Lyon-Turin, Grand Paris Express, prolongements de métros, traversées routières alpines, ouvrages hydrauliques d'EDF : la France est entrée dans une décennie de tunnels.

Devant chaque maître d'ouvrage, la même question stratégique : tunnelier (TBM) ou méthode autrichienne (NATM) ? Le choix engage des centaines de millions d'euros, des années de chantier, et conditionne l'accident industriel comme la prouesse technique.

Le tunnelier TBM (Tunnel Boring Machine) impressionne par sa puissance et sa cadence ; la méthode autrichienne (New Austrian Tunnelling Method) séduit par sa souplesse et son adaptabilité aux terrains hétérogènes.

Décryptage technique et économique : principes, types, géologies adaptées, cadences, ordres de grandeur de coûts, et exemples français de la dernière décennie.

1. Pourquoi cette question : les enjeux 2026

La France n'a jamais creusé autant de tunnels en parallèle. Le Grand Paris Express mobilise simultanément plusieurs tunneliers EPB sur des dizaines de kilomètres de métro automatique. Le projet Lyon-Turin (tunnel transfrontalier) est l'un des plus longs ouvrages ferroviaires souterrains en cours de construction au monde. À cela s'ajoutent les prolongements urbains à Lyon, Marseille, Toulouse, les ouvrages hydrauliques (galeries d'amenée pour STEP), les confortements et déviations routières en montagne.

Chaque ouvrage pose la même équation : quelle méthode d'excavation choisir, pour quelle géologie, à quel coût, dans quel délai, avec quels risques et quels impacts environnementaux ? Deux grandes familles s'affrontent (et souvent se complètent) : le creusement mécanisé par tunnelier (TBM) et le creusement séquentiel à l'explosif ou au brise-roche, dont la déclinaison la plus connue est la méthode autrichienne.

Sources : Société du Grand Paris (rapports d'avancement) ; TELT (Tunnel Euralpin Lyon-Turin) ; AFTES (Association française des tunnels et de l'espace souterrain) ; ITA (International Tunnelling and Underground Space Association).

2. Le tunnelier TBM : principes et types

Une machine à attaque ponctuelle ou totale qui pousse une roue de coupe contre le front, fragmente la roche ou le terrain, évacue les déblais et pose simultanément le revêtement définitif (voussoirs en béton armé) : c'est le principe du tunnelier TBM. Apparus dans les années 1960 et continûment perfectionnés, les tunneliers modernes peuvent atteindre plus de 17 m de diamètre et peser plusieurs milliers de tonnes.

2.1 — Les grandes familles

TBM roche dure

Gripper ou double bouclier

Pour les massifs rocheux résistants. Le bouclier ouvert ou simple permet d'observer le front et de réaliser des sondages. Cadence élevée en roche homogène.

TBM EPB

Earth Pressure Balance (à pression de terre)

Pour les terrains meubles cohésifs (argiles, marnes, sables fins). Le terrain excavé sert de soutien au front, conditionné par injection de mousses et polymères. Plébiscité en zone urbaine.

TBM Slurry / Mixshield

À pression de boue

Pour les terrains aquifères perméables (sables et graviers). La pression du front est assurée par un fluide (boue bentonitique). Idéal pour les passages sous fleuves ou sous nappe.

TBM polyvalents

Convertibles EPB ↔ Slurry

Pour les profils géologiques très variables sur un même tracé. Plus chers à l'achat, mais évitent une seconde machine en cas de basculement de mode.

2.2 — Forces et limites

  • Cadence élevée : sur sections homogènes, des dizaines de mètres par jour ;
  • Sécurité améliorée : front confiné, équipe en zone protégée derrière le bouclier ;
  • Soutènement définitif immédiat par voussoirs préfabriqués ;
  • Coût d'investissement très élevé : machine sur mesure, plusieurs dizaines de millions d'euros, à amortir sur la longueur de tunnel ;
  • Inflexibilité : le diamètre est fixé une fois pour toutes ; les changements brutaux de géologie peuvent immobiliser la machine ;
  • Logistique massive : puits de lancement, hangar de gros œuvre, évacuation continue des déblais.

Sources : AFTES, recommandations TBM ; ITA WG14 (Mechanized Tunnelling) ; documentation Herrenknecht, NFM, Robbins.

3. La méthode autrichienne (NATM)

Développée dans les années 1960 par les ingénieurs autrichiens Rabcewicz, Müller et Pacher, la New Austrian Tunnelling Method repose sur une idée centrale : utiliser la résistance résiduelle du massif comme partie intégrante du soutènement, plutôt que la considérer comme une charge extérieure à reprendre.

