À la mort d'un conjoint retraité ou cotisant, le survivant peut percevoir une pension de réversion : une fraction de la retraite du défunt.

Mais derrière ce principe simple se cache un maquis de règles qui varient radicalement selon le régime — base ou complémentaire, salarié ou fonctionnaire, marié ou divorcé.

Le taux peut aller de 50 % à 60 %, les conditions d'âge et de ressources changent d'un guichet à l'autre, et un oubli de demande dans les 12 mois peut faire perdre le rétroactif.

Décryptage des règles applicables en 2026, des conditions, du calcul et des pièges qui privent chaque année des milliers de veufs et veuves de droits légitimes.

Avertissement : ce contenu informatif ne se substitue pas à un conseil juridique personnalisé. Pour une situation individuelle, rapprochez-vous de votre caisse de retraite ou d'un professionnel du droit.

1. Qu'est-ce que la pension de réversion ?

La pension de réversion est une fraction de la retraite — de base et/ou complémentaire — qui était versée à une personne décédée, et qui est reversée à son conjoint survivant. Elle s'applique aussi bien lorsque le défunt percevait déjà sa retraite que lorsqu'il cotisait encore au moment du décès.

Le dispositif trouve son origine dans la création de la Sécurité sociale en 1945. Il a été étendu et harmonisé par étapes successives, notamment par la loi du 21 août 2003 portant réforme des retraites, qui a refondu les conditions du régime général. Le cadre juridique central figure aux articles L. 353-1 à L. 353-6 du Code de la sécurité sociale pour le régime général, et à l'article L. 39 du Code des pensions civiles et militaires de retraite pour la fonction publique d'État.

Selon la DREES (Direction de la recherche, des études, de l'évaluation et des statistiques), environ 4,4 millions de personnes percevaient une pension de réversion fin 2022 en France, dont près de 88 % de femmes. La réversion représente une part substantielle du revenu de retraite de nombreuses veuves, en particulier pour les générations où l'écart de carrière entre conjoints reste marqué.

Source : DREES, « Les retraités et les retraites », édition 2024 (données 2022).

Sources : Code de la sécurité sociale, Art. L. 353-1 à L. 353-6 ; Code des pensions civiles et militaires de retraite, Art. L. 39 ; DREES, « Les retraités et les retraites », édition 2024 ; service-public.fr, fiche « Pension de réversion ».

2. Conditions générales : mariage, âge, ressources

Aucune règle unique ne s'applique. Chaque régime fixe ses propres conditions, ce qui rend la lecture du dossier difficile pour le conjoint survivant. Trois critères structurent toutefois la quasi-totalité des dispositifs : le mariage, un âge minimum et, pour certains régimes, un plafond de ressources.

Le mariage, condition quasi universelle

Dans le régime général comme dans la plupart des régimes complémentaires, seul le mariage ouvre droit à réversion. Les couples en PACS ou en concubinage sont exclus du dispositif (Art. L. 353-1 CSS ; voir aussi service-public.fr). Cette exigence a été plusieurs fois contestée mais elle est régulièrement confirmée, notamment par le Conseil constitutionnel.

À l'inverse du régime général, la durée du mariage n'est pas une condition d'ouverture pour la Sécurité sociale : un mariage très court peut suffire. En revanche, la durée joue ensuite pour le partage entre plusieurs ex-conjoints (voir section 4).

Condition d'âge

Le régime général (CNAV) impose un âge minimum de 55 ans (Art. L. 353-1 CSS). L'Agirc-Arrco applique le même seuil de 55 ans, avec une majoration possible pour enfants à charge. La fonction publique ne fixe pas, en principe, de condition d'âge pour la pension de réversion de l'État (Art. L. 38 et suivants du Code des pensions civiles et militaires).

Plafond de ressources : le cas du régime général

Le régime général conditionne la réversion à un plafond de ressources du survivant. Pour 2024, le plafond annuel publié par la CNAV s'élevait à environ 24 232 € pour une personne seule et 38 771 € pour un couple (chiffres à vérifier auprès de la CNAV à la date de la demande). Au-delà, la pension est réduite de la fraction qui dépasse le plafond — elle peut même être ramenée à zéro.

