Dans l'industrie à risques majeurs, une image vaut mille pages d'étude de dangers. C'est le pari de la méthode du nœud papillon, dite « Bow-Tie ».

Combinant un arbre des causes à gauche et un arbre des conséquences à droite, articulés autour d'un événement redouté central (ERC), elle est devenue la représentation de référence pour les sites SEVESO seuil haut, l'aviation civile, la pharmacie stérile ou le nucléaire.

Normalisée par l'INERIS (guide Ω 7) et intégrée à la norme EN 31010, elle structure aujourd'hui la quasi-totalité des études de dangers (EDD) déposées en DREAL.

Décryptage de la méthode, des barrières, des cas d'usage industriels et des métiers qui s'en emparent.

1. Qu'est-ce qu'un nœud papillon ?

Le nœud papillon (en anglais Bow-Tie) est une méthode visuelle d'analyse de risque qui représente, sur un même schéma, l'enchaînement des causes pouvant conduire à un accident, l'événement redouté lui-même, puis le déroulement des conséquences possibles.

Sa forme caractéristique — deux arbres déployés en miroir autour d'un événement redouté central (ERC) — ressemble à un nœud papillon ou à un nœud de cravate, d'où son nom.

À gauche, on retrouve l'arbre des causes (les Threats en littérature anglo-saxonne). À droite, l'arbre des conséquences (phénomènes dangereux puis effets sur les cibles humaines, environnementales et matérielles). Entre les deux, l'ERC : la perte de confinement, de contrôle ou d'intégrité qui marque le basculement.

Une méthode née de l'industrie pétrolière

Le concept Bow-Tie est généralement attribué aux travaux conduits dans les années 1970 par ICI puis approfondis par Royal Dutch Shell à partir des années 1990, dans la foulée des grandes catastrophes industrielles (Flixborough 1974, Bhopal 1984, Piper Alpha 1988).

Elle a ensuite été standardisée en France par l'INERIS dans le guide Ω 7 « Méthodes d'analyse des risques générés par une installation industrielle » et par le projet européen ARAMIS. La norme internationale EN 31010 (Management du risque — Techniques d'évaluation des risques) liste désormais explicitement le Bow-Tie parmi les méthodes d'évaluation recommandées.

Sources : INERIS, guide Ω 7 (DRA-10) ; norme EN 31010 ; projet ARAMIS ; Code de l'environnement (Art. L. 515-1 et s.).

2. Les composants du diagramme

Comprendre un Bow-Tie suppose de bien distinguer ses cinq briques fondamentales. Chacune occupe une position précise sur le schéma et joue un rôle non interchangeable.

La règle structurante : la prévention agit toujours avant l'ERC, la protection toujours après. Mélanger les deux est l'erreur la plus fréquente des analyses bâclées.

Composant Position Rôle Exemples industriels
Causes (Threats) Extrémité gauche Événements initiateurs pouvant conduire à l'ERC Corrosion, surremplissage, erreur opérateur, choc mécanique, foudre
Barrières de prévention Branches de gauche Empêchent ou réduisent la probabilité d'atteindre l'ERC LOTO consignation, capteurs de niveau HH, soupape de sécurité, automatisme verrouillé, formation, procédure de marche
Événement Redouté Central (ERC) Centre (nœud) Point de bascule : perte de confinement, de contrôle ou d'intégrité Rupture de bac, fuite de gaz toxique, perte d'intégrité aseptique, déraillement
Barrières de protection Branches de droite Limitent ou atténuent les conséquences une fois l'ERC déclenché Cuvette de rétention, sprinkler / déluge, EPI, POI / PPI, alerte sirène
Conséquences Extrémité droite Phénomènes dangereux et effets sur les cibles UVCE, BLEVE, feu de nappe, dispersion toxique, effets thermiques / surpression

Source : adapté de INERIS, guide Ω 7 (méthodologie Bow-Tie).

Le concept clé : les Mesures de Maîtrise des Risques (MMR)

Dans la terminologie INERIS et SEVESO, les barrières qualifiées selon des critères de performance prennent le nom de Mesures de Maîtrise des Risques (MMR). Quatre critères structurent leur qualification :

  • Indépendance vis-à-vis des autres barrières (pas de mode commun de défaillance)
  • Efficacité (capacité à remplir la fonction de sécurité visée)
  • Temps de réponse compatible avec la cinétique du phénomène
  • Testabilité / maintenabilité dans la durée

Sources : INERIS Ω 7 ; INERIS Ω 10 (évaluation des barrières techniques de sécurité) ; arrêté du 29 septembre 2005 modifié.

3. Construire un Bow-Tie en 6 étapes

L'élaboration d'un nœud papillon n'est pas un exercice graphique : c'est l'aboutissement d'un travail d'analyse pluridisciplinaire associant l'exploitant, le service HSE, les bureaux d'études et, le cas échéant, des organismes tiers experts.

La méthodologie consensuelle (INERIS, ICSI, IChemE) se déroule en six étapes ordonnées.

