix-Tourcoing-Lille), la Loire (Saint-Étienne pour la chaussure et la passementerie), Cholet (chaussure). Délocalisation vers l'Asie principalement.

Mines de charbon

Fin du bassin houiller du Nord-Pas-de-Calais (1990), de la Lorraine et du Massif central. Reconversion territoriale longue, douloureuse, partiellement réussie.

Construction navale civile

Recul fort sur les chantiers de construction navale civile (Dunkerque, La Ciotat, Bordeaux). Maintien et renaissance plus tardive autour de Saint-Nazaire (Atlantique) et Lorient (militaire et plaisance).

Machines-outils et mécanique

Forte perte du tissu de PME mécaniques en Auvergne-Rhône-Alpes, Loire et Vosges. Concurrence allemande et asiatique non compensée par l'innovation produit.

Papeterie

Fermetures dans les vallées alpines, vosgiennes et auvergnates. Concentration industrielle survivante autour de quelques grands acteurs et bassins (cf article dédié sur le papier-carton).

L'impact territorial

Au-delà des chiffres, la désindustrialisation a profondément marqué le territoire :

  • Friches industrielles : milliers d'hectares de terrains pollués, bâtiments à l'abandon, problèmes d'amiante et de sols contaminés à dépolluer.
  • Déclin démographique de bassins entiers : exode des jeunes vers les métropoles, vieillissement, déprise commerciale.
  • Perte de savoir-faire : disparition de générations d'artisans et techniciens spécialisés, transmission rompue.
  • Réorientation vers les services : logistique, tertiaire, tourisme — souvent à des salaires inférieurs et avec moins de stabilité.

Sources : INSEE — études territoriales ; France Stratégie ; rapports parlementaires sur la désindustrialisation ; ADEME — friches industrielles.

4. Ceux qui résistent depuis 40 ans

Plusieurs filières et bassins industriels ont résisté à la désindustrialisation, voire se sont renforcés. Ils partagent des caractéristiques communes : haute valeur ajoutée, ancrage territorial fort, investissement R&D continu, et souvent un tissu de PME spécialisées autour d'un ou plusieurs grands donneurs d'ordres.

Sept exemples emblématiques

  1. Aéronautique toulousaine : croissance continue depuis 40 ans, malgré les cycles. Pôle Airbus + écosystème de PME équipementières.
  2. Pneumatique Clermont-Ferrand : un des fleurons industriels français maintenus, cœur historique de la région Auvergne.
  3. Cosmétique-luxe et parfumerie en Île-de-France et sur la Côte d'Azur (Grasse) : industrie de niche à très haute valeur ajoutée.
  4. Pharmaceutique francilienne et lyonnaise : densité de sièges, R&D, façonniers. Filière en consolidation mais maintenue.
  5. Agroalimentaire breton : densité industrielle maintenue dans la transformation. Première région française.
  6. Pétrochimie axe Seine (Le Havre, Rouen, Gonfreville) : maintien malgré les transitions énergétiques en cours.
  7. Nucléaire : exploitation maintenue sur l'ensemble du parc, avec montée en puissance du grand carénage et préparation EPR2 — voir article dédié.

Facteurs communs de résilience

  • Difficulté de délocalisation : technologies de pointe, infrastructures spécifiques, savoir-faire complexe non transférable.
  • Marchés captifs ou nationaux : aéronautique défense, nucléaire, pharma sous brevets nationaux.
  • Valeur de la marque France : luxe, cosmétique, parfumerie, vins et spiritueux.
  • Présence d'un grand donneur d'ordres ancré qui structure le tissu local de sous-traitance.
  • Investissement R&D continu permettant de monter en gamme et d'éviter la concurrence par les coûts.
  • Politique publique constante : soutien à filières stratégiques (défense, nucléaire, aéronautique).

Sources : France Industrie ; INSEE ; rapports de filières ; observatoires régionaux ; CCI.

5. Ceux qui rouvrent : la réindustrialisation 2026

Depuis 2020, on assiste à un retournement de tendance mesurable. France Stratégie, France Industrie et l'INSEE pointent un solde positif net de créations d'emplois industriels, de l'ordre de plusieurs dizaines de milliers d'emplois cumulés — chiffre modeste à l'échelle des pertes historiques, mais significatif comme inflexion.

Les huit pôles en montée en puissance 2026

  1. Hauts-de-France — vallée des batteries : plusieurs gigafactories de batteries lithium-ion en construction et montée en cadence sur Dunkerque-Douai-Béthune.
  2. Normandie — EPR2 et éolien offshore : programme nucléaire EPR2 sur Penly, parcs éoliens offshore, modernisation de Cherbourg-Saint-Vaast.
  3. Grand Est — EPR2 et relocalisations : sites EPR2 pressentis, plusieurs relocalisations industrielles soutenues par France 2030.
  4. Auvergne-Rhône-Alpes — biotech et vaccins : extensions de capacité bioproduction sur Lyon-Sud, investissements pharmaceutiques majeurs.
  5. Nouvelle-Aquitaine — hydrogène vert : vallée hydrogène en développement avec électrolyseurs grande échelle.
  6. Occitanie — pharma et biotechs : pôle Toulouse-Montpellier-Castres en croissance soutenue depuis 2018.
  7. Sud (Provence) — chimie verte et hydrogène : conversion de sites pétrochimiques vers la chimie bas-carbone et l'hydrogène.
  8. Pays de la Loire — biopharma et éolien : bassin nantais avec biopharma et base offshore Saint-Nazaire.