En pratique, on creuse par phases courtes, on installe rapidement un soutènement souple et déformable (béton projeté, boulons d'ancrage, cintres en treillis, voussoirs en cas de besoin), et on laisse au massif le temps de redistribuer ses contraintes. Une fois la stabilisation observée par instrumentation, on pose le revêtement définitif en béton coulé en place.

3.1 — Le séquencement type

1

Excavation

À l'explosif en roche dure (avec foration et tir contrôlé), au brise-roche hydraulique ou à la machine à attaque ponctuelle en roche tendre.

2

Marinage

Évacuation des déblais par chargeuses et tombereaux ou bandes transporteuses jusqu'à la zone de stockage extérieure.

3

Soutènement immédiat

Béton projeté (gunite ou shotcrete), cintres métalliques, treillis soudé, boulons d'ancrage selon la classification du terrain (classe AFTES ou Q-system).

4

Suivi des déformations

Instrumentation par sections : convergence, extensomètres, cellules de pression. La mesure conditionne la pose du revêtement définitif.

5

Revêtement définitif

Béton coulé en place, le plus souvent à l'aide d'un coffrage roulant. Étanchéité par PVC ou bitume selon le contexte hydrogéologique.

3.2 — Forces et limites

  • Souplesse : adaptation continue à la géologie, possibilité de modifier la section ;
  • Investissement initial faible par rapport au TBM ;
  • Compatible avec les sections non circulaires (fer à cheval, cathédrales pour les têtes de tunnel, gares) ;
  • Cadence plus faible : typiquement quelques mètres par jour ;
  • Sécurité opérationnelle à maîtriser : front ouvert exposé aux chutes de blocs et aux venues d'eau ;
  • Pertinence en zone urbaine limitée par les vibrations dues à l'explosif et les tassements de surface.

Sources : AFTES, recommandations sur les méthodes traditionnelles et le soutènement ; Rabcewicz, articles fondateurs ; ITA WG19 (Conventional Tunnelling).

4. Comparaison : critères de choix

Le choix d'une méthode résulte d'un compromis entre plusieurs critères. Le tableau ci-dessous synthétise les principaux paramètres à examiner.

Critère TBM (tunnelier) NATM (méthode autrichienne)
Longueur économiquement viable À partir de plusieurs km Toutes longueurs, y compris très courtes
Géologie favorable Homogène (roche, sols cohésifs ou aquifères selon le type) Tous types, particulièrement adaptée aux massifs rocheux variables
Section Circulaire, diamètre fixe Toutes formes (fer à cheval, cathédrale, multi-voies)
Cadence d'avancement Élevée (10 à 30 m/jour selon contexte) Modérée (typiquement 2 à 10 m/jour)
Investissement machine Très élevé (TBM dédié, plusieurs dizaines de M€) Faible (matériel BTP standard)
Adaptabilité aux imprévus géologiques Faible (machine prédimensionnée) Forte (séquence et soutènement ajustables)
Impact en surface Tassements maîtrisés en zone urbaine Vibrations à l'explosif, tassements à surveiller
Logistique de chantier Massive (puits de montage, hangar, évacuation continue) Plus modeste, distribuée
Sécurité au front Front confiné par bouclier — risques maîtrisés Front ouvert — exposition aux chutes de blocs et venues d'eau
Modularité de planning Faible — démarrage long, impossible d'arrêter sans coût Élevée — peut s'arrêter et redémarrer plus aisément

Sur le terrain, les ingénieurs combinent souvent les deux méthodes sur un même ouvrage : TBM pour la section courante en géologie homogène, NATM pour les singularités (croisements, élargissements pour gares, sas de service, têtes de tunnel et galeries d'évacuation). C'est le cas du Grand Paris Express et de Lyon-Turin.

Sources : AFTES, recommandations sur le choix des méthodes ; ITA, retours d'expérience internationaux.

5. Coûts, cadences et durées

Les coûts au mètre linéaire varient fortement selon la géologie, le diamètre, la complexité du tracé et la part d'aléas. Les valeurs ci-dessous sont des ordres de grandeur tirés de retours d'expérience publiés ; elles ne sauraient se substituer à une étude économique de projet.

Cadences d'avancement indicatives en mètres par jour selon la méthode et le contexte (sections homogènes, données AFTES et retours de chantiers récents).

