Construire et piloter le planning
Module 2 / 3
Sommaire
2.1 Activités, durées, liens et contraintes
Une fois la structure posée (EPS, WBS, calendriers), on entre dans le cœur du métier de planner : créer les activités, leur donner une durée, puis les relier par une logique. Un bon planning ne tient pas par ses dates, il tient par ses liens — c'est ce qui le fait vivre quand le chantier dérape.
Les quatre types de liens logiques
Fin → Début
B ne démarre qu'une fois A terminée. Le lien standard, à privilégier.
Début → Début
B démarre quand A démarre. Pour des tâches qui avancent en parallèle.
Fin → Fin
B ne peut pas finir avant A. Pour des tâches qui doivent se clore ensemble.
Début → Fin
Rare et contre-intuitif. À éviter sauf cas très particulier.
Dans 80 à 90 % des cas, un planning de construction se construit avec des liens Fin → Début.
Créer une activité : ID, nom, durée
L'activité est l'unité élémentaire du planning : un travail à réaliser, avec un début, une fin et une durée. Sur notre atelier industriel fil rouge, « Couler le radier du génie civil » ou « Monter la charpente métallique » sont des activités.
Pour créer une activité, on se place dans l'onglet Activities, on sélectionne le lot de WBS concerné, puis on ajoute une ligne (clic droit > Add, ou la commande d'ajout de la barre d'outils). Trois informations minimales définissent une activité :
- Activity ID : un code court et unique (par exemple
GC-1010pour le radier). Adoptez une codification cohérente par lot — elle servira à filtrer et grouper plus tard. Évitez de la renuméroter en cours de projet. - Activity Name : un libellé clair, orienté action (verbe + objet). « Couler radier zone A » vaut mieux que « Radier ».
- Original Duration : la durée prévue, exprimée dans l'unité du planning (le plus souvent en jours ouvrés selon le calendrier affecté).
Une activité saisie sans durée ni logique n'est qu'une étiquette. La valeur du planning vient de l'étape suivante : la relier aux autres.
Les types d'activités, expliqués simplement
Chaque activité a un type qui détermine comment l'outil calcule sa durée et ses dates. Quatre types reviennent en permanence sur un planning de construction.
| Type d'activité | En clair | Exemple sur l'atelier |
|---|---|---|
| Task Dependent | Le type par défaut. La durée pilote l'activité, qui suit le calendrier qui lui est affecté. | Couler le radier, monter la charpente |
| Resource Dependent | La durée dépend de la disponibilité des ressources affectées et de leurs calendriers. | Pose de réseaux par une équipe dédiée disponible par à-coups |
| Level of Effort (LOE) | Une activité « support » qui s'étire sur la durée d'autres activités, sans logique propre. | Encadrement de chantier, suivi qualité sur toute la phase GC |
| Milestone (jalon) | Un point dans le temps de durée nulle. Début (Start) ou fin (Finish). | « Atelier prêt pour essais », « Réception bardage » |
Comprendre les durées : originale, restante, à terminer
Une même activité porte plusieurs notions de durée. Les confondre est l'une des erreurs les plus fréquentes des débutants.
- Original Duration (OD) : la durée prévue au départ. C'est la donnée que l'on saisit à la planification et qui ne bouge plus.
- Remaining Duration (RD) : la durée qu'il reste à faire à la date d'observation. Au démarrage, RD = OD ; au fur et à mesure de l'avancement, on la diminue.
- At Completion Duration : la durée totale anticipée pour terminer l'activité (temps déjà passé + restant). Elle peut dépasser l'OD si l'activité prend du retard.
Retenez la logique : on planifie avec l'OD, on pilote l'avancement avec la RD. Quand on met à jour le planning, c'est la durée restante (et non un simple pourcentage) qui doit refléter la réalité du terrain. Nous y reviendrons au chapitre sur l'avancement.
Les quatre types de liens et le décalage (lag)
Un lien (ou relationship) relie un prédécesseur à un successeur. Pour le créer, on ouvre l'onglet Relationships en bas de la fenêtre des activités, ou on relie les barres directement dans le diagramme de Gantt. Quatre types existent :
- Finish-to-Start (FD/FS) : le successeur démarre quand le prédécesseur se termine. Le plus courant, à privilégier : « monter la charpente » après « couler le génie civil ».
- Start-to-Start (DD/SS) : le successeur démarre quand le prédécesseur démarre. Utile pour des travaux qui se chevauchent : on commence à poser le bardage dès qu'une partie de la charpente est montée.
