Le règlement européen 2023/851 a tranché : plus aucune voiture thermique neuve vendue dans l'Union européenne à partir de 2035, sauf dérogation pour les e-fuels.

Derrière cet objectif climatique se joue une recomposition industrielle massive. Un moteur thermique compte près de 2 000 pièces mobiles, un groupe motopropulseur électrique à peine 200.

Selon les estimations convergentes du Cetim et de la Plateforme Automobile (PFA), la main-d'œuvre nécessaire à la fabrication d'un groupe motopropulseur baisse d'environ 30 % avec l'électrification — un choc absorbé en partie, mais en partie seulement, par l'essor de la filière batterie.

Décryptage des métiers qui disparaissent, de ceux qui émergent, des bassins fragilisés et des passerelles de reconversion ouvertes par les plans GEPP et le programme France 2030.

1. Le contexte : 2035, ligne d'arrivée du thermique

Le règlement (UE) 2023/851 du 19 avril 2023 fixe à 0 g CO₂/km les émissions moyennes des voitures particulières et utilitaires légers neufs immatriculés dans l'Union à compter du 1ᵉʳ janvier 2035. Concrètement, cela signifie la fin de la vente de véhicules neufs équipés d'un moteur thermique pur — essence, diesel et hybrides compris.

Une dérogation a été obtenue par l'Allemagne lors des négociations : les véhicules fonctionnant exclusivement aux carburants de synthèse (e-fuels) pourront continuer à être commercialisés. La portée industrielle de cette exception reste toutefois marginale au regard du marché de masse.

Pour la filière automobile française et européenne, la trajectoire est désormais inscrite dans la loi. Les constructeurs ont aligné leurs plans stratégiques en conséquence.

Stellantis — Dare Forward 2030

100 % des ventes de voitures particulières en Europe en électrique d'ici 2030, 14 plateformes BEV, partenariat batterie via ACC (Automotive Cells Company).

Renault Group — Renaulution / Ampere

Filiale dédiée Ampere (Douai, Maubeuge, Ruitz), objectif d'un coût VE équivalent au thermique d'ici la fin de la décennie, pôle ElectriCity dans les Hauts-de-France.

BMW — Neue Klasse

Plateforme dédiée VE à partir de 2025, cellules cylindriques de 6ᵉ génération, production à Munich, Debrecen (Hongrie) et Spartanburg (USA).

Volkswagen — Trinity & Mercedes — EQ

VW Trinity Plant prévue à Wolfsburg (calendrier réajusté), Mercedes EQ déployé sur les sites de Brême, Sindelfingen et Pékin ; plateforme MMA dès 2024.

Côté français, la stratégie nationale d'accélération « véhicule électrique » du programme France 2030 mobilise environ 7 milliards d'euros sur le volet automobile-batteries, complétés par le Plan automobile 2024 qui aligne bonus écologique, leasing social et soutien à la R&D des cellules.

Cette stratégie publique vise un double objectif : éviter une dépendance massive aux cellules asiatiques (Chine et Corée concentrent toujours plus des deux tiers de la capacité mondiale selon l'ACEA) et préserver les bassins d'emploi automobiles historiques.

Sources : Règlement (UE) 2023/851 du Parlement européen et du Conseil ; ACEA Pocket Guide ; PFA Filière Automobile (rapport emplois) ; France 2030 — stratégie d'accélération VE.

2. Démontage technique : 2 000 vs 200 pièces mobiles

La promesse industrielle du véhicule électrique tient en une donnée souvent répétée par les analystes (T&E, IFP School, Cetim) : un groupe motopropulseur électrique compte environ 10 fois moins de pièces mobiles qu'un groupe thermique équivalent.

Cette différence se traduit directement en temps de fabrication, en compétences requises et — c'est tout l'enjeu — en emplois industriels.

Composant Powertrain thermique (ICE) Powertrain électrique (BEV)
Pièces mobiles totales ≈ 1 500 à 2 000 ≈ 150 à 200
Bloc moteur Vilebrequin, pistons, segments, soupapes, ACT / AAC, carter Stator + rotor (e-moteur), 1 seul rotor en mouvement
Transmission Boîte 6-9 rapports + embrayage / convertisseur Réducteur 1 rapport
Alimentation Injection, pompes, filtres, allumage Onduleur, BMS, pack batterie, refroidissement
Dépollution FAP, SCR, EGR, catalyseur, échappement Sans objet

Sources : Cetim, IFP School, T&E (Transport & Environment).

