Au milieu des années 1960, 100 000 personnes travaillent dans la filière sidérurgique lorraine, qui produit environ 70 % du fer français, selon l'INA.
Le 30 juillet 1997, les « gueules jaunes » effectuent leur ultime remontée du fond de la mine des Terres Rouges, à Audun-le-Tiche : la dernière mine de fer de France ferme. Les derniers hauts fourneaux du bassin s'arrêteront en 2011.
Cette trajectoire est souvent racontée comme une fatalité ou comme un scandale. Elle est surtout explicable : un minerai pauvre, une géographie devenue défavorable, des minerais importés moins chers, et des décisions publiques successives.
Ce dossier reprend la chronologie en s'appuyant sur des sources consultables (liens cliquables dans chaque section et en fin d'article), et regarde ce que le bassin a laissé derrière lui — y compris sur le plan de la santé au travail et du risque après-mine.
1. La minette : un minerai médiocre qui attendait sa technologie
Le sous-sol lorrain contient un minerai de fer oolithique baptisé « minette » — un diminutif qui n'a rien d'affectueux : il désigne sa pauvreté. Sa teneur en fer est faible, de 30 à 35 %, quand les minerais importés titrent 50 à 65 % (LASIM).
Pire, la minette présente une haute teneur en phosphore, ce qui explique pourquoi ce minerai n'a pu être exploité massivement qu'après la mise au point du convertisseur Thomas. Exploitée de 1830 à 1997, elle a donné naissance au plus grand bassin ferrifère de France.
Le procédé Thomas : le verrou saute
La solution vient de l'ingénieur Thomas : son procédé permet la déphosphorisation de la fonte en fusion dans un convertisseur, pour produire un acier moins lourd et plus résistant (LASIM).
Le procédé Thomas est une variante du convertisseur Bessemer, dont le revêtement acide ne supportait pas les minerais phosphoreux. En levant cette contrainte, il transforme d'un coup la minette en ressource stratégique — et fait de la Lorraine un des cœurs industriels de l'Europe.
Comment la production d'acier de masse a changé l'échelle de la construction au XIXe siècle.
Ces découvertes provoquent une ruée de population vers les mines de fer, les hauts fourneaux et les usines nouvellement construites : on parle du « Texas lorrain ».
Une fois le verrou technique levé, l'exploitation devient massive — et durablement rentable.
2. L'apogée : le premier bassin sidérurgique français
Le gisement s'étend du sud du Luxembourg et de la Belgique vers Briey, Longwy et Thionville. Sur un siècle et demi d'exploitation, il a livré 3,1 milliards de tonnes de minerai de fer et vu creuser 60 000 km de galeries (LASIM).
Le « Texas lorrain »
Mines, hauts fourneaux et usines attirent les populations : le fer devient roi dans la construction, les ouvrages techniques et les machines.
Les sidérurgistes
100 000 personnes dans la filière au milieu des années 1960, pour environ 70 % du fer français (INA).
Le territoire
Le bassin du Pays-Haut, autour de Briey, Longwy et Thionville, vit au rythme des mines et des usines.
Cet écosystème ne tient pas qu'au minerai : la sidérurgie s'appuie aussi sur le charbon, l'autre pilier énergétique de l'industrie lourde européenne du siècle précédent.
Pour le contexte énergétique : le charbon, moteur de la puissance européenne au XIXe siècle.
Tant que la demande d'acier croît, le modèle tient. Mais le déclin de l'activité minière s'amorce dès les années 1960 (LASIM).
3. Le retournement : pourquoi l'avantage lorrain disparaît
Le déclin lorrain n'a pas une cause unique. Selon les sources citées en bas de section, il résulte de la convergence de plusieurs facteurs, dont certains étaient déjà inscrits dans la géologie et la géographie du bassin.
| Facteur | Mécanisme |
|---|---|
| La pauvreté du minerai | Avec 30 à 35 % de fer, contre 50 à 65 % pour les minerais importés, le prix des minerais importés devient bien plus avantageux (LASIM). |
| La chute du coût du transport maritime | Le marché du minerai devient mondial : l'avantage de « l'usine sur le gisement » s'efface (LASIM). |
| La sidérurgie sur l'eau | Les usines sidérurgiques se délocalisent et s'installent sur les ports (LASIM). La Lorraine, continentale, se retrouve éloignée de ces nouveaux sites. |
| Une demande d'acier en baisse | Les besoins en acier diminuent et les fours électriques à arc, qui recyclent la ferraille, se développent (LASIM). L'INA situe l'effondrement de la production et des effectifs lorrains après 1974. |
Le point important pour comprendre la suite : ces facteurs sont structurels. Aucun plan social, aucune subvention et aucune modernisation d'outil ne pouvait rendre à la minette une teneur en fer qu'elle n'a jamais eue.
Ce qui se discutait, en revanche, c'était le rythme de la contraction et la manière de la conduire. C'est précisément ce qui a été l'objet du conflit.
4. Le plan acier et le choc social de 1979
En 1979, le 3e plan acier du gouvernement Barre entreprend un « sauvetage de la sidérurgie française » en prévoyant 22 000 suppressions d'emplois en 18 mois, dont 6 500 à Longwy (INA).
1979 : la Lorraine dans la rue
Les manifestations se multiplient : l'INA mentionne 80 000 personnes à Metz en 1979. Une « marche sur Paris » a lieu le 23 mars 1979, et le 17 mai 1979, une intervention des CRS provoque un soulèvement populaire.
Le 17 mars 1979, les ouvriers CGT du bassin sidérurgique de Longwy lancent la radio « Lorraine cœur d'acier », une radio pirate au centre des conflits sociaux de l'époque.
Voir : la désindustrialisation française comparée à ses voisins européens.
Reste que la fin de l'exploitation ne solde pas le passé. Le sous-sol, lui, ne se reconvertit pas.
5. L'après-mine : affaissements, indemnisation, maladies professionnelles
L'exploitation par chambres et piliers a laissé sous des communes entières un réseau de vides. Tant que les mines étaient exploitées et pompées, la situation restait maîtrisée. L'arrêt de l'exploitation change la donne : les eaux remontent, les piliers se dégradent, le terrain bouge.
Entre 1996 et 1999, des affaissements frappent le bassin du Pays-Haut : Auboué et Moutiers (Meurthe-et-Moselle), puis la Moselle. À Auboué, 150 familles sont sinistrées dès octobre-novembre 1996 ; à Moutiers, un affaissement évacue une quinzaine de maisons en mai 1997 ; en Moselle, le préfet ordonne en janvier 1999 l'évacuation de 43 maisons de la cité Curel, à Moyeuvre-Grande, en raison de « risques majeurs ».
La réponse législative est la loi du 30 mars 1999 relative à la responsabilité en matière de dommages consécutifs à l'exploitation minière et à la prévention des risques miniers, dite « loi après-mine ». Elle établit la responsabilité de l'explorateur ou de l'exploitant (à défaut, du titulaire du titre minier) pour les dommages causés par son activité, sans limite à la durée du titre.
Son intitulé le dit : elle porte aussi sur la prévention des risques miniers après la fin de