5.1 — Investissements typiques

TBM

  • Machine : plusieurs dizaines de millions d'euros pour un tunnelier urbain de 9-10 m, plus pour les machines géantes
  • Logistique de lancement : 10 à 30 % du coût global du chantier
  • Voussoirs : préfabrication industrielle dédiée
  • Coût au mètre linéaire : très variable selon contexte, fréquemment dans une fourchette large allant de quelques dizaines à plus de 100 k€/m

NATM

  • Matériel : engins BTP standards (jumbo de foration, brise-roche, chargeuses) — investissements modestes
  • Soutènement : béton projeté, boulons, cintres — coûts liés à la classe géologique
  • Coût au mètre linéaire : très variable, du même ordre que TBM en moyenne mais plus dispersé selon la géologie

5.2 — Calendriers

Sur un tunnel urbain de plusieurs kilomètres en géologie favorable, un TBM permet de creuser le linéaire en quelques mois ; une approche NATM y prendrait souvent plusieurs années. À l'inverse, sur un tunnel routier de 1 km en montagne avec des venues d'eau imprévues, le TBM peut se révéler immobilisé pendant des semaines — la NATM s'adapte plus facilement à l'aléa géologique.

La fenêtre de décision est généralement la phase d'avant-projet : à ce stade, les sondages reconnaissent la géologie sur l'ensemble du tracé, et les bureaux d'études comparent les méthodes par simulations économiques et de risque. Plus la géologie est connue et homogène, plus le TBM est compétitif. Plus la géologie est incertaine ou hétérogène, plus la NATM (ou une combinaison) peut s'imposer.

Sources : AFTES, recommandations économiques ; Cour des comptes, rapports sur le Grand Paris Express et Lyon-Turin ; rapports parlementaires (commission des finances).

6. Cas d'usage français récents

Plusieurs projets français permettent d'illustrer concrètement les choix méthodologiques.

Grand Paris Express

Plusieurs dizaines de kilomètres de métro automatique creusés majoritairement par tunneliers EPB et Slurry / Mixshield selon les zones (sols variés, présence de la nappe phréatique, passages sous Seine et Marne). Les gares et ouvrages annexes sont en revanche réalisés en NATM ou méthodes traditionnelles (parois moulées, etc.) du fait de leur géométrie complexe.

Lyon-Turin

Le tunnel transfrontalier (côté français : TELT) combine TBM sur les sections en roche homogène et méthodes traditionnelles sur les zones de failles ou les ouvrages annexes. La géologie alpine, particulièrement variable, justifie ce panachage.

Métros régionaux

Les prolongements de lignes à Lyon, Marseille, Toulouse, Rennes mobilisent des tunneliers EPB urbains, avec des sections de raccordement et des stations en méthode traditionnelle.

Galeries hydrauliques

Pour les STEP et certains aménagements EDF, les galeries d'amenée et de fuite sont creusées en NATM ou TBM selon le diamètre et la géologie. Le diamètre limité (souvent moins de 6 m) tend à favoriser la NATM, sauf en linéaire long.

À l'international, le tunnel sous la Manche (1988-1994) reste l'un des plus emblématiques projets TBM : 11 tunneliers, deux galeries ferroviaires de 7,6 m et une galerie de service centrale, sur 50 km. Plus récemment, le Lötschberg et le Gothard en Suisse ont confirmé la maturité industrielle du creusement mécanisé sur de très longues portions, avec des cadences exceptionnelles.

Sources : Société du Grand Paris ; TELT ; AFTES, comptes-rendus de chantiers récents ; ITA, rapports annuels.

Conclusion : un choix d'ingénierie, pas un choix de chapelle

TBM et méthode autrichienne ne sont pas deux camps qui s'affrontent : ce sont deux familles d'outils aux logiques économiques et techniques distinctes, que l'ingénieur sélectionne selon la géologie, la longueur, le budget, le calendrier et le risque. Le tunnelier excelle sur les longs linéaires homogènes ; la NATM s'adapte aux contextes variables et aux sections complexes ; les deux se combinent fréquemment sur les grands projets.

Pour la France, les années 2026-2035 verront vraisemblablement ces deux familles continuer à coexister : achèvement du Grand Paris Express, montée en puissance de Lyon-Turin, prolongements régionaux, ouvrages hydrauliques liés aux STEP. Chaque chantier sera l'occasion de raffiner encore les pratiques — instrumentation, BIM appliqué aux ouvrages souterrains, intelligence artificielle pour le pilotage des TBM, robotisation du marinage — et de consolider le savoir-faire français du tunnelling, l'un des plus reconnus mondialement.

Sources & Références

  • • AFTES — Association française des tunnels et de l'espace souterrain
  • • ITA — International Tunnelling and Underground Space Association
  • • Société du Grand Paris — rapports d'avancement
  • • TELT — Tunnel Euralpin Lyon-Turin
  • • Cour des comptes — rapports sur les grands projets de tunnels
  • • Rabcewicz, articles fondateurs sur la NATM
  • • Documentation technique Herrenknecht, NFM, Robbins