- Finish-to-Finish (FF) : le successeur ne peut pas finir avant le prédécesseur. Deux lots qui doivent se clôturer ensemble (essais et levée des réserves).
- Start-to-Finish (DF/SF) : le successeur ne peut pas finir avant que le prédécesseur démarre. Contre-intuitif, rare, réservé à des cas de continuité de service. À éviter quand on débute.
Sur chaque lien, on peut ajouter un décalage (lag) : un délai positif ou négatif entre les deux activités. Un lag de +7 jours sur un lien FD signifie « attendre 7 jours après la fin du prédécesseur avant de démarrer ». C'est exactement ce qu'on utilise pour un temps de séchage du béton.
Un lag n'est pas une activité : il ne consomme pas de ressource et ne se voit pas comme une barre. Pour un délai significatif et porteur d'enjeu (cure du béton, validation administrative), beaucoup de planners préfèrent créer une vraie activité dédiée, plus lisible et pilotable.
— Bonne pratique de planification
Lier plutôt que dater : un planning qui vit
C'est le principe fondateur de la planification par réseau, et la raison d'être d'un outil comme Primavera P6. On ne fixe pas les dates des activités à la main — on pose la logique, et l'outil calcule les dates.
La différence est énorme en exploitation. Si vous tapez les dates en dur et que le terrassement prend une semaine de retard, vous devez décaler manuellement toutes les activités suivantes, une par une, sans en oublier. Avec un réseau de liens, vous modifiez la seule durée du terrassement et l'outil recalcule automatiquement toute la cascade : génie civil, charpente, bardage, lots techniques, essais se décalent d'eux-mêmes.
Un planning piloté par sa logique est un planning vivant : il réagit au réel. Un planning piloté par des dates figées est une photo morte qui ment dès le premier aléa. C'est pourquoi un réseau logique complet et propre vaut bien plus que des barres bien alignées.
Les contraintes : à manier avec parcimonie
Une contrainte (constraint) impose une date à une activité, indépendamment de sa logique. On les pose dans l'onglet Status de l'activité (champs Primary / Secondary Constraint). Les plus courantes :
- Start On / Start On or After : démarrer à une date donnée, ou pas avant (utile pour une autorisation administrative attendue).
- Finish On / Finish On or Before : finir à une date, ou pas après (échéance contractuelle).
- As Late As Possible (ALAP) : repousser l'activité au plus tard sans retarder le projet.
Le danger : une contrainte casse le recalcul automatique. Une activité « bloquée » par une date ne se décale plus quand son prédécesseur glisse — et le planning se met alors à mentir en silence. Trop de contraintes transforment un réseau vivant en patchwork de dates figées.
Bonnes pratiques
- Réseau logique complet : chaque activité a au moins un prédécesseur et un successeur.
- Liens FD par défaut, autres types seulement si justifiés.
- Contrainte « dure » réservée aux jalons contractuels ou aux dates imposées réelles.
À éviter
- Activités « orphelines » sans prédécesseur ni successeur (open ends).
- Multiplier les contraintes Start On pour « caler » un planning.
- Saisir des dates en dur au lieu de poser des liens.
Cas fil rouge : terrassement → génie civil → charpente
Terrassement
Durée 10 j
Génie civil (radier)
Durée 15 j
Charpente métallique
Durée 12 j
Deux liens Fin → Début. Le lag de +7 jours entre génie civil et charpente couvre la cure du béton : on ne charge pas la structure avant qu'il ait atteint sa résistance. Si le terrassement glisse de 3 jours, génie civil, séchage et charpente se décalent automatiquement.
À retenir
- Une activité = ID + nom + durée. Codifier les ID par lot et ne pas les renuméroter en cours de route.
- Types d'activités : Task Dependent (par défaut), Resource Dependent, Level of Effort (support), Milestone (jalon, durée nulle).
- Durées : on planifie avec l'Original Duration, on pilote avec la Remaining Duration ; la durée à terminer peut dépasser l'OD.
- Quatre liens : FD/FS (à privilégier), DD/SS, FF, DF/SF (rare). Le lag ajoute un décalage (ex. cure béton).
- Lier plutôt que dater : un réseau de liens recalcule automatiquement la cascade quand une activité glisse.
- Les contraintes cassent le recalcul : à réserver aux jalons contractuels. Pas d'activité sans prédécesseur ni successeur.