Sans néodyme, praséodyme, dysprosium ou terbium, pas de moteur de voiture électrique, pas d'éolienne offshore, pas de robot industriel, pas de missile guidé.

Or l'Europe ne produit aujourd'hui quasiment aucune terre rare et la Chine concentre plus de 85 % du raffinage mondial (USGS Mineral Commodity Summaries 2024, AIE Global Critical Minerals Outlook 2024).

Avec le Critical Raw Materials Act (Règlement UE 2024/1252), Bruxelles vise 25 % de recyclage des matières critiques en 2030. Les premières usines françaises se montent à Lacq et à La Rochelle.

État des lieux d'une filière naissante, de ses verrous techniques, de ses acteurs européens et des métiers qui s'y créent.

1. Que sont les terres rares et à quoi servent-elles ?

Les terres rares (Rare Earth Elements, REE) regroupent 17 éléments chimiques : les 15 lanthanides du tableau périodique, auxquels s'ajoutent le scandium (Sc) et l'yttrium (Y). Contrairement à ce que leur nom suggère, ces métaux ne sont pas géologiquement rares : ils sont en revanche très dispersés dans la croûte terrestre et leur séparation est techniquement complexe.

On les divise classiquement en deux familles : les terres rares légères (LREE) — lanthane (La), cérium (Ce), praséodyme (Pr), néodyme (Nd), samarium (Sm), europium (Eu), gadolinium (Gd) — et les terres rares lourdes (HREE) — dysprosium (Dy), terbium (Tb), erbium (Er), holmium (Ho), thulium (Tm), ytterbium (Yb), lutécium (Lu). Les HREE sont les plus stratégiques et les plus chères, car beaucoup moins abondantes.

Principaux usages industriels par élément

Élément Famille Usages industriels dominants Criticité (CRMA 2024)
Néodyme (Nd) LREE Aimants permanents NdFeB (moteurs VE, éoliennes, robots, disques durs), lasers Stratégique
Praséodyme (Pr) LREE Aimants NdFeB (codopant), verres polarisants, alliages Stratégique
Dysprosium (Dy) HREE Aimants haute température (VE, éoliennes offshore, défense) Stratégique
Terbium (Tb) HREE Aimants haute température, phosphores verts (écrans, LED) Stratégique
Europium (Eu) LREE Phosphores rouges (écrans LCD, LED), absorbants neutroniques (nucléaire) Critique
Yttrium (Y) Phosphores, céramiques, supraconducteurs YBCO Critique
Cérium (Ce) LREE Catalyseurs FCC (raffinage pétrolier), pots catalytiques, polissage verre Critique
Lanthane (La) LREE Catalyseurs, batteries Ni-MH, verres optiques Critique
Gadolinium (Gd) LREE Absorbants neutroniques (nucléaire), agents de contraste IRM Suivi
Ytterbium (Yb) HREE Lasers fibre, alliages spéciaux Suivi

Concrètement, un moteur de voiture électrique contient en moyenne 1 à 2 kg d'aimants NdFeB, soit environ 30 % de néodyme/praséodyme et plusieurs pourcents de dysprosium et terbium. Une éolienne offshore à entraînement direct embarque jusqu'à 600 kg d'aimants par MW installé.

Sources : USGS Mineral Commodity Summaries 2024 (Rare Earths), AIE Global Critical Minerals Outlook 2024, BRGM fiche « Terres rares ».

2. Le quasi-monopole chinois et la vulnérabilité européenne

La concentration géographique de la filière est aujourd'hui sans équivalent dans l'industrie minière. Selon l'USGS et l'Agence internationale de l'énergie, la Chine assure environ 60 % de la production minière mondiale de terres rares mais surtout plus de 85 % du raffinage et de la séparation des oxydes — étape la plus difficile et la plus polluante.

Les autres producteurs notables sont les États-Unis (mine de Mountain Pass, Californie, ré-ouverte en 2017 par MP Materials), l'Australie (Lynas, mine de Mt Weld et raffinerie en Malaisie), le Brésil, l'Inde, la Birmanie (gisements alimentant la Chine) et la Russie. L'Europe, elle, ne dispose d'aucune production primaire industrielle et d'aucune raffinerie d'oxydes de terres rares à grande échelle — du moins jusqu'aux projets en cours.

Part estimée du raffinage / séparation des oxydes de terres rares, en %. Source : AIE Global Critical Minerals Outlook 2024, USGS 2024.

Une vulnérabilité géopolitique régulièrement activée

L'histoire récente illustre la sensibilité de la chaîne. En 2010, lors de l'incident des îles Senkaku, la Chine a brutalement restreint ses exportations vers le Japon, provoquant une flambée des prix. Plus récemment, Pékin a imposé des restrictions sur le gallium et le germanium en 2023, puis sur le graphite et les technologies de raffinage et d'aimants permanents en 2024.

