Le lithium est devenu, en quelques années, un matériau aussi scruté que le pétrole l'a été au XXᵉ siècle.
Composant central des batteries lithium-ion (90 % des usages selon l'Agence internationale de l'énergie), il conditionne désormais le succès de la transition vers le véhicule électrique et le stockage stationnaire des énergies renouvelables.
Selon l'AIE et Benchmark Mineral Intelligence, la demande mondiale passerait de l'ordre de 700 000 tonnes de carbonate de lithium équivalent (LCE) en 2023 à 3 à 5 millions de tonnes d'ici 2030 — soit un facteur 4 à 8.
Or, l'Union européenne extrait aujourd'hui une part marginale de ce métal et raffine pour ainsi dire rien. Le Critical Raw Materials Act, entré en vigueur le 23 mai 2024, fixe pourtant des objectifs spectaculaires à l'horizon 2030.
Où en est concrètement la souveraineté française et européenne sur le lithium ? Quels sont les projets, les verrous, les métiers qui se créent ? État des lieux.
1. Pourquoi le lithium est devenu une matière première critique
Le règlement européen 2024/1252 dit Critical Raw Materials Act (CRMA), entré en vigueur le 23 mai 2024, classe le lithium parmi les strategic raw materials. La Commission européenne y fixe des objectifs chiffrés à l'horizon 2030 pour chacune des matières critiques stratégiques.
Ces objectifs visent à réduire la dépendance européenne, particulièrement vis-à-vis de la Chine, qui contrôle aujourd'hui une part dominante du raffinage selon l'Agence internationale de l'énergie (Critical Minerals Outlook).
| Indicateur CRMA (objectifs UE 2030) | Cible |
|---|---|
| Part de la consommation UE issue de l'extraction sur le sol européen | ≥ 10 % |
| Part de la consommation UE issue du raffinage sur le sol européen | ≥ 40 % |
| Part de la consommation UE issue du recyclage | ≥ 15 % |
| Plafond d'importations depuis un seul pays tiers | ≤ 65 % |
Source : Règlement (UE) 2024/1252 du 11 avril 2024, dit Critical Raw Materials Act.
Côté demande, le lithium est aujourd'hui consommé à plus de 90 % par l'industrie des batteries lithium-ion, selon les chiffres compilés par l'USGS (Mineral Commodity Summaries) et l'AIE. Le solde se partage entre verres, céramiques techniques, graisses lubrifiantes et applications pharmaceutiques.
Selon les scénarios de l'AIE et de Benchmark Mineral Intelligence, la demande mondiale passerait d'environ 700 000 t LCE aujourd'hui à une fourchette de 3 à 5 millions de tonnes en 2030. À l'échelle européenne, la trajectoire de déploiement des gigafactories suppose à elle seule plusieurs centaines de milliers de tonnes annuelles.
2. La géographie mondiale du lithium aujourd'hui
La production mondiale de lithium repose sur deux familles de gisements. Les saumures du triangle ABC (Argentine, Bolivie, Chili — désert d'Atacama et salars andins) et le spodumène en roche dure (hard rock), majoritairement exploité en Australie.
Selon les chiffres compilés par l'USGS pour 2023, l'Australie et le Chili représentent à eux deux la grande majorité de l'extraction primaire, devant la Chine et l'Argentine.
Répartition indicative de la production mondiale de lithium 2023 (en % du total). Source : USGS, Mineral Commodity Summaries 2024 — Lithium.
Mais la véritable concentration se joue au stade du raffinage. Selon l'AIE (Critical Minerals Outlook), la Chine raffine plus des deux tiers du lithium mondial, qu'il soit extrait sur son sol, importé d'Australie sous forme de concentré de spodumène ou acquis via les actifs miniers chinois en Amérique latine et en Afrique.
Aux États-Unis, l'Inflation Reduction Act de 2022 a déclenché une vague d'investissements dans des projets domestiques (par exemple Thacker Pass au Nevada, ou Snow Lake au Manitoba côté canadien). L'Europe, elle, partait quasiment de zéro.
3. Ressources et projets français
La France dispose d'un atout rare : un gisement de mica lithinifère identifié de longue date par le BRGM dans le Massif central. Ce gisement constitue aujourd'hui le projet domestique de référence.
Imerys / EMILI — Beauvoir (Allier)
Annoncé par Imerys en octobre 2022, le projet EMILI (Exploitation de Mica Lithinifère par Imerys) prévoit d'exploiter le gisement historique d'Echassières (Allier), connu pour avoir abrité la mine de kaolin de Beauvoir. Les ressources annoncées par Imerys s'établissent autour de 1 million de tonnes de LCE.
