Droit du travail Mobilité inter-entreprises Article L. 8241-2

Prêt de main-d'œuvre à but non lucratif : cadre légal pour partager un salarié entre entreprises

Une PME a un expert maintenance en sous-charge, le voisin du même parc industriel cherche désespérément ce profil pour 6 mois : le prêt de main-d'œuvre à but non lucratif permet exactement ce partage. Cadre juridique strict (articles L. 8241-1 à L. 8241-3), conditions, mentions obligatoires de la convention et de l'avenant, risques de requalification en marchandage : le guide complet 2026.

Dossier mobilité & partage de compétences
Mis à jour : mai 2026 • Lecture : 12 min
Section 01

Définition juridique et principe

Le prêt de main-d'œuvre désigne la mise à disposition temporaire d'un salarié par son employeur (entreprise prêteuse) au profit d'une autre entreprise (entreprise utilisatrice), le contrat de travail initial étant maintenu. Le salarié reste juridiquement employé par l'entreprise prêteuse, qui continue à le rémunérer et à gérer ses cotisations sociales.

Le Code du travail (articles L. 8241-1 à L. 8241-3) pose un principe simple : le prêt à but lucratif est strictement interdit, sauf dans les cas légalement organisés (intérim, portage salarial, mise à disposition par une agence de placement). Seul le prêt à but non lucratif est autorisé sous conditions strictes.

La logique : éviter une marchandisation déguisée du travail, où une entreprise tirerait profit de la mise à disposition de salariés sans assumer les responsabilités sociales et fiscales de l'employeur. Le dispositif existe depuis longtemps, mais a été précisé par la loi Cherpion du 28 juillet 2011 et étendu aux PME par la loi PACTE du 22 mai 2019 et la loi du 5 septembre 2018 sur la liberté de choisir son avenir professionnel.

Section 02

But lucratif / non lucratif : la frontière

C'est la distinction centrale, et la plus délicate à manier en pratique. Une mauvaise qualification expose à des sanctions pénales graves.

But non lucratif (autorisé)

Article L. 8241-2 : l'opération est licite si l'entreprise prêteuse ne facture à l'utilisatrice que les coûts réels liés au salarié.

Coûts refacturables :

  • Salaire brut versé au salarié
  • Charges sociales patronales
  • Frais professionnels (déplacement, repas si applicable)
  • Quote-part éventuelle de mutuelle, prévoyance

Aucune marge bénéficiaire. Aucun frais de gestion. Aucune commission. La facture ressemble à une refacturation pure et simple.

But lucratif (interdit hors exceptions)

Article L. 8241-1 : toute opération à but lucratif ayant pour objet exclusif le prêt de main-d'œuvre est interdite, sous peine de sanctions pénales.

Exceptions légales :

  • Intérim (Entreprise de Travail Temporaire)
  • Portage salarial
  • Mise à disposition par une agence de mannequins
  • Sportifs professionnels
  • Groupements d'employeurs (GE)

Toute autre formule de prêt lucratif est constitutive du délit de prêt illicite de main-d'œuvre (article L. 8243-1).

Souplesse depuis 2018 : la loi du 5 septembre 2018 a introduit une exception pour les jeunes entreprises et PME (moins de 8 ans, moins de 250 salariés). Une grande entreprise peut leur prêter des salariés en facturant moins que le coût réel pendant 2 ans, sans être considérée comme à but lucratif (article L. 8241-3). Outil utile pour les politiques de soutien aux startups et PME.
Section 03

Les 5 conditions cumulatives à respecter

Pour qu'un prêt soit licite et non requalifiable, ces cinq conditions doivent être toutes réunies. L'oubli d'une seule expose à la requalification du dispositif.

1
Convention écrite

Une convention de mise à disposition signée entre les deux entreprises (prêteuse et utilisatrice) avant le début du prêt. Document contractuel obligatoire.

2
Accord exprès du salarié

Le salarié doit donner son accord écrit, formalisé par un avenant à son contrat de travail. Le refus n'est jamais fautif et ne peut justifier un licenciement.