Le verdict industriel posé par les travaux du Cetim et de la PFA est concordant : la fabrication d'un groupe motopropulseur électrique requiert environ 30 % de main-d'œuvre en moins par rapport à un équivalent thermique, à volume comparable.

Ce delta est partiellement compensé par la création d'une filière nouvelle — la production de cellules et de packs batterie — qui mobilise des compétences en électrochimie, en bobinage automatisé et en assemblage haute tension absentes du tissu industriel automobile traditionnel.

Sources : Cetim (Centre technique des industries mécaniques) ; IFP School ; PFA Filière Automobile ; T&E rapports comparatifs ICE vs VE emplois.

3. Métiers en déclin vs métiers en croissance

La bascule VE redessine la cartographie des compétences industrielles. Certains métiers structurants de l'automobile française reculent ; d'autres, inexistants il y a dix ans, émergent à un rythme soutenu.

Le tableau ci-dessous synthétise les trajectoires identifiées par l'OPCO 2i, la PFA et l'UIMM dans leurs rapports prospectifs sur la filière.

En déclin En croissance Stables ou transformés
Usineur boîte de vitesses (BV manuelle / automatique) Opérateur cellule batterie (mélange, enduction, calandrage, formation) Carrosserie et peinture
Opérateur ligne moteur thermique (montage, équilibrage) Opérateur assemblage module / pack batterie Assemblage final véhicule
Spécialiste injection essence / diesel Technicien BMS (Battery Management System) Qualité et contrôle
Technicien échappement / FAP / SCR / EGR Électricien haute tension véhicule (habilitations B2VL / BCL / BR-VL) Logistique et supply chain
Mécanicien après-vente moteur thermique Technicien e-moteur (bobinage automatisé), ingénieur électrochimie, technicien recyclage batterie Maintenance industrielle générale

Sources : OPCO 2i, PFA, UIMM Métallurgie, France Industrie.

Le poids spécifique des habilitations électriques

Toute intervention sur un véhicule électrique ou hybride implique des risques d'électrisation et d'arc électrique. La norme NF C 18-550 et le Code du travail (Art. R. 4544-9 et suivants) imposent des habilitations dédiées.

Projection emplois automobile France à l'horizon 2030

Les estimations agrégées par la PFA et France Industrie tracent un sentier de transition où les pertes brutes sur le périmètre thermique sont partiellement compensées par les créations dans la filière batterie et l'électronique de puissance.

Estimations d'ordre de grandeur en milliers d'emplois directs (constructeurs + équipementiers + filière batterie en France). Sources : PFA Filière Automobile, France Industrie, OPCO 2i. Chiffres indicatifs pour 2026 et projection 2030.

Les ordres de grandeur retenus par la filière convergent : 10 000 à 15 000 emplois directs sont attendus dans les gigafactories françaises à l'horizon 2030 selon la PFA — mais ils ne couvriront pas l'intégralité des suppressions sur le périmètre thermique des équipementiers et constructeurs.

Sources : OPCO 2i (Observatoire des métiers de la métallurgie) ; PFA Filière Automobile ; UIMM Métallurgie ; France Industrie ; Code du travail Art. L. 4121-1 et R. 4544-9 ; NF C 18-550.

4. Les gigafactories françaises : qui produit quoi ?

La constitution d'une filière batterie souveraine est l'un des chantiers industriels les plus structurants pour la France depuis l'après-guerre. Cinq grands sites concentrent l'essentiel des annonces capacitaires.

Les capacités sont exprimées en gigawattheures par an (GWh/an), unité de référence de la filière : à titre de repère, 1 GWh représente environ 15 000 packs batterie de véhicule particulier.

ACC — Douvrin / Billy-Berclau (Hauts-de-France)

Capacité : 13,4 GWh phase 1 (démarrée 2023), objectif 40 GWh à terme.