À l'inverse, l'Agirc-Arrco et la fonction publique ne soumettent pas la réversion à un plafond de ressources. Cette différence explique des écarts importants de revenu net selon le profil de carrière du défunt et du survivant.

Sources : Code de la sécurité sociale, Art. L. 353-1 à L. 353-3 ; Décret n° 2004-857 du 24 août 2004 ; CNAV, circulaires applicables ; service-public.fr, fiche « Pension de réversion du régime général » ; Agirc-Arrco, circulaire 2019-3-DRJ.

3. Taux de réversion selon le régime

Le taux de réversion représente la fraction de la pension du défunt reversée au conjoint survivant. Il varie sensiblement selon le régime, ce qui peut produire — pour une même carrière — des écarts de plusieurs centaines d'euros par mois.

Le tableau suivant synthétise les taux et conditions principaux. Il ne couvre pas l'intégralité des régimes spéciaux, qui appliquent leurs propres règles (souvent proches de la fonction publique).

Régime Taux Âge mini Plafond ressources Référence
Régime général (CNAV) 54 % 55 ans Oui (~24 232 € seul, 2024) Art. L. 353-1 CSS
Agirc-Arrco (complémentaire salariés) 60 % des points 55 ans Non Circ. 2019-3-DRJ
Fonction publique d'État (SRE) 50 % Pas de condition Non Art. L. 38 CPCMR
Fonction publique territoriale/hospitalière (CNRACL) 50 % Pas de condition Non Décret n° 2003-1306
IRCANTEC (complémentaire publique) 50 % 50 ou 55 ans selon cas Non Décret n° 70-1277
RSI / SSI indépendants (base) 54 % 55 ans Oui (similaire au régime général) Art. L. 643-7 CSS

Pour mieux mesurer ces écarts, prenons un exemple chiffré. Considérons un retraité qui percevait 1 500 € bruts/mois de retraite de base (régime général) et 800 € bruts/mois de retraite complémentaire (Agirc-Arrco). À son décès, la réversion brute théorique que peut percevoir le conjoint survivant — sous réserve des conditions de ressources et d'âge — s'établit ainsi :

  • Régime général : 54 % × 1 500 € = 810 €/mois.
  • Agirc-Arrco : 60 % × 800 € = 480 €/mois.
  • Total brut potentiel : ≈ 1 290 €/mois.

Sources : Code de la sécurité sociale, Art. L. 353-1, L. 643-7 ; Code des pensions civiles et militaires de retraite, Art. L. 38 ; Agirc-Arrco, circulaire 2019-3-DRJ ; Décret n° 2003-1306 du 26 décembre 2003 (CNRACL) ; service-public.fr ; info-retraite.fr.

4. Divorce, remariage et conjoints multiples

L'un des aspects les moins connus — et les plus contentieux — de la pension de réversion concerne les situations matrimoniales complexes : divorce, remariage du défunt, présence simultanée d'un ex-conjoint et d'un conjoint actuel.

Le divorce ne fait pas perdre le droit

Dans le régime général, le divorce ne supprime pas le droit à réversion. Un ex-conjoint divorcé non remarié peut prétendre à la réversion lorsque l'assuré décède, dans les mêmes conditions d'âge et de ressources qu'un conjoint survivant (Art. L. 353-3 CSS).

Remariage : règles divergentes selon le régime

Les régimes se séparent nettement sur le sort du remariage du survivant :

  • Régime général : le remariage, le PACS ou le concubinage ne suppriment pas, en principe, le droit à réversion, mais les revenus du nouveau ménage entrent dans le calcul des ressources — ce qui peut entraîner une réduction ou suspension.
  • Agirc-Arrco : la réversion est supprimée définitivement en cas de remariage (circulaire Agirc-Arrco 2019-3-DRJ). C'est une perte sèche.
  • Fonction publique (SRE / CNRACL) : la pension est suspendue en cas de remariage, PACS ou concubinage notoire (Art. L. 46 CPCMR), avec possibilité de rétablissement si la nouvelle union prend fin.