3
Information du CSE

Information préalable et consultation du Comité Social et Économique (CSE) des deux entreprises (prêteuse et utilisatrice), avec inscription à l'ordre du jour.

4
Refacturation au coût réel

L'entreprise prêteuse ne peut facturer que les salaires versés, charges sociales et frais professionnels. Aucune marge, aucun bénéfice.

5
Maintien du contrat initial

Le salarié reste employé par l'entreprise prêteuse pendant toute la durée du prêt. Pas de transfert juridique, pas de double employeur.

Section 04

La convention de prêt : mentions obligatoires

Document signé entre l'entreprise prêteuse et l'entreprise utilisatrice. La loi (article L. 8241-2) impose plusieurs mentions impératives. Toute omission expose à la nullité du prêt.

Identité des parties

Raison sociale, SIRET, adresse, représentants légaux des deux entreprises (prêteuse et utilisatrice).

Identité du salarié

Nom, prénom, qualification professionnelle, fonction tenue chez l'employeur prêteur.

Durée du prêt

Date de début, date de fin (ou durée minimale). Pas de durée maximale légale, mais la jurisprudence sanctionne les prêts trop longs (> 24 mois) qui dénaturent le dispositif.

Tâches confiées

Description précise des missions chez l'utilisateur, en lien avec la qualification du salarié.

Mode de refacturation

Détail des coûts refacturés : salaires, charges, frais. Périodicité (mensuelle généralement). Démonstration explicite de l'absence de marge.

Lieu d'exécution & horaires

Adresse du site utilisateur, horaires applicables (alignés sur l'entreprise utilisatrice). Mention du télétravail si applicable.

Responsabilité & sécurité

Pendant le prêt, l'entreprise utilisatrice est responsable de la sécurité au poste. Le salarié relève du DUERP de l'utilisatrice.

Période d'essai

Une période d'essai facultative peut être prévue (en pratique 1 à 2 semaines). Permet à l'utilisatrice ou au salarié de revenir sur le prêt en cas d'inadéquation.

Conditions de retour

Engagement explicite du retour du salarié dans son entreprise d'origine à la fin de la mise à disposition. Reprise dans son poste antérieur ou équivalent.

Section 05

Avenant au contrat de travail : l'accord du salarié

Le salarié est au cœur du dispositif : aucun prêt n'est possible sans son accord exprès. Cet accord est formalisé par un avenant à son contrat de travail, signé par les deux parties (employeur prêteur + salarié) avant le début du prêt.

L'avenant doit reprendre les éléments essentiels de la convention de prêt : identité de l'entreprise utilisatrice, nature des tâches, durée, lieu, horaires. Il doit également préciser les caractéristiques particulières du poste et les éventuelles spécificités liées à l'environnement de travail (port d'EPI, habilitations, exposition à des risques).

Mentions impératives de l'avenant
  • Tâches confiées chez l'utilisatrice
  • Horaires & durée du travail
  • Lieu d'exécution
  • Caractéristiques particulières du poste
  • Durée du prêt
  • Période d'essai éventuelle
Refus du salarié : il n'est jamais fautif et ne peut entraîner ni sanction, ni licenciement, ni mesure défavorable. La Cour de cassation est très stricte sur ce point (Cass. soc. 11 mars 2003, n° 01-41.967). Une mise à disposition imposée unilatéralement sans signature est nulle, et le salarié peut prendre acte de la rupture du contrat aux torts de l'employeur.
Section 06

Cas pratiques et secteurs concernés

Le prêt à but non lucratif n'est pas marginal. Il concerne tous les secteurs, du tech au BTP en passant par l'agriculture saisonnière.

ESN & cabinet conseil

Une ESN dont la mission s'achève chez un client A peut prêter son consultant à une autre ESN partenaire le temps d'éviter l'inter-contrat. La rétribution se limite au salaire chargé. Pratique courante via les réseaux d'ESN spécialisées (Néosoft, Capgemini Engineering).