1 Identifier l'ERC

À partir d'une analyse préliminaire de risques (APR) ou d'une étude HAZOP, lister les pertes potentielles (confinement, contrôle, intégrité) propres à l'installation.

2 Lister les causes

Mobiliser les 5M d'Ishikawa, l'AMDEC, les retours d'expérience (base ARIA / BARPI), la jurisprudence ATEX, incendie ou chimique pour cartographier les événements initiateurs.

3 Identifier les conséquences

Modéliser les phénomènes dangereux : UVCE, BLEVE, feu de nappe, dispersion toxique, flash thermique, surpression. Évaluer les zones d'effets (humain, environnement, biens).

4 Identifier les barrières

Recenser les barrières existantes et en projet, en distinguant rigoureusement préventives (à gauche) et protectrices (à droite).

5 Qualifier les barrières

Attribuer un Niveau de Confiance (NC), évaluer l'indépendance, le temps de réponse, les modes de défaillance. C'est l'étape qui transforme des barrières en MMR.

6 Évaluer le risque résiduel

Croiser probabilité × gravité après barrières dans la matrice MMR (arrêté du 29 septembre 2005) et déterminer si le niveau est acceptable au sens du principe ALARP.

En pratique, la construction d'un Bow-Tie fait l'objet d'itérations. L'identification de barrières insuffisantes en étape 5 conduit fréquemment à proposer de nouvelles MMR, qu'il faut ensuite réintégrer dans le diagramme et requalifier.

C'est cette boucle qui justifie le pilotage du Bow-Tie comme outil vivant tout au long de la vie de l'installation, et non comme une simple livrable initiale.

Sources : INERIS Ω 7 et Ω 9 (probabilité d'occurrence) ; ICSI, cahiers de la sécurité industrielle ; IChemE, HAZOP and Bow-Tie Risk Analysis.

4. Cas d'usage concrets en industrie

Loin d'être un exercice théorique, le nœud papillon irrigue désormais la quasi-totalité des secteurs où le risque accidentel peut générer des effets graves au-delà de l'enceinte de l'exploitant.

Voici les principaux contextes d'usage observés en France et au plan international.

Secteur ERC typique Cadre réglementaire ou référentiel
SEVESO seuil haut / bas (chimie, raffinage, dépôts) Perte de confinement d'un bac d'hydrocarbures, fuite de gaz toxique, explosion de poussières Directive SEVESO III (2012/18/UE) ; Code de l'environnement Art. L. 515-1 et s. ; arrêté du 29 septembre 2005 modifié
Aviation civile Bird strike, contamination de piste, perte de séparation OACI / ICAO, Safety Management Manual (Doc 9859)
Ferroviaire Franchissement de signal, défaillance ETCS, collision passage à niveau EPSF (Établissement Public de Sécurité Ferroviaire) ; règlement (UE) 402/2013
Pharma stérile Perte d'intégrité aseptique sur ligne de remplissage d'injectables Annexe 1 des BPF (révision 2022) ; ICH Q9 Quality Risk Management
Nucléaire Perte de réfrigérant, perte d'alimentation électrique, criticité INSAG (AIEA) ; approche barrière EPRI ; règlement ASN

Synthèse d'usages sectoriels — sources : INERIS, OACI, EPSF, EMA (Annexe 1), AIEA INSAG.

Exemple type : un bac de stockage d'essence sur site SEVESO

Pour fixer les idées, prenons un cas d'école très souvent traité dans les EDD : un bac aérien de stockage d'essence implanté dans une cuvette de rétention.

  • ERC : perte de confinement / présence d'essence inflammable dans la cuvette
  • Causes : corrosion interne, surremplissage, choc d'un engin, foudre, défaut de joint
  • Barrières de prévention : mesure de niveau redondante avec alarme HH, inspection périodique (API 653), étude foudre selon IEC 62305, mise à la terre, plan de circulation engins
  • Barrières de protection : cuvette de rétention dimensionnée, réseau déluge / mousse, détection gaz, POI (plan d'opération interne) et PPI (plan particulier d'intervention)
  • Conséquences potentielles : UVCE, BLEVE en cas d'effet domino, feu de nappe, pollution sol et nappe phréatique

Ce type de représentation, validé par la DREAL dans le cadre de l'EDD, sert ensuite de support pour les exercices POI, la formation des opérateurs et la communication avec les autorités et le public (PPRT, S3PI).

Sources : base ARIA (BARPI / DGPR) ; INERIS Ω 7 ; arrêté du 29 septembre 2005 modifié ; OACI Doc 9859 ; Annexe 1 des BPF.

5. Avantages, limites et outils logiciels

Comme toute méthode, le Bow-Tie présente un profil d'efficacité contrasté. Le connaître permet d'éviter deux écueils symétriques : l'utiliser à mauvais escient, ou refuser de l'utiliser au motif qu'il « ne quantifie pas tout ».