Les programmes structurants

  • France 2030 : 54 milliards d'euros d'investissements publics sur 10 priorités (énergies, bioproduction, batteries, hydrogène, véhicules électriques, santé, agriculture).
  • Programme nucléaire EPR2 : 6 réacteurs annoncés, première décennie de construction.
  • Plan Acier de l'UE : décarbonation des sites sidérurgiques européens, dont les sites français de Dunkerque, Fos-sur-Mer, Florange (en partie).
  • Plan de souveraineté pharmaceutique : relocalisation de principes actifs et de bioproduction.
  • Loi de Programmation Militaire 2024-2030 : montée en cadence des sites de défense.
  • Pacte ferroviaire : modernisation des lignes existantes et nouvelles lignes RER métropolitaines.

Sources : Plan France 2030 ; Bpifrance ; ministère de l'Économie ; France Industrie ; rapports régionaux 2024-2026.

6. Perspectives à 2035

L'horizon 2035 est marqué par des signaux contradictoires mais globalement encourageants :

Les facteurs favorables

  • Convergence des plans publics : France 2030, EPR2, Plan Acier, souveraineté pharmaceutique, LPM. Pour la première fois depuis 30 ans, l'État remet la réindustrialisation au cœur de l'agenda.
  • Décarbonation : la transition énergétique impose la modernisation et la relocalisation de filières industrielles complètes (batteries, hydrogène, chimie verte).
  • Souveraineté technologique européenne : leçons tirées des dépendances asiatiques (semi-conducteurs, principes actifs pharmaceutiques, terres rares).
  • Coût de l'énergie : la France conserve un avantage sur l'électricité décarbonée (nucléaire + renouvelables) qui attire les industriels électro-intensifs.
  • Tension du marché du travail : pénurie de techniciens dans toute l'Europe, ce qui rend la France plus compétitive comme bassin de production.

Les facteurs de fragilité

  • Rapport coût du travail : malgré les baisses de charges, la France reste plus chère que plusieurs pays européens et asiatiques.
  • Fiscalité et complexité administrative qui peuvent freiner les investissements internationaux.
  • Pénurie de profils techniques : peut limiter physiquement la capacité à monter en cadence (cf article dédié sur les techniciens de maintenance).
  • Acceptabilité locale : opposition fréquente aux nouveaux sites industriels (recours administratifs, mobilisation de riverains, exigences environnementales).
  • Volatilité géopolitique et énergétique : guerre en Ukraine, tensions sur les matières premières, flux logistiques mondiaux.

Pour les acteurs économiques, la décennie 2025-2035 sera décisive : c'est sur cette période que se joue la capacité française à reconstruire une part significative de son tissu industriel perdu depuis 1980, ou à laisser passer la fenêtre d'opportunité.

Pour les jeunes en orientation et les actifs en reconversion, les opportunités d'emploi industriel n'ont pas été aussi favorables depuis 30 ans : pénurie structurelle de techniciens, multiplication des grands chantiers, packages salariaux en hausse, formations qualifiantes massivement financées. C'est une fenêtre à saisir.

Sources : France Stratégie ; France Industrie ; Bpifrance ; rapports parlementaires ; INSEE ; OCDE — perspectives industrielles France.

Conclusion : 40 ans de pertes, une décennie pour reconstruire

Les 2 millions d'emplois industriels perdus en 40 ans ne se reconstitueront pas en 10 ans. Mais la décennie 2025-2035 marque pour la première fois depuis longtemps une inflexion structurelle dans la trajectoire industrielle française.

La carte industrielle 2026 reflète cette transition : zones sinistrées en lente reconversion, bastions historiques qui résistent, et nouveaux pôles qui émergent au gré de France 2030, du nucléaire EPR2, des batteries, de l'hydrogène et de la bioproduction. Pour comprendre la France industrielle de demain, il faut savoir lire ces trois dynamiques simultanément — c'est ce que cette cartographie cherche à proposer.

Sources & Références :

  • • INSEE — comptes nationaux et emploi salarié manufacturier
  • • DARES — observatoire des emplois
  • • France Stratégie — études sur la désindustrialisation
  • • France Industrie
  • • Bpifrance — France 2030
  • • Plan France 2030 et programmes sectoriels
  • • Rapports parlementaires sur la désindustrialisation et la réindustrialisation
  • • ADEME — friches industrielles
  • • OCDE — perspectives industrielles France
  • • Observatoires régionaux de l'industrie