Fondre une cloche, en France, en 2026, c'est répéter un geste vieux de plus de mille ans.

À peine deux fonderies concentrent aujourd'hui l'essentiel de la production hexagonale : Cornille-Havard à Villedieu-les-Poêles (Manche) et Paccard à Sevrier (Haute-Savoie).

Le savoir-faire campanaire est inscrit au titre du Patrimoine Culturel Immatériel par le ministère de la Culture et les deux acteurs majeurs sont labellisés Entreprise du Patrimoine Vivant (EPV).

Plongée dans une filière artisanale rare, ses métiers, ses salaires, ses procédés, son économie et ses débouchés.

1. Un savoir-faire de plus de mille ans

La fabrication des cloches en bronze coulé est attestée en France depuis l'époque carolingienne. Des cloches dites romanes coulées aux XIe et XIIe siècles sont encore en service dans certains clochers de l'Hexagone, témoignant de la durée de vie quasi-millénaire de ces objets.

Aujourd'hui, la production française est concentrée à plus de 95 % entre deux maisons historiques. La Fonderie Cornille-Havard opère à Villedieu-les-Poêles, dans la Manche, depuis 1865. La Fonderie Paccard, installée à Sevrier en Haute-Savoie, remonte à 1796, soit plus de 225 ans de transmission familiale.

Cornille-Havard

  • Lieu : Villedieu-les-Poêles (Manche)
  • Fondation : 1865
  • Effectif : environ 25 collaborateurs
  • Production : de l'ordre de 100 cloches par an
  • Label : Entreprise du Patrimoine Vivant
  • Visite : ouverte au public toute l'année

Paccard

  • Lieu : Sevrier (Haute-Savoie)
  • Fondation : 1796
  • Effectif : autour de 30 collaborateurs
  • Production : environ 80 à 120 cloches par an
  • Label : Entreprise du Patrimoine Vivant
  • Spécificité : activité couplée fonderie d'art Mont-Blanc

À côté de ces deux maisons subsistent quelques structures plus modestes ou aux activités plus diversifiées : la Fonderie Granier à Hérépian (Hérault), la Fonderie Bollée (Saint-Jean-de-Braye, Loiret), fondée en 1715, dont l'activité de production a été reprise par Cornille-Havard en 2017.

La production française totale se situe autour de 200 à 400 cloches par an selon les exercices, avec une part importante destinée à l'export (États-Unis, Asie, Moyen-Orient, restauration du patrimoine religieux européen).

Sources : Communications officielles Fonderies Cornille-Havard et Paccard ; Société Française de Campanologie ; Inventaire du Patrimoine Culturel Immatériel (ministère de la Culture).

2. Le bronze de cloches : une recette canonique

L'alliage utilisé pour les cloches, dit bronze de cloche ou airain, suit une proportion canonique transmise depuis le Moyen Âge : environ 78 % de cuivre pour 22 % d'étain. Cette composition donne un module d'élasticité élevé et une faible amortissement acoustique, deux qualités déterminantes pour la propagation et la richesse harmonique du son.

Sur des cloches prestigieuses ou commémoratives, on rencontre parfois des ajouts symboliques d'argent ou d'or, sans effet acoustique mesurable mais d'une portée patrimoniale forte (cloches votives, dons de paroissiens, etc.).

Caractéristique Valeur / Comportement
Cuivre~78 % (constituant majeur, conductivité)
Étain~22 % (rigidité, sonorité)
Température de fusionenviron 1 200 à 1 250 °C
Durée de vieplusieurs siècles, jusqu'à 1 000 ans documentés
Note fondamentaledéterminée par diamètre, épaisseur du bord et profil

La note fondamentale d'une cloche est définie principalement par son diamètre et l'épaisseur de son bord (la pince). La relation entre ces paramètres et la hauteur du son a été codifiée empiriquement dès le Moyen Âge, puis formalisée par les fondeurs aux XIXe et XXe siècles.

Une cloche bien conçue produit non pas une seule fréquence mais un spectre harmonique riche : fondamentale, octave grave (le hum), tierce mineure, quinte, octave aiguë. C'est l'équilibre entre ces partiels qui distingue une cloche réussie d'un objet sourd.

Sources : Société Française de Campanologie ; documentation technique Fonderie Paccard ; Inventaire du Patrimoine Culturel Immatériel.

3. Le procédé de fabrication, étape par étape

La fabrication d'une cloche selon la méthode traditionnelle repose sur un moule en argile à trois couches (faux moule, fausse cloche, chappe), monté autour d'un noyau de briques. C'est un procédé long, qui s'étend sur plusieurs semaines pour les pièces importantes.