Partage entre conjoints et ex-conjoints survivants

Lorsque le défunt s'est marié plusieurs fois et que plusieurs personnes peuvent prétendre à la réversion, le régime général applique un partage au prorata des durées respectives de mariage (Art. L. 353-3 CSS).

Exemple : un assuré décède en laissant un ex-conjoint avec qui il était marié 20 ans, et un conjoint actuel marié 10 ans. La réversion totale (par exemple 810 €/mois côté Sécu) est répartie :

— Ex-conjoint : 20 / 30 = 67 % → ≈ 543 €/mois ;
— Conjoint actuel : 10 / 30 = 33 % → ≈ 267 €/mois.

Sources : Code de la sécurité sociale, Art. L. 353-3 ; Code des pensions civiles et militaires de retraite, Art. L. 46 ; Agirc-Arrco, circulaire 2019-3-DRJ ; info-retraite.fr.

5. Démarches et délais

La pension de réversion n'est jamais versée automatiquement. Le conjoint survivant — ou l'ex-conjoint divorcé non remarié — doit en faire la demande à chaque régime auquel le défunt avait cotisé. Un oubli, et c'est tout ou partie du droit qui s'évapore.

La règle clé : déposer la demande dans les 12 mois

La date d'effet de la pension de réversion dépend de la date de la demande :

— Demande déposée dans les 12 mois suivant le décès : la pension prend effet au 1ᵉʳ jour du mois suivant le décès (rétroactif, sous réserve que les autres conditions soient remplies à cette date) ;
— Demande déposée au-delà de 12 mois : la pension prend effet au 1ᵉʳ jour du mois suivant le dépôt — les mois antérieurs sont perdus.

La demande unique sur info-retraite.fr

Depuis 2020, le service public info-retraite.fr permet de déposer une demande unique de réversion en ligne couvrant le régime général, les complémentaires Agirc-Arrco et IRCANTEC, ainsi que de nombreux régimes spéciaux (SSI, MSA, fonction publique d'État, CNRACL, CNAVPL, etc.).

Cette demande unique a considérablement simplifié les démarches. Le service met les pièces à jour entre les régimes concernés. Une démarche papier reste possible (formulaire Cerfa 13364 pour la CNAV).

Pièces à fournir et délais d'instruction

Pièces de base

Acte de décès, livret de famille (ou extrait d'acte de mariage), pièce d'identité du demandeur, RIB.

Justificatifs de ressources

Pour le régime général : derniers avis d'imposition, justificatifs de revenus du foyer, attestations de retraites éventuellement déjà perçues.

Délai d'instruction

Compter en pratique 4 à 6 mois entre le dépôt complet et le versement de la première mensualité (variable selon la caisse).

Sources : service-public.fr, fiche « Demander une pension de réversion » ; info-retraite.fr ; CNAV, formulaire Cerfa 13364 ; circulaires CNAV applicables.

6. Pièges fréquents et points d'attention

Au-delà des règles formelles, plusieurs écueils récurrents font perdre chaque année des droits réels à des survivants insuffisamment informés. Six points méritent une vigilance particulière.

1. L'oubli des régimes complémentaires multiples

Un défunt ayant eu une carrière mixte (salarié puis fonctionnaire, ou cadre du privé puis contractuel public) a souvent cotisé à plusieurs régimes complémentaires : Agirc-Arrco, IRCANTEC, RAFP, voire CNAVPL ou CRPCEN selon la profession. Chaque régime sert sa propre réversion. Le service info-retraite.fr récapitule la carrière, mais il convient de vérifier en lisant les relevés de situation du défunt si tous les régimes ont bien été identifiés.