Actionnaires : Stellantis, Mercedes-Benz, TotalEnergies (via Saft). Emplois : environ 2 000 en cible.

Verkor — Dunkerque

Capacité : 16 GWh phase 1 (prévue 2025), jusqu'à 50 GWh à terme.

Partenaires : Renault Group, EQT, Macquarie. Emplois : environ 1 200 directs.

ProLogium — Dunkerque

Capacité annoncée : 48 GWh à terme (technologie solid-state).

Origine : Taïwan. Calendrier : décalé par rapport aux annonces initiales — vigilance sur la trajectoire effective.

AESC (Envision) — Douai

Capacité : 9 GWh dès 2024, extensions programmées.

Partenaire : Renault Group (proximité avec le pôle ElectriCity). Emplois : environ 1 000.

Tiamat — Amiens

Capacité annoncée : 5 GWh. Spécificité : industrialisation de la technologie sodium-ion, alternative au lithium pour les applications stationnaires et certains segments véhicule.

Cumulé, le potentiel annoncé dépasse 100 GWh/an à l'horizon 2030, ce qui placerait la France parmi les premières capacités batterie d'Europe — derrière l'Allemagne, mais à un niveau cohérent avec les besoins industriels nationaux.

Sources : communiqués officiels ACC, Verkor, ProLogium, AESC, Tiamat ; PFA Filière Automobile ; France Industrie.

5. Pyramide des bassins d'emploi fragiles

L'impact de la transition n'est pas uniforme sur le territoire. Les bassins historiques du thermique — moteurs et boîtes de vitesses — sont exposés en premier, tandis que les Hauts-de-France émergent comme la vallée de la batterie française.

Le tour d'horizon ci-dessous résume les expositions identifiées dans les rapports de la PFA et d'OPCO 2i.

Vallée de la Seine

Stellantis Cléon (boîtes de vitesses), Renault Cléon (moteurs diesel et essence). Bassin exposé à la décroissance progressive des volumes thermiques.

Bourgogne-Franche-Comté

Sochaux : ferrage et montage Peugeot 3008 / 5008. Conversion progressive vers des plateformes électrifiées, calendrier conditionné par les volumes commerciaux.

Pays-de-la-Loire — Trémery

Trémery (Moselle) : site historique de production de moteurs PSA. Transformation lente vers l'e-moteur, environ 2 700 emplois en jeu selon les chiffres communiqués par la filière.

Hauts-de-France — solde net positif

Recul sur Stellantis Hordain et Mulhouse, mais essor à Douvrin (ACC), Dunkerque (Verkor, ProLogium) et Douai (AESC + ElectriCity Renault). Solde global plutôt favorable.

Le cas spécifique des équipementiers Tier 1

Les grands sous-traitants automobiles présentent des trajectoires contrastées selon leur portefeuille d'activités historiques.

Forvia (ex-Faurecia)

Branche échappement-dépollution en déclin structurel. Pivot affirmé vers les modules de batterie et la mobilité hydrogène (via Symbio).

Valeo

Acteur déjà très diversifié sur l'électrification : e-moteurs basse tension, électronique de puissance, thermique batterie. Trajectoire en accélération.

Plastic Omnium (OPmobility)

Réservoirs thermiques en déclin, mais positionnement sur les modules hydrogène et les structures de packs batterie en croissance.

Michelin

Pneus dédiés VE (résistance au roulement, supports de charges accrues liées à la masse batterie) — adaptation de la R&D et des lignes de production.

Sources : PFA Filière Automobile ; OPCO 2i ; UIMM Métallurgie ; communiqués officiels Stellantis, Renault Group, Forvia, Valeo, Plastic Omnium, Michelin.

6. Plans sociaux, reconversions et salaires

La transition VE s'accompagne d'une activité GEPP (Gestion des Emplois et des Parcours Professionnels) particulièrement dense chez les grands acteurs de la filière. Stellantis, Renault et Valeo ont tous trois ouvert des négociations dédiées à la mobilité interne et à la reconversion.