L'objectif communiqué est de produire 34 000 tonnes par an d'hydroxyde de lithium monohydraté (LiOH·H₂O ou LHM) à partir de 2028-2029, pour un investissement annoncé autour d'un milliard d'euros. Le procédé combine extraction souterraine en galerie, concentration par flottation et raffinage hydrométallurgique intégré sur site.
Le projet a été labellisé « Strategic Project » par la Commission européenne au titre du CRMA en mars 2025.
Lithium géothermal — fossé rhénan
Un second front s'ouvre dans le fossé rhénan. Eramet, associé à Électricité de Strasbourg (ESG, filiale d'EDF), explore l'extraction directe de lithium (Direct Lithium Extraction, DLE) à partir des eaux géothermales puisées à 150-200 °C dans les sites de Soultz-sous-Forêts et Rittershoffen.
Côté allemand de la même formation géologique, la société Vulcan Energy Resources (cotée ASX/Francfort) développe son projet Zero Carbon Lithium, avec une industrialisation projetée à l'horizon 2026-2027. Les pilotes français et allemands constituent une famille de projets convergente.
Synthèse des projets domestiques
| Projet | Localisation | Type de gisement | Capacité visée | Calendrier annoncé |
|---|---|---|---|---|
| Imerys EMILI | Beauvoir, Allier (FR) | Mica lithinifère (hard rock) | 34 000 t/an LiOH·H₂O | Production 2028-2029 |
| Eramet/ESG géothermal | Soultz / Rittershoffen (FR) | Saumure géothermale (DLE) | Pilote en cours | Industrialisation 2027-2028 |
| Vulcan Energy | Fossé rhénan (DE, exploration FR) | Saumure géothermale (DLE) | ~24 000 t/an LiOH·H₂O (phase 1) | Production prévue 2026-2027 |
Capacités et calendriers tels qu'annoncés publiquement par les opérateurs ; sous réserve d'avancement des autorisations.
En dehors d'Echassières, aucun autre gisement français de taille industrielle n'est aujourd'hui en développement actif. Eramet, par ailleurs, exploite déjà la saumure de Centenario en Argentine, projet entré en production en 2024.
4. Filière raffinage et précurseurs en Europe
Disposer d'un gisement ne suffit pas. Pour alimenter une gigafactory, il faut une chaîne complète : minerai → concentré → sels de qualité batterie (hydroxyde ou carbonate) → précurseurs cathode (PCAM, Precursor Cathode Active Material) → matière active cathode (CAM, Cathode Active Material) → électrodes → cellules.
L'Europe construit pas à pas cette chaîne. Plusieurs projets se positionnent sur le segment raffinage et amont matériau.
Vulcan Energy (Allemagne)
Extraction DLE rhénane couplée à un site de raffinage projeté à Francfort. Approche bas-carbone valorisant la chaleur géothermale.
Imerys EMILI (France)
Modèle pleinement intégré mine + concentration + raffinage hydrométallurgique sur site, dans l'Allier.
Cornish Lithium / British Lithium (Royaume-Uni)
Projets en Cornouailles sur micas (zinnwaldite) et saumures profondes. Échelle pilote à pré-industrielle.
Savannah Resources (Portugal)
Projet Mina do Barroso sur spodumène. En cours d'évaluation environnementale, forte opposition locale.
AMG Lithium (Allemagne)
Première unité de raffinage de spodumène importé à Bitterfeld ; capacité phase 1 annoncée autour de 20 000 t/an de LiOH.
Keliber / Sibanye-Stillwater (Finlande)
Projet intégré spodumène + raffinage à Kokkola, sur la côte ouest finlandaise.
Le maillon faible : précurseurs et matière cathode
Le véritable point de vigilance européen se situe à l'étage suivant : la production de PCAM et de CAM, où la dépendance vis-à-vis de la Chine, de la Corée du Sud et du Japon est massive.
Côté France, Verkor (Dunkerque) et les partenariats nouués autour d'ACC (Douvrin) prévoient des unités CAM, mais leur démarrage industriel s'échelonne sur 2026-2028. Umicore (Belgique) reste, à ce jour, l'un des rares acteurs européens significatifs aux côtés de l'arrivée annoncée du japonais Sumitomo Metal Mining.
5. Verrous technico-économiques et controverses
Trois verrous principaux ralentissent la concrétisation de la souveraineté européenne sur le lithium : l'acceptabilité sociale des projets miniers, leur soutenabilité environnementale et la volatilité extrême des prix du métal.
Acceptabilité sociale
À Echassières, plusieurs associations locales (Préservons la Forêt, Sismographe) contestent le projet EMILI. Étude d'impact et enquête publique 2024-2025 en cours. Le projet doit obtenir DUP et arrêté préfectoral ICPE.