Avantages

  • Visualisation immédiate, accessible à des non-spécialistes
  • Communication facilitée avec direction, CSE, inspection DREAL, public
  • Identification des barrières manquantes ou redondantes
  • Base de priorisation des investissements HSE
  • Support naturel pour les exercices POI / PPI et la formation terrain

Limites

  • Ne quantifie pas en soi (probabilité fine non calculée)
  • Souvent complété par LOPA, Fault Tree Analysis ou simulations Phast / Effects
  • Risque de surcharge visuelle si trop d'éléments par branche
  • Qualité dépendante de l'analyse préliminaire amont
  • Tendance à figer l'analyse si pas remise à jour régulièrement

Les outils logiciels du marché

La construction industrielle de Bow-Tie repose souvent sur des outils dédiés, capables de gérer plusieurs centaines de barrières et leurs liens. Les principaux :

  • BowTieXP / BowTieServer (édité par Wolters Kluwer Enablon), historiquement développé par CGE Risk Management Solutions — référence du marché pétrolier et aviation
  • THESIS Bow-Tie (Idiomatic Software / ABS Group)
  • Modèles internes Excel / Visio / draw.io pour les structures plus modestes
  • Briques intégrées aux suites HAZOP / LOPA (Sphera, DNV Phast Risk)

Sources : norme EN 31010 ; INERIS Ω 10 ; CCPS, Guidelines for Initiating Events and Independent Protection Layers in LOPA.

6. Métiers, formations et opportunités

La maîtrise du Bow-Tie est une compétence recherchée par les industries à risques majeurs. Elle structure de nombreuses fiches de poste HSE / sécurité industrielle, et figure quasi systématiquement parmi les méthodes attendues sur les offres de Risk Manager industriel.

Les métiers concernés

  • Ingénieur HSE / SSE en site industriel
  • Ingénieur procédés-sécurité (process safety engineer)
  • Risk Manager industriel / responsable maîtrise des risques
  • Consultant ATEX / SEVESO / SIL (Bureau Veritas, Apave, DEKRA, SGS, INERIS Formation)
  • Responsable sécurité de site SEVESO

Repères de rémunération en France

À titre indicatif, les fourchettes de rémunération brute annuelle observées dans les offres et études sectorielles (Hays, Michael Page, APEC) pour les profils maîtrisant les méthodes Bow-Tie / HAZOP / LOPA :

Fourchettes indicatives brutes annuelles (k€), profils HSE / sécurité industrielle. Sources : études de rémunération Hays, Michael Page, APEC 2024-2025.

Côté freelance, les experts SEVESO / EDD indépendants facturent couramment 700 à 1 200 € HT / jour selon la complexité du site et la séniorité, avec des missions allant de l'expertise ponctuelle au pilotage d'EDD complètes.

Les formations qui mènent à la méthode

  • Masters HSE / QSE (INSA Strasbourg, Bordeaux INP ENSCBP, IUT QHSE, CESI Master Manager QSE, IFOCOP)
  • Mastère spécialisé Management Sécurité Industrielle (Mines Paris-Saclay, IFP School / ENSPM)
  • Formations continues dédiées Bow-Tie, HAZOP, LOPA, AMDEC (INERIS Formation, DEKRA, Bureau Veritas, Apave, SGS)

Certifications complémentaires

  • CMSE TÜV Rheinland (Certified Machinery Safety Expert)
  • Functional Safety Engineer TÜV (IEC 61511 / IEC 61508)
  • CSA Safety Manager et équivalents internationaux

Sources : APEC, études de rémunération ingénieurs HSE ; Hays Salary Guide ; Michael Page, baromètre QHSE ; programmes officiels INSA, Mines Paris-Saclay, INERIS Formation.

Conclusion : un outil de dialogue autant que d'analyse

Le nœud papillon n'est pas une formule magique : il ne calcule pas seul la probabilité d'un accident majeur, et il ne remplace ni les modélisations Phast / Effects, ni les analyses HAZOP / LOPA. Il en constitue toutefois la colonne vertébrale visuelle.

Sa vraie force réside dans sa capacité à faire dialoguer des acteurs aux cultures hétérogènes — opérationnels, ingénieurs, direction, inspecteurs, élus, riverains — autour d'une même représentation des risques. À l'heure où la pression réglementaire SEVESO et la judiciarisation des accidents industriels ne cessent de croître, c'est cette dimension qui en fait l'outil incontournable des prochaines décennies.

Sources & Références :

  • • INERIS, guide Ω 7 (DRA-10) et Ω 10
  • • Arrêté du 29 septembre 2005 modifié
  • • Directive SEVESO III (2012/18/UE)
  • • Code de l'environnement Art. L. 515-1 et s.
  • • Norme EN 31010
  • • ICSI — Cahiers de la sécurité industrielle
  • • IChemE
  • • OACI Doc 9859
  • • Base ARIA (BARPI / DGPR)
  • • Annexe 1 BPF (2022) ; ICH Q9
  • • AIEA INSAG