Sans néodyme, praséodyme, dysprosium ou terbium, pas d'aimant permanent performant : pas de moteur de voiture électrique compact, pas de génératrice d'éolienne en mer à entraînement direct, pas de nombreux équipements de défense.
Or la Chine réalise 87 % de la séparation mondiale des terres rares et 91 % de leur métallisation, selon le plan national de résilience présenté par le Gouvernement en mai 2026. L'Europe, elle, ne sépare aucune terre rare lourde.
Le règlement européen sur les matières premières critiques (CRMA, règlement (UE) 2024/1252) fixe un repère : que le recyclage couvre 25 % de la consommation annuelle de chaque matière stratégique d'ici 2030. En France, trois sites (La Rochelle, Lacq, Grenoble) portent la reconstruction de la filière.
Ce dossier explique à quoi servent les terres rares, comment on les recycle, où en sont les projets français et quels métiers la filière mobilise.
1. Que sont les terres rares et à quoi servent-elles ?
Les terres rares regroupent 17 éléments chimiques : les 15 lanthanides du tableau périodique, auxquels s'ajoutent le scandium (Sc) et l'yttrium (Y). Malgré leur nom, ces métaux ne sont pas géologiquement rares : ils sont dispersés dans la croûte terrestre, rarement concentrés en gisements exploitables, et chimiquement si proches les uns des autres que leur séparation est l'étape la plus difficile de toute la chaîne.
On distingue les terres rares légères (lanthane, cérium, praséodyme, néodyme…) et les terres rares lourdes (dysprosium, terbium, et les éléments suivants jusqu'au lutécium, ainsi que l'yttrium). La frontière exacte varie selon les sources, notamment pour le samarium, l'europium et le gadolinium, parfois classés à part comme terres rares « moyennes ». Les terres rares lourdes sont moins abondantes et plus difficiles à approvisionner.
À quoi servent les terres rares ? Les usages par élément
| Élément | Usages industriels principaux |
|---|---|
| Néodyme (Nd), praséodyme (Pr) | Aimants permanents néodyme-fer-bore (NdFeB) : moteurs de véhicules électriques, génératrices d'éoliennes, robots, disques durs, haut-parleurs |
| Dysprosium (Dy), terbium (Tb) | Ajoutés aux aimants NdFeB pour qu'ils gardent leurs propriétés à haute température (moteurs de traction, éolien) |
| Samarium (Sm) | Aimants samarium-cobalt, stables au-delà de 300 °C : aéronautique, spatial, défense, ferroviaire |
| Europium (Eu), terbium (Tb), yttrium (Y) | Luminophores des lampes fluorescentes et de certains écrans |
| Cérium (Ce), lanthane (La) | Catalyseurs (craquage pétrolier, pots catalytiques), polissage du verre, batteries nickel-hydrure métallique |
| Gadolinium (Gd) | Agents de contraste en IRM, absorbants de neutrons |
Pour le règlement européen CRMA, les « terres rares pour aimants » (néodyme, praséodyme, terbium, dysprosium, gadolinium, samarium et cérium) figurent parmi les 17 matières premières stratégiques de l'annexe I. Les terres rares lourdes et légères figurent aussi parmi les matières premières critiques de l'annexe II.
Sources : USGS, Mineral Commodity Summaries 2026 — Rare Earths ; règlement (UE) 2024/1252, annexes I et II ; dossier de presse du plan national de résilience « Terres rares et aimants permanents » (5 mai 2026).
2. La domination chinoise et la vulnérabilité européenne
La chaîne de valeur d'un aimant compte quatre étapes : l'extraction et la concentration du minerai, la séparation des oxydes, la métallisation de ces oxydes en alliages, puis la fabrication de l'aimant. La Chine domine chacune d'elles.
≈ 69 %
de la production minière mondiale en 2025 (270 000 t sur 390 000 t, estimation USGS)
87 %
de la séparation des terres rares
91 %
de la métallisation des terres rares
Derrière la Chine, les principaux producteurs de minerai sont les États-Unis (mine de Mountain Pass, en Californie), l'Australie et la Birmanie, selon l'USGS. La France ne dispose pas de mine riche en terres rares.
Des restrictions d'exportation de plus en plus larges
- Décembre 2023 : la Chine interdit l'exportation de ses technologies d'extraction, de séparation et de fabrication d'aimants à base de terres rares.
- Avril 2025 : sept terres rares moyennes et lourdes (samarium, gadolinium, terbium, dysprosium, lutécium, scandium, yttrium), leurs composés et les aimants qui en contiennent sont soumis à licence d'exportation.
- Octobre 2025 : extension annoncée à cinq autres éléments (europium, holmium, erbium, thulium, ytterbium), suspendue en novembre 2025 pour un an. Les contrôles d'avril restent en vigueur.