Les dispositifs mobilisés

  • GEPP — accord triennal de gestion prévisionnelle, prévu par l'Art. L. 2242-20 du Code du travail dans les entreprises de plus de 300 salariés.
  • RCC (Rupture Conventionnelle Collective) — sortie négociée sans motif économique, encadrée par les Art. L. 1237-19 et suivants.
  • PSE (Plan de Sauvegarde de l'Emploi) — déclenché en cas de licenciement économique de 10 salariés ou plus sur 30 jours, dans les entreprises de 50 salariés et plus.
  • Pro-A — reconversion ou promotion par alternance, interne à l'entreprise, financée par l'OPCO de branche.

Les passerelles formation vers la filière batterie

Plusieurs voies de reconversion sont déjà industrialisées. Elles combinent modules courts pour les opérateurs et cursus diplômants pour les techniciens et ingénieurs.

Modules courts opérateurs

Pôle Formation UIMM, AFPI, Promeo : modules dédiés assemblage batterie, sécurité haute tension, habilitations B2VL / BCL / BR-VL.

Cursus techniciens

Réseaux ITII, Cetim, IFP School : titres et diplômes orientés électrochimie, BMS, électronique de puissance.

Mastères spécialisés

Mastère Battery Mines Saint-Étienne, parcours électrochimie / matériaux à l'INSA Lyon, formations IFP School.

Recyclage batterie

Filière émergente avec le règlement (UE) 2023/1542 imposant des taux de recyclage cibles et l'obligation du passeport batterie d'ici 2027.

Grilles indicatives de salaires bruts mensuels

Les ordres de grandeur observés sur le marché (offres d'emploi, accords de branche métallurgie, communications OPCO 2i) montrent une légère prime de tension sur les métiers batterie par rapport à leurs équivalents thermiques.

Poste Salaire brut mensuel indicatif
Opérateur production moteur thermique (ICE) 1 900 – 2 300 €
Opérateur production cellule / pack batterie 2 000 – 2 500 €
Électricien haute tension véhicule (habilité) 2 300 – 3 000 €
Ingénieur électrochimie / matériaux batterie (junior) 45 000 – 70 000 € brut annuel
Ingénieur électrochimie / matériaux batterie (confirmé) 70 000 – 100 000 € brut annuel

Estimations indicatives — données convergentes issues des offres d'emploi de la filière et des conventions collectives métallurgie. Ces grilles varient selon la région, l'ancienneté et les primes.

Risques cachés et conseils de polyvalence

Le scénario de transition pleinement amortie suppose que toutes les gigafactories annoncées atteignent leur cadence et leur qualité cible. Les retards observés chez ProLogium et la faillite de Northvolt en Suède au début 2025 rappellent que ce n'est pas garanti.

Sources : Code du travail Art. L. 2242-20, L. 1237-19 et suivants ; OPCO 2i ; UIMM Métallurgie ; règlement (UE) 2023/1542 ; communiqués Stellantis, Renault Group, Valeo.

Conclusion : une transition à orchestrer, pas à subir

La bascule du thermique vers l'électrique ne supprime pas l'emploi automobile français — elle le recompose. À volume comparable, un groupe motopropulseur électrique mobilise environ 30 % de main-d'œuvre en moins qu'un équivalent thermique, mais ouvre une filière batterie et électronique de puissance qui pourrait représenter 10 000 à 15 000 emplois directs à l'horizon 2030 selon la PFA.

Pour le salarié comme pour l'employeur, la bonne posture est celle de la polyvalence et de la formation continue — habilitations électriques, modules batterie, passerelles GEPP — afin d'absorber les ajustements industriels sans subir les délais des sites en montée en charge.

Sources & Références :

  • • Règlement (UE) 2023/851 (fin moteurs thermiques 2035)
  • • Règlement (UE) 2023/1542 (batteries et déchets)
  • • PFA — Plateforme Automobile
  • • France Industrie
  • • OPCO 2i
  • • Cetim
  • • IFP School
  • • UIMM Métallurgie
  • • ACEA Pocket Guide
  • • T&E (Transport & Environment)
  • • ADEME / RTE — bilans énergétiques automobile
  • • Code du travail (Art. L. 4121-1, L. 2242-20, L. 1237-19, R. 4544-9)
  • • NF C 18-550 (habilitations VE)