2. Le calcul du partage et les mariages courts

Le partage au prorata des durées de mariage suppose de connaître les dates exactes de chaque mariage et de chaque divorce. Une erreur dans l'état civil peut entraîner un mauvais calcul. Il est conseillé aux survivants en concurrence de fournir les actes de mariage et jugements de divorce dès la demande, plutôt que de laisser la caisse reconstituer.

3. Les ressources du couple : un piège récurrent

Dans le régime général, c'est l'ensemble des ressources du nouveau foyer qui est pris en compte si le survivant se remet en ménage. Beaucoup de bénéficiaires sont surpris de voir leur réversion réduite — voire suspendue — lorsqu'ils déclarent un PACS ou un concubinage avec une personne disposant elle-même d'une retraite. L'effet peut être important.

4. Pension d'invalidité et cumul

La perception d'une pension d'invalidité du régime général ne se cumule pas avec la pension de réversion : la première est en principe substituée par la seconde à l'âge légal. Des règles spécifiques existent pour le maintien temporaire — vérification recommandée auprès de la caisse.

5. Couples ayant divorcé puis vécu ensemble sans remariage

Cas plus fréquent qu'on ne le croit : un couple divorce, puis reprend la vie commune sans se remarier. Au décès, le survivant est juridiquement un ex-conjoint — pas un conjoint. Il peut prétendre à sa quote-part en tant qu'ex-conjoint divorcé non remarié, mais perd la possibilité d'invoquer le statut de conjoint marié. La nuance est cruciale en cas de concurrence avec un autre ex-conjoint.

6. Régimes spéciaux supprimés (clause « grand-père »)

La réforme de 2023 a fermé l'entrée des régimes spéciaux SNCF, RATP, IEG (industries électriques et gazières), Banque de France, CRPCEN clercs et employés de notaire pour les nouveaux entrants. Les agents déjà en poste conservent toutefois leurs droits via une clause « grand-père ». Les conditions de réversion de ces régimes restent donc applicables aux veuves et veufs d'anciens agents, selon les règles propres de chaque caisse.

Sources : Code de la sécurité sociale, Art. L. 353-1 à L. 353-6 ; Conseil d'orientation des retraites (COR), rapports annuels ; DREES, « Les retraités et les retraites », édition 2024 ; loi n° 2023-270 du 14 avril 2023 (réforme des retraites) ; circulaires Agirc-Arrco.

Conclusion : un droit complexe qui se réclame

La pension de réversion reste un filet de protection essentiel pour des millions de personnes — majoritairement des femmes — dont la carrière a été interrompue ou orientée vers le foyer. Mais c'est aussi un dispositif fragmenté, conditionné et chronophage : six régimes différents, six taux, six guichets, des plafonds qui changent, un délai de 12 mois qui ne pardonne pas.

Au-delà des règles, la bonne pratique consiste à anticiper la cartographie des régimes du défunt dès que possible — via le relevé de situation individuelle disponible sur info-retraite.fr — et à enclencher rapidement la demande unique en ligne. Pour les situations matrimoniales complexes (mariages multiples, concubinages, divorces avec reprise de vie commune), un éclairage de professionnel est souvent indispensable. Ce contenu informatif ne se substitue pas à un conseil juridique personnalisé.

Sources & Références

  • • Code de la sécurité sociale, Art. L. 353-1 à L. 353-6
  • • Code des pensions civiles et militaires de retraite, Art. L. 38, L. 39, L. 46
  • • Loi n° 2003-775 du 21 août 2003 (réforme des retraites)
  • • Loi n° 2023-270 du 14 avril 2023 (réforme des retraites)
  • • Décret n° 2004-857 du 24 août 2004
  • • Décret n° 2003-1306 du 26 décembre 2003 (CNRACL)
  • • Agirc-Arrco, circulaire 2019-3-DRJ
  • • CNAV, formulaire Cerfa 13364
  • • service-public.fr — fiche pension de réversion
  • • info-retraite.fr — demande unique de réversion
  • • DREES, « Les retraités et les retraites », édition 2024
  • • Conseil d'orientation des retraites (COR), rapports annuels