Industrie

Deux PME mécaniciennes du même bassin (Vendée, Pays de la Loire, Auvergne-Rhône-Alpes) partagent un expert en ERP, un soudeur codifié rare, ou un responsable qualité : le partage évite à chacune un recrutement à temps plein, optimise les coûts.

Agriculture saisonnière

Cas d'école : un ouvrier agricole partage son année entre deux exploitations aux saisons décalées (élevage l'hiver, vendanges et fruits l'été). Permet de stabiliser un emploi à temps plein sur deux exploitations sous-employeurs.

Soutien aux PME et startups

Une grande entreprise prête un cadre senior à une jeune startup pour 6 à 24 mois. Régime favorable depuis la loi PACTE (article L. 8241-3) : refacturation possible en dessous du coût réel, l'entreprise prêteuse pouvant prendre en charge une partie. Outil de mécénat de compétences.

Distribution & saisonnalité

Magasins de stations balnéaires (été) et de stations de ski (hiver) partagent vendeurs et caissiers. Modèle structurant en Bretagne, sur la Côte d'Azur et en Savoie. Souvent organisé via groupements d'employeurs (GE) plutôt que prêts ponctuels.

Crise & activité partielle

Pendant la crise Covid (2020-2021), de nombreux prêts ont été organisés entre secteurs (restauration vers grande distribution, hôtellerie vers logistique). Modèle d'employee sharing qui a permis de préserver des emplois pendant la chute d'activité.

Section 07

Risques juridiques et sanctions

Délit de prêt illicite (article L. 8243-1)

Si le prêt est requalifié en opération à but lucratif :

  • 2 ans d'emprisonnement
  • 30 000 € d'amende pour la personne physique
  • 150 000 € pour la personne morale
  • Interdiction d'exercer certaines activités
  • Affichage de la condamnation, parfois publication presse
Délit de marchandage (article L. 8231-1)

Marchandage : prêt qui vise à éluder la loi (durée du travail, salaires conventionnels, dispositions sociales). Sanctions identiques au prêt illicite, plus :

  • Solidarité fiscale et sociale entre les deux entreprises
  • Rappel de cotisations URSSAF et de salaires éventuels
  • Réintégration possible du salarié dans l'entreprise utilisatrice
  • Indemnisation du salarié pour préjudice moral
Indices de requalification fréquents : facture comprenant une marge ou un frais de gestion, durée excessive (> 24 mois), salarié sous l'autorité totale et exclusive de l'utilisatrice (subordination), absence de retour à l'entreprise prêteuse, intégration du salarié dans les effectifs de l'utilisatrice, absence d'information du CSE. L'inspecteur du travail apprécie globalement, en faisceau d'indices.
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Alternatives : GE, mobilité, mécénat de compétences

Groupement d'employeurs (GE)

Structure juridique (association ou coopérative) qui salarie directement et met à disposition de ses membres. Idéal pour partages réguliers et durables (article L. 1253-1). Plus de 5 000 GE en France, totalisant 50 000 salariés.

Mobilité volontaire sécurisée

Article L. 1222-12 à L. 1222-16. Permet à un salarié de plus de 24 mois d'ancienneté de travailler dans une autre entreprise pendant 1 à 24 mois, avec garantie de retour. Différent du prêt : le contrat est suspendu.

Mécénat de compétences

Mise à disposition gratuite à une association ou fondation reconnue d'utilité publique. Article 238 bis du CGI : réduction d'impôt de 60 % pour l'entreprise prêteuse. Encadrement spécifique mais intéressant fiscalement.

Intérim

Solution « clé en main » via une ETT : pas de gestion administrative entre les deux entreprises, mais coût élevé (marge ETT 15-25 %). Pas adapté aux profils experts ou pour les besoins long terme.

Portage salarial

Pour les profils experts indépendants, qui veulent conserver le statut salarié tout en intervenant dans plusieurs entreprises. Encadré par les articles L. 1254-1 et suivants. Marges 8-12 %.