Côté européen, la réponse réglementaire a été le Critical Raw Materials Act (Règlement UE 2024/1252, adopté en mars 2024). Ce texte classe le néodyme, le praséodyme, le dysprosium et le terbium parmi les matières « stratégiques » et fixe des objectifs chiffrés pour 2030.

Extraction

10 %

de la consommation européenne issue d'une extraction sur le sol de l'UE d'ici 2030.

Raffinage

40 %

de la consommation transformée / raffinée dans l'UE.

Recyclage

25 %

de la consommation provenant de matières recyclées sur le sol européen.

Sources : USGS Mineral Commodity Summaries 2024, AIE Global Critical Minerals Outlook 2024, Règlement UE 2024/1252 (CRMA), CRM Alliance, BRGM.

3. Procédés de recyclage : aimants, phosphores, catalyseurs

Le recyclage des terres rares n'est pas un procédé unique : il dépend du gisement secondaire visé. Quatre grandes voies coexistent, à des degrés de maturité (TRL) très différents.

3.1 Aimants permanents NdFeB usagés

C'est le gisement le plus stratégique et le plus convoité. Les aimants NdFeB se trouvent dans les moteurs électriques (VE, vélos électriques), les générateurs d'éoliennes offshore, les disques durs HDD, les enceintes, certaines machines-outils. Le démantèlement passe par le repérage des aimants, le démontage mécanique, la séparation magnétique puis le broyage.

Trois familles de procédés sont en compétition :

Hydrométallurgie

Dissolution acide (HCl, HNO₃ ou H₂SO₄), extraction par solvants organiques, précipitation sélective sous forme d'oxalates puis calcination en oxydes de terres rares séparés. Procédé éprouvé en raffinage primaire, transposé au recyclage. Génère des effluents acides et des boues à traiter.

Pyrométallurgie

Fusion à haute température, parfois en bain de fer fondu (procédé type HiTeMaR) pour extraire sélectivement les terres rares dans une phase scorie. Moins d'effluents liquides, mais forte consommation énergétique.

Recyclage direct (procédé HPMS / HD)

Traitement à l'hydrogène (Hydrogen Processing of Magnet Scrap) développé par l'Université de Birmingham et licencié à HyProMag/Mkango. Décrépite l'aimant en poudre fine sans dissolution chimique. Permet de produire directement un nouvel aimant avec une faible empreinte. Procédé encore au stade démonstrateur.

Voies ioniques émergentes

Electrowinning, liquides ioniques, biolixiviation : voies de rupture, encore au stade laboratoire (TRL 3-5). Promettent une réduction des effluents et de la consommation d'acides.

3.2 Phosphores d'écrans et de lampes

Les tubes fluorescents et néons, collectés via la filière REP D3E (responsabilité élargie du producteur, équipements électriques et électroniques), contiennent des phosphores à base d'europium, de terbium et d'yttrium. Les volumes sont faibles mais la valeur ajoutée est élevée (Tb et Eu coûtent plusieurs centaines d'€/kg). Les écrans LCD et OLED contiennent également ces éléments mais leur extraction reste techniquement complexe.

3.3 Catalyseurs FCC pétrochimiques

Les catalyseurs de craquage catalytique en lit fluidisé (Fluid Catalytic Cracking) des raffineries pétrolières contiennent du cérium et du lanthane. Leur récupération est techniquement maîtrisée mais l'intérêt économique dépend du prix de marché de ces deux éléments, structurellement bas.

3.4 Cas particulier : batteries lithium-ion

La black mass issue du recyclage des batteries lithium-ion (NMC, NCA, LFP) contient principalement du nickel, cobalt, lithium et manganèse. Les chimies NCA peuvent contenir un peu d'aluminium dopé terres rares mais les quantités restent marginales. La filière batteries reste connexe mais distincte du recyclage des terres rares au sens strict — voir notre dossier dédié sur la filière française de recyclage des batteries lithium-ion.

Sources : BRGM, ADEME, publications HyProMag/Mkango, communications université de Birmingham (HPMS), CRM Group Liège.

4. Les acteurs français et européens du recyclage

La filière européenne du recyclage des terres rares est passée en quelques années du stade de pilote universitaire à celui de projets industriels financés. La France joue un rôle moteur, avec deux annonces majeures en 2024-2025.

FR Carester / Caremag (Lacq)

Société lyonnaise (groupe IGF) qui a annoncé en 2024 le projet Caremag à Lacq (Pyrénées-Atlantiques). Mise en service visée vers 2027 avec une capacité de l'ordre de 5 000 t/an d'aimants permanents à recycler en oxydes de terres rares séparés. Soutien France 2030.