# Étape Description
1 Plan de cloche Calcul du diamètre, du poids, du profil et des épaisseurs pour obtenir la note voulue (gamme grégorienne ou tempérée).
2 Faux moule Noyau en briques recouvert d'argile, façonné aux gabarits dits trousseau et fausse cloche.
3 Fausse cloche Couche d'argile et de suif appliquée sur le faux moule, à la forme exacte de la cloche finale.
4 Chappe Couche d'argile et de brique réfractaire qui enveloppe la fausse cloche ; les ornements (inscriptions, frises, médaillons) y sont appliqués en négatif.
5 Cuisson Mise au feu progressive (souvent au bois), durcissement de la chappe.
6 Démoulage de la fausse cloche Retrait de la couche intermédiaire après cuisson : le vide entre faux moule et chappe correspond à la cloche finale.
7 Mise en fosse Le moule est enterré pour résister à la pression du métal liquide ; raccordement des chenaux de coulée.
8 Coulée Fusion du bronze au four à 1 200-1 250 °C, coulée par gravité, refroidissement sur plusieurs jours.
9 Démoulage final et accord Ponçage et tournage intérieur pour micro-ajuster la note (accordage, uniquement par allègement).

Les ornements appliqués sur la chappe — nom de la cloche, marraine et parrain, date, dédicace, frises — sont aussi importants que la sonorité elle-même. Ils inscrivent l'objet dans une histoire et un territoire et engagent juridiquement les commanditaires (paroisse, commune, association).

Sources : Documentation Fonderie Cornille-Havard ; Fonderie Paccard ; Société Française de Campanologie.

4. Les acteurs et le marché

Le marché campanaire français combine commandes neuves (cathédrales, églises, mairies, monuments commémoratifs, navires, horloges) et activités de restauration (audits acoustiques, refonte d'une cloche fêlée, remplacement du battant, joug en chêne).

La fourchette de prix est large : de 5 000 à 50 000 € pour une cloche d'église standard, de 100 000 à 500 000 € et plus pour un bourdon de plusieurs tonnes, jusqu'à plusieurs millions d'euros pour les commandes patrimoniales emblématiques (cathédrales).

Cloches célèbres françaises (sélection)

Cloche / commande Fonderie Lieu
Bell of Hope (don des Londoniens après le 11 septembre) Paccard New York (États-Unis)
World Peace Bell Paccard Newport (Kentucky, États-Unis)
Cloches du Mont-Saint-Michel Cornille-Havard / Paccard (selon époques) Mont-Saint-Michel (Manche)
Cloches de la reconstruction de Notre-Dame de Paris Cornille-Havard Paris

L'épisode de la reconstruction de Notre-Dame de Paris après l'incendie de 2019 a remis en lumière la filière : la cathédrale a reçu de nouvelles cloches issues des ateliers de Cornille-Havard, en complément du bourdon historique Emmanuel conservé depuis le XVIIe siècle.

À l'échelle européenne, la concurrence reste limitée et structurée autour de quelques noms : Royal Eijsbouts et Petit & Fritsen aux Pays-Bas (Petit & Fritsen ayant été racheté par Eijsbouts), Whitechapel Bell Foundry au Royaume-Uni (production arrêtée en 2017), Olsen Nauen en Norvège, Grassmayr à Innsbruck (Autriche), maison familiale active depuis près de 600 ans.

Sources : Communiqués des fonderies Cornille-Havard et Paccard ; Société Française de Campanologie ; archives municipales de Villedieu-les-Poêles et de Sevrier.

5. Métiers, formations et compétences

La fonderie de cloches mobilise un collectif réduit mais très spécialisé. À l'échelle du pays, on estime à 10 à 15 seulement le nombre de fondeurs experts capables de conduire de bout en bout la fabrication d'une cloche traditionnelle.

Fondeur de cloche

Maître d'œuvre du process. Transmission essentiellement orale, en alternance interne. Très peu de postes en France.

Mouleur de cloche

Façonne briques et argile, monte le faux moule, la fausse cloche et la chappe. Geste artisanal exigeant plusieurs années de pratique.

Sculpteur ornementiste

Grave inscriptions, frises et médaillons sur cires et argile. Métier au croisement de la fonderie d'art bronze.

Régleur-accordeur / campanologue

Oreille très exercée et culture des harmoniques. Ajuste la note par tournage intérieur (jusqu'à 1-3 demi-tons).

Marteleur

Finition de la surface, ciselure, polissage. Métier proche de la chaudronnerie d'art.

Poseur de cloche

Entreprises spécialisées qui équipent les clochers : battant, joug en chêne, électrification, paratonnerre.

L'installation finale en clocher mobilise des entreprises dédiées : Bodet (Beaupréau-en-Mauges), Voegelé (Strasbourg), Cornille-Havard directement, ou encore Mamias (Lyon). Elles couvrent la pose, l'automatisation des sonneries et la mise en sécurité (paratonnerre, fixations).