Sous-traitance / prestation

Si la mission est délimitée comme une prestation autonome, sans subordination, c'est de la sous-traitance pure (régime général article 1710 Code civil). Régime juridique différent, mais attention au délit de marchandage si subordination déguisée.

Section 09

Questions fréquentes

Aucune durée maximale n est fixée par la loi (article L. 8241-2 du Code du travail). En pratique, la jurisprudence sanctionne les prêts qui dépassent 24 mois et dénaturent le dispositif, en y voyant une dissimulation d emploi permanent chez l utilisateur. Pour les prêts au profit de jeunes entreprises et PME (article L. 8241-3), la durée est limitée à 2 ans, renouvellement compris. Les prêts entre filiales d un même groupe peuvent durer plus longtemps mais doivent respecter la même contrainte de non-lucrativité.

Oui, et ce refus n est jamais fautif. La Cour de cassation est très stricte (Cass. soc. 11 mars 2003, n° 01-41.967) : le prêt de main-d œuvre constitue une modification du contrat de travail nécessitant l accord exprès du salarié, formalisé par un avenant signé. Refuser le prêt ne peut entraîner ni sanction, ni licenciement, ni mesure défavorable. Si l employeur impose unilatéralement la mise à disposition sans signature, le salarié peut prendre acte de la rupture aux torts de l employeur, ce qui produit les effets d un licenciement sans cause réelle et sérieuse.

L entreprise prêteuse continue à verser le salaire et à gérer toutes les cotisations sociales (URSSAF, retraite, prévoyance). L entreprise utilisatrice rembourse à la prêteuse le coût réel : salaire brut, charges patronales, frais professionnels. Aucune rémunération directe entre l utilisatrice et le salarié. Le bulletin de paie est émis par l employeur prêteur, qui reste juridiquement employeur pendant toute la durée du prêt.

Non, jamais. L entreprise prêteuse ne peut facturer à l utilisatrice que le coût réel : salaire brut versé, charges sociales patronales, frais professionnels engagés. Aucune marge bénéficiaire, aucun frais de gestion, aucune commission. C est la condition essentielle de la non-lucrativité. Toute facture comportant un élément de marge requalifie automatiquement l opération en prêt à but lucratif, donc en délit. La justification comptable des coûts refacturés doit être conservée pour les contrôles URSSAF et inspection du travail.

Oui, et c est même le cas le plus courant en pratique. Les prêts intra-groupe (entre maison-mère et filiales, ou entre filiales) sont fréquents pour partager des compétences rares ou gérer les effectifs. Ils doivent néanmoins respecter strictement les conditions de non-lucrativité : pas de marge, pas de frais de gestion, refacturation au coût réel. Une convention écrite et un avenant au contrat de travail restent obligatoires, même au sein du groupe. L information du CSE est également requise dans chaque entité juridiquement distincte.

Pendant le prêt, c est l entreprise utilisatrice qui est responsable de la sécurité au poste de travail (DUERP, équipements de protection, organisation des secours). Si un accident survient, la déclaration est faite par l entreprise prêteuse (employeur juridique) à la CPAM, qui prend en charge les soins. Mais la faute inexcusable éventuelle peut être imputée à l utilisatrice si elle n a pas mis en place les mesures de prévention adaptées. Une assurance responsabilité civile spécifique est souvent souscrite par l utilisatrice pour ce risque.
Sources & références
  • Articles L. 8241-1 à L. 8241-3 du Code du travail (prêt de main-d'œuvre)
  • Articles L. 8231-1 et L. 8243-1 (marchandage et prêt illicite)
  • Loi Cherpion du 28 juillet 2011
  • Loi PACTE du 22 mai 2019 (article L. 8241-3)
  • Loi du 5 septembre 2018 (assouplissement pour PME)
  • Cass. soc. 11 mars 2003, n° 01-41.967 (accord exprès du salarié)