FR/BE Solvay (La Rochelle)

Le groupe belge Solvay a annoncé en 2024-2025 la relance de son site historique de La Rochelle pour produire des oxydes de terres rares séparés (Nd, Pr et HREE). Partenariats annoncés notamment avec MP Materials (Californie) et Cyclic Materials (Canada).

FR MagREEsource (Grenoble)

Spin-off issue du CNRS spécialisée dans le recyclage direct des aimants NdFeB sans passer par la voie hydrométallurgique. Cible la production d'aimants à partir de matière recyclée pour les industriels européens.

BE CRM Group (Liège)

Centre de recherche métallurgique belge qui développe des procédés pyrométallurgiques de récupération des terres rares à partir de scraps industriels.

CA/UK Cyclic Materials

Acteur canado-britannique structuré en spoke and hub : collecte mondiale de scraps, raffinage centralisé. Partenariats annoncés avec Solvay et plusieurs constructeurs automobiles.

UK HyProMag / Mkango / Pensana

Trio britannique de la filière REE : HyProMag (procédé HPMS sous licence Birmingham), Mkango (raffinage à Pulawy, Pologne) et Pensana (raffinerie à Saltend, Royaume-Uni, en cours de construction).

DE GKN Powder Metallurgy

Producteur allemand d'aimants permanents intégrant progressivement de la matière recyclée dans ses lignes. Partenariats R&D européens (projets Horizon Europe).

EU REIA

La Rare Earth Industry Association, basée à Bruxelles, fédère la majorité des acteurs européens de la filière (mineurs, raffineurs, recycleurs, utilisateurs aval) et porte le dialogue avec la Commission européenne.

Sources : communiqués Carester (2024-2025), Solvay (2024-2025), MagREEsource, MP Materials, Lynas Rare Earths, Pensana, Mkango Resources, HyProMag, REIA.

5. Verrous technico-économiques de la filière

Si la dynamique industrielle est réelle, plusieurs obstacles structurels expliquent pourquoi le recyclage des terres rares représente moins de 1 % de l'approvisionnement mondial selon les évaluations d'Adamas Intelligence.

5.1 Faible taux de collecte et dispersion

Un aimant permanent pèse quelques grammes dans un disque dur, 1-2 kg dans un moteur de VE, plusieurs centaines de kg dans une éolienne offshore. Cette dispersion gisement par gisement rend la collecte coûteuse. À ce jour, peu de filières DEEE intègrent un repérage et un démontage spécifique des aimants — la pratique dominante reste le broyage global et l'aimant finit dans la ferraille.

5.2 Volatilité des prix

Les prix des oxydes de terres rares ont connu de très fortes amplitudes sur la dernière décennie. Le néodyme est passé de ~80 €/kg à plus de ~300 €/kg sur la période 2020-2022, avant de redescendre. Cette volatilité fragilise les business plans des projets de recyclage, dont la rentabilité dépend du prix de revente des oxydes produits.

5.3 Concurrence des prix chinois

Historiquement, les prix chinois — parfois soutenus, et bénéficiant d'externalités environnementales et sociales moins coûteuses — ont structurellement étouffé les projets miniers et de recyclage occidentaux. Sans subventions publiques (CRMA, France 2030, IRA américain) ou contrats d'enlèvement long terme (offtake agreements), les nouveaux projets européens peinent à être rentables hors choc géopolitique.

5.4 Toxicité et radioactivité naturelle

Les gisements primaires de terres rares contiennent fréquemment du thorium et de l'uranium, ce qui pose des questions de gestion des déchets dits NORM (Naturally Occurring Radioactive Materials). Pour le recyclage, ce risque est plus limité (les aimants en fin de vie ne contiennent pas ces éléments). En revanche, les procédés hydrométallurgiques génèrent des effluents acides et l'usage de solvants organiques (kérosène + extractants type D2EHPA, PC88A) qui doivent être confinés. La règlementation européenne (directive IED, REACH, Seveso si pertinent) est beaucoup plus exigeante qu'en Chine, ce qui se traduit en surcoûts.

5.5 Maturité industrielle des procédés

La majorité des procédés de recyclage des terres rares sont au stade TRL 5 à 7 (pilote à démonstrateur). Très peu sont aujourd'hui au stade industriel rentable hors subvention. C'est précisément le rôle des projets Carester/Lacq et Solvay/La Rochelle : franchir le saut entre démonstrateur et industrie.

Sources : Adamas Intelligence Rare Earth Magnet Market Outlook, Project Blue, France Stratégie « Métaux stratégiques », BRGM, Règlement UE 2024/1252 (CRMA).