La réponse européenne : le CRMA
Le règlement (UE) 2024/1252 du 11 avril 2024, entré en vigueur le 23 mai 2024, fixe des repères pour 2030, exprimés en part de la consommation annuelle de l'Union pour chaque matière stratégique :
10 %
extraits dans l'UE
40 %
transformés dans l'UE
25 %
issus du recyclage dans l'UE
65 %
au plus venant d'un seul pays tiers
Le règlement vise aussi directement les aimants permanents. Les produits qui en contiennent (moteurs électriques, éoliennes, robots industriels, véhicules, pompes à chaleur, appareils d'IRM, plusieurs appareils électroménagers…) devront indiquer le type d'aimant et la façon de l'extraire. Au-delà de 0,2 kg d'aimants, le fabricant devra publier la part de néodyme, de dysprosium, de praséodyme, de terbium, de bore, de samarium, de nickel et de cobalt recyclés qu'ils contiennent. La Commission doit fixer d'ici fin 2031 des contenus recyclés minimaux.
Le cadre général des métaux critiques est détaillé dans notre dossier métaux critiques et dépendance européenne.
Sources : USGS, Mineral Commodity Summaries 2026 ; plan national de résilience (mai 2026) ; ministère chinois du Commerce, annonce n° 18 de 2025 ; Parlement européen (EPRS), mise en œuvre du CRMA.
3. Procédés de recyclage : aimants, lampes, catalyseurs, batteries
Le recyclage des terres rares n'est pas un procédé unique : il dépend du déchet visé. Aux États-Unis, l'USGS note que seules des quantités limitées sont récupérées, à partir de batteries, d'aimants permanents et de lampes fluorescentes. Le rapport du Panel international des ressources du PNUE sur le recyclage des métaux (2011) classait déjà la plupart des terres rares parmi les métaux dont le taux de recyclage en fin de vie est inférieur à 1 %.
3.1 Les aimants permanents NdFeB
C'est le gisement le plus stratégique. Les aimants se trouvent dans les moteurs électriques, les génératrices d'éoliennes, les disques durs et les haut-parleurs. Selon le dossier du Gouvernement, le stock d'aimants présents en Europe était estimé à 5 000 tonnes en 2022 et pourrait atteindre 15 000 tonnes en 2035. Deux grandes voies coexistent :
Boucle longue : retour aux oxydes
L'aimant est dissous (hydrométallurgie) ou fondu (pyrométallurgie), puis ses terres rares sont séparées comme celles d'un minerai et redeviennent des oxydes purs. La voie est flexible et produit une matière équivalente à la matière neuve, mais elle consomme des réactifs et génère des effluents à traiter.
Boucle courte : d'aimant à aimant
L'aimant usagé est réduit en poudre par traitement à l'hydrogène (décrépitation), puis la poudre est refrittée en aimant neuf, sans repasser par la séparation chimique. Cette voie, étudiée notamment à l'université de Birmingham, consomme moins de réactifs mais suppose des gisements triés et de composition connue.
3.2 Les lampes fluorescentes
Les poudres luminescentes des tubes et lampes fluorescentes contiennent de l'europium, du terbium et de l'yttrium. Ces lampes sont collectées par la filière à responsabilité élargie du producteur des équipements électriques et électroniques (DEEE). Le remplacement progressif par les LED réduit ce gisement.
3.3 Les catalyseurs
Les catalyseurs de craquage des raffineries et les pots catalytiques contiennent du cérium et du lanthane. Ce sont les terres rares les plus abondantes et les moins chères, ce qui limite l'intérêt économique de leur récupération.
3.4 Les batteries
Les batteries nickel-hydrure métallique (Ni-MH), longtemps utilisées dans les véhicules hybrides, contiennent du lanthane et du cérium. Les batteries lithium-ion, elles, reposent sur le lithium, le nickel, le cobalt et le manganèse : leur recyclage est une filière distincte, présentée dans notre dossier sur le recyclage des batteries lithium-ion en France.
4. Les projets français et européens
Le plan national de résilience « Terres rares et aimants permanents », présenté à Lacq le 5 mai 2026, fait le point sur trois sites soutenus par l'État. Ensemble, les deux usines de séparation doivent produire 3 800 tonnes d'oxydes de terres rares légères et 800 tonnes de terres rares lourdes en 2030.
La Rochelle (Charente-Maritime)
Modernisation et extension du site historique de séparation du groupe Solvay, alimenté par des concentrés miniers et par des matériaux recyclés. Objectif : de l'ordre de 3 000 t/an de néodyme et praséodyme, plus 200 à 400 t/an d'oxydes de samarium, d'yttrium et de gadolinium. Production et ventes de quelques centaines de tonnes depuis avril 2025. Soutien public : 30 M€.
Lacq (Pyrénées-Atlantiques)
Usine de séparation de terres rares lourdes, à partir de concentrés miniers et d'aimants recyclés : plus de 500 t/an de dysprosium et 100 t/an de terbium, et 800 t/an de terres rares légères. Investissement de 185 M€, dont 106 M€ d'engagement de l'État, avec un cofinancement japonais public-privé. Plus de 90 emplois annoncés sur le site. Un projet d'usine de métallisation est envisagé à côté.