Empreinte environnementale
Spodumène chinois ~10-15 tCO₂/t LCE ; saumure Atacama ~3-5 tCO₂/t mais 2 millions de litres d'eau/t LCE ; DLE géothermal projeté ~1-3 tCO₂/t. Le différentiel européen porte autant sur l'eau que sur le carbone.
Volatilité des prix
Carbonate de lithium SQM EX-Mine ~80 000 $/t fin 2022, autour de 10 000 $/t fin 2023, 12-15 000 $/t en 2024. Les business plans européens sont sensibles à un prix bas durable.
L'enjeu de l'eau et des déchets de procédé
Les ordres de grandeur issus de la littérature scientifique convergent : la consommation d'eau atteint environ 2 millions de litres par tonne de LCE pour les saumures du salar d'Atacama, contre une consommation typiquement comprise entre 10 et 50 m³/t pour les procédés hard rock européens, et des chiffres beaucoup plus faibles encore annoncés pour la DLE géothermale.
À Echassières, les principaux points soulevés lors de la concertation publique portent sur les poussières, les nuisances de transport routier, la consommation d'eau, les eaux d'exhaure (eaux pompées au fond des galeries) et la gestion des déchets de traitement hydrométallurgique. L'autorisation ICPE et la Déclaration d'Utilité Publique conditionnent l'avancement du projet.
La concurrence des autres chimies
Sur la durée, la souveraineté lithium pourrait être partiellement relativisée par la montée de chimies alternatives. Les batteries sodium-ion — sur lesquelles travaillent CATL, BYD, ou en France Tiamat (Amiens) — gagnent du terrain sur le stockage stationnaire et le véhicule abordable.
À l'inverse, l'industrialisation des cellules tout solide à anode lithium-métal, attendue à partir de la fin de la décennie, ferait au contraire grimper l'intensité lithium par kWh produit. Le scénario de la demande reste donc encadré par une forte incertitude.
6. Métiers et formations associés
L'émergence de la filière lithium française fait remonter des besoins en compétences que la France n'avait plus mobilisés à grande échelle depuis le déclin de ses mines de charbon et de métaux. Le Comité Stratégique de Filière Mines et Métallurgie et l'UNICEM alertent depuis plusieurs années sur la pénurie de profils miniers et hydrométallurgistes.
Profils et formations de référence
| Métier | Formation type | Mission cœur |
|---|---|---|
| Géologue mines | Master Géosciences, École des Mines Nancy / Saint-Étienne, ENSG Nancy | Caractérisation de gisement, modélisation des ressources |
| Ingénieur procédés hydrométallurgie / DLE | ENSIACET (Toulouse), ENSCMu Mulhouse, Centrale Lille | Conception et conduite des unités de raffinage |
| Opérateur mine / concentrateur | Bac Pro Procédés Industriels, BTS Industries des Procédés | Conduite des installations, surveillance des paramètres |
| Responsable environnement / HSE mine | BTS GEMEAU, Master HSE, ingénieur environnement | Suivi ICPE, gestion eaux et déchets, conformité réglementaire |
| Juriste matières premières critiques | Master Droit minier / Droit de l'environnement industriel | Conformité CRMA, DUP, contrats long terme |
| Supply chain raw materials | École d'ingénieur + spécialisation achats / supply | Sécurisation des approvisionnements, traçabilité |
Niveaux de rémunération indicatifs
Les fourchettes communiquées par les recruteurs spécialisés et les retours du secteur sont les suivantes, sous réserve de la zone géographique et de la taille de l'entreprise :
- Ingénieur procédés mines / raffinage junior : 40 000 - 65 000 € brut/an
- Ingénieur procédés confirmé : 60 000 - 90 000 € brut/an
- Expert hydrométallurgie / DLE : 90 000 - 130 000 € brut/an et plus
Conclusion : une souveraineté à construire à marche forcée
La France et l'Europe se trouvent dans une position paradoxale. Elles disposent de ressources géologiques exploitables — Echassières, fossé rhénan, gisements ibériques et nordiques — mais doivent reconstituer en moins d'une décennie une chaîne industrielle abandonnée depuis quarante ans.
Le Critical Raw Materials Act trace une ligne d'horizon claire : 10 % d'extraction, 40 % de raffinage, 15 % de recyclage sur sol européen d'ici 2030. Atteindre ces objectifs supposera de lever simultanément les verrous d'acceptabilité locale, de soutenabilité environnementale, de volatilité économique et de pénurie de compétences. Aucun de ces verrous n'est aujourd'hui clos.