Quelles formations pour entrer dans la filière ?

Il n'existe pas, à proprement parler, de cursus diplômant fondeur de cloche. Le chemin standard combine :

  • Un CAP ou un Bac Pro Fonderie en alternance, dispensé notamment via les Pôles Formation UIMM (Saint-Étienne, Maubeuge).
  • Une spécialisation en entreprise, sur plusieurs années (souvent 5 à 10 ans avant l'autonomie complète).
  • L'École Boulle à Paris, pour le volet artisanat et fonderie d'art bronze (ornements).
  • Le Compagnonnage du Tour de France (Compagnons du Devoir, Compagnons du Tour de France des Devoirs Unis) pour les filières bronziers et fondeurs d'art.

Sources : Communications des Fonderies Cornille-Havard et Paccard ; Pôle Formation UIMM ; Compagnons du Tour de France des Devoirs Unis ; École Boulle.

6. Reconnaissance patrimoniale, salaires et avenir

Cornille-Havard et Paccard sont toutes deux labellisées Entreprise du Patrimoine Vivant (EPV), label d'État géré par le ministère de l'Économie qui distingue les savoir-faire industriels et artisanaux d'excellence. Le savoir-faire campanaire figure également à l'Inventaire du Patrimoine Culturel Immatériel français, piloté par le ministère de la Culture.

La Société Française de Campanologie contribue à la documentation et à la valorisation du patrimoine campanaire (cloches historiques, sonneries traditionnelles), avec des travaux relayés en lien avec la Direction Générale de la Création Artistique (DGCA) et les Directions Régionales des Affaires Culturelles (DRAC).

Salaires : des ordres de grandeur

Les rémunérations s'inscrivent dans le cadre de la convention collective de la Métallurgie et des accords d'entreprise. Les ordres de grandeur observés dans la filière (rémunération brute mensuelle) :

Ordres de grandeur indicatifs pour les métiers de la fonderie de cloches (rémunération brute mensuelle, base 35 h, hors primes).

Tourisme industriel et visites

Les deux fonderies ont fait de l'ouverture au public un pilier de leur modèle. La fonderie de Villedieu-les-Poêles accueille de l'ordre de 50 000 visiteurs par an, avec démonstrations de coulée à intervalles réguliers. La fonderie de Sevrier propose un musée et des visites guidées intégrés à son site historique en bord de lac d'Annecy.

Ce tourisme industriel constitue à la fois une source de revenus complémentaires et un levier de transmission : la visite donne à voir un métier rare, attire des vocations et entretient la mémoire d'un savoir-faire patrimonial.

Quel avenir pour la filière ?

Le marché reste stable autour de quelques centaines de cloches par an. Plusieurs moteurs soutiennent l'activité :

  • Restauration du patrimoine religieux en France et en Europe (cathédrales, abbayes, églises rurales).
  • Commandes exceptionnelles, dont la reconstruction de Notre-Dame de Paris.
  • Export : États-Unis (monuments commémoratifs), Asie (cloches bouddhistes au Japon notamment), Moyen-Orient.
  • Restauration et accordage des cloches anciennes encore en place dans les clochers français.

Sources : Label Entreprise du Patrimoine Vivant (ministère de l'Économie) ; Inventaire du Patrimoine Culturel Immatériel (ministère de la Culture) ; Société Française de Campanologie ; communications des Fonderies Cornille-Havard et Paccard ; convention collective de la Métallurgie.

Conclusion : un patrimoine vivant à protéger

La fonderie de cloches française tient sur deux maisons, quelques dizaines de professionnels et un savoir-faire transmis depuis le Moyen Âge. Sa solidité tient autant à la qualité de ses produits — des objets pensés pour durer mille ans — qu'à un ancrage territorial fort (Manche, Haute-Savoie, Hérault, Loiret).

La vraie question n'est ni technologique ni commerciale : c'est celle de la transmission des gestes et de l'oreille. Reconnaître, financer et faire connaître ces métiers rares relève désormais d'une politique publique du patrimoine vivant — au même titre que la restauration des monuments dans lesquels ces cloches prendront place pour les siècles à venir.

Sources & Références :

  • • Fonderie Cornille-Havard (Villedieu-les-Poêles)
  • • Fonderie Paccard (Sevrier)
  • • Société Française de Campanologie
  • • Inventaire du Patrimoine Culturel Immatériel (ministère de la Culture)
  • • Label Entreprise du Patrimoine Vivant (ministère de l'Économie)
  • • Direction Générale de la Création Artistique (DGCA)
  • • Compagnons du Tour de France des Devoirs Unis
  • • Pôle Formation UIMM
  • • Archives municipales de Villedieu-les-Poêles et Sevrier