Grenoble (Isère)
Recyclage d'aimants en boucle courte par hydrogénation, par une jeune entreprise issue du CNRS. La ligne pilote, inaugurée en juin 2024, a produit près de 50 t d'aimants recyclés. Objectif : 500 t/an d'aimants recyclés en 2029, puis 1 000 t en 2030.
Selon le même dossier, les besoins européens en 2030 sont estimés à au moins 15 000 tonnes de terres rares légères et 850 tonnes de terres rares lourdes, et à 36 000 à 45 000 tonnes d'aimants NdFeB, dont 15 000 à 26 000 t pour l'automobile et 11 000 t pour l'éolien. Ailleurs en Europe, une usine de séparation est en projet en Estonie, et les projets d'usines d'aimants identifiés ne couvriraient au mieux que 25 % des besoins européens.
Source : dossier de presse du plan national de résilience « Terres rares et aimants permanents » (ministère de l'Économie, 5 mai 2026). Les capacités et les calendriers sont des objectifs annoncés, pas des productions constatées.
5. Les verrous de la filière
5.1 La collecte et le démontage
Un aimant pèse quelques grammes dans un disque dur et bien davantage dans un moteur de traction ou une génératrice. Dispersés dans des produits très différents, souvent collés ou enrobés, les aimants sont difficiles à repérer et à extraire. Quand les équipements sont broyés en mélange, les aimants finissent dans les ferrailles. C'est précisément ce que les obligations d'étiquetage du CRMA cherchent à corriger.
5.2 Le prix et la concurrence
Les prix des oxydes de terres rares ont connu de fortes variations au cours de la dernière décennie. Cette volatilité fragilise des projets dont la rentabilité dépend du prix de revente de leurs oxydes, face à une offre chinoise dominante. C'est pourquoi les projets européens s'appuient sur des aides publiques (France 2030, crédit d'impôt industrie verte) et sur des contrats d'achat à long terme.
5.3 Les effluents et la radioactivité naturelle
Les minerais de terres rares contiennent souvent du thorium et de l'uranium, ce qui fait de leurs résidus des matières radioactives d'origine naturelle à gérer. Les aimants en fin de vie n'en contiennent pas, ce qui est un avantage du recyclage. En revanche, la séparation, qu'elle traite du minerai ou des déchets, utilise des acides et des solvants d'extraction dont les effluents doivent être confinés et traités, dans le cadre de la réglementation sur les installations classées et de REACH.
5.4 Le passage à l'échelle industrielle
Plusieurs procédés sont éprouvés en laboratoire ou en pilote, mais peu fonctionnent à l'échelle industrielle hors de Chine. L'enjeu des sites de Lacq, de La Rochelle et de Grenoble est de franchir ce cap, puis de trouver des clients pour leurs oxydes, leurs alliages et leurs aimants.
6. Métiers et formations
La filière mobilise surtout des compétences de chimie des procédés et de métallurgie, du démontage des équipements jusqu'à la production d'aimants :
| Métier | Rôle dans la filière | Fiche détaillée |
|---|---|---|
| Opérateur de fabrication chimique | Conduite des unités de dissolution, d'extraction par solvant et de précipitation | métier · salaire |
| Technicien de laboratoire industriel | Analyse de la pureté des oxydes et des teneurs en éléments (ICP) | métier · salaire |
| Ingénieur procédés | Conception et optimisation des étapes de séparation et de recyclage | métier · salaire |
| Ingénieur chimiste | Chimie de séparation, choix des réactifs, traitement des effluents | métier · salaire |
| Ingénieur matériaux / métallurgie | Métallisation, alliages, frittage des aimants | métier · salaire |
| Technicien traitement de l'eau | Traitement des effluents acides des ateliers de séparation | métier · salaire |
Les salaires de ces métiers sont détaillés dans chaque fiche. Pour le démontage et le tri en amont, voir les métiers du recyclage, de l'opérateur de tri à l'ingénieur procédés. Les formations d'accès vont du BTS métiers de la chimie ou pilotage de procédés aux diplômes d'ingénieur en chimie, génie des procédés ou matériaux.
Conclusion : le recyclage, un levier parmi d'autres
Le recyclage ne suffira pas, seul, à réduire la dépendance européenne : les gisements d'aimants en fin de vie restent petits face aux besoins, et l'industrie aura encore besoin de concentrés miniers importés pendant des années. Il s'articule avec la séparation de minerais d'origine diversifiée, la production d'alliages et d'aimants en Europe et, dans l'automobile, avec la recherche de moteurs sans terres rares lourdes.
Pour replacer ce sujet dans une démarche plus large, voir notre dossier sur l'économie circulaire dans l'industrie.