6. Métiers, formations et perspectives d'emploi

Une filière française du recyclage des terres rares en construction, ce sont des emplois à pourvoir tout au long de la chaîne : du démantèlement des DEEE jusqu'au raffinage hydrométallurgique en passant par l'analyse en traces.

6.1 Métiers ciblés

Métier Profil / niveau Salaire France indicatif
Opérateur production raffinage TR BTS Métiers de la Chimie ou équivalent + spécialisation 1 900 - 2 500 €/mois brut
Technicien procédés chimiques / automatisme BTS/DUT GC/GEII + expérience industrie chimique 2 300 - 3 000 €/mois brut
Ingénieur procédés hydrométallurgique École d'ingénieur chimie / matériaux / mines 38 - 50 k€/an (junior) — 55 - 80 k€/an (confirmé)
Ingénieur procédés pyrométallurgique École des mines / matériaux 38 - 50 k€/an (junior) — 55 - 80 k€/an (confirmé)
Chimiste analytique (ICP-MS, AAS) Master chimie analytique / école d'ingénieur 32 - 45 k€/an (junior) — 50 - 70 k€/an (confirmé)
Responsable HSE / NORM Master QHSE + connaissances radioprotection 40 - 60 k€/an (confirmé)
Expert R&D / chef de projet Doctorat ou ingénieur confirmé 80 - 130 k€+ /an
Technicien démantèlement DEEE Bac pro / formation interne 1 800 - 2 300 €/mois brut

6.2 Formations de référence

Les écoles et masters qui forment les ingénieurs et techniciens de la filière sont nombreux et bien identifiés :

  • Écoles de chimie/procédés : ENSIACET Toulouse, ENSCMu Mulhouse, ENSGTI Pau, Chimie ParisTech, INSA Lyon.
  • Écoles des mines : Mines Paris, Mines Nancy, Mines Saint-Étienne (filière Materials & Recycling).
  • Mastère Spécialisé Matériaux pour le Stockage de l'Énergie (Mines Paris / Centrale Lille).
  • IFP School ENSPM pour les procédés chimiques.
  • INSTN (Institut National des Sciences et Techniques Nucléaires) pour la radioprotection et la gestion des matériaux NORM.

6.3 Perspectives d'emploi en France

Selon les projections croisées de Federec, CRM Alliance et France Industrie, la filière française du recyclage des terres rares pourrait représenter entre 500 et 2 000 emplois directs à horizon 2030, auxquels s'ajoutent les emplois indirects de la chaîne logistique et de la R&D. Les bassins concernés sont principalement le Béarn (Lacq), le littoral atlantique (La Rochelle), la région grenobloise et plus largement les territoires industriels chimiques.

Au-delà du recyclage strict, ces compétences ouvrent vers la production d'aimants permanents, la métallurgie des poudres et l'électrochimie avancée — autant de filières où l'Europe cherche à reconstruire une souveraineté.

Sources : Federec, France Industrie, CRM Alliance, France Stratégie, observatoire des métiers de la chimie (OPCO 2i / France Chimie), grilles indicatives 2024-2025.

Conclusion : le recyclage, levier court terme d'une souveraineté à reconstruire

Le recyclage des terres rares ne suffira pas, seul, à découpler l'Europe de la Chine : à horizon 2030, l'objectif des 25 % de matière recyclée fixé par le Critical Raw Materials Act reste ambitieux mais partiel. Il doit s'articuler avec la relance d'extractions ciblées, des stocks stratégiques et des partenariats avec des pays tiers de confiance (Australie, Canada, Brésil).

Pour la France, les projets Caremag à Lacq et Solvay à La Rochelle, complétés par des acteurs technologiques comme MagREEsource, constituent une chance industrielle réelle. À condition que les soutiens publics tiennent dans la durée, que la collecte des aimants en fin de vie se structure et que les compétences techniques nécessaires soient formées au bon rythme. C'est aussi un terrain d'opportunité pour les techniciens et ingénieurs en reconversion vers les métiers de la transition énergétique.

Sources & Références :

  • • USGS Mineral Commodity Summaries 2024 — Rare Earths
  • • AIE Global Critical Minerals Outlook 2024
  • • Règlement UE 2024/1252 (Critical Raw Materials Act)
  • • BRGM — fiche « Terres rares »
  • • CRM Alliance
  • • France Stratégie — rapports métaux stratégiques
  • • Adamas Intelligence — Rare Earth Magnet Market Outlook
  • • Project Blue
  • • Communiqués Carester, Solvay, MagREEsource, Pensana, MP Materials, Lynas, Mkango, HyProMag
  • • Federec, France Industrie, France Chimie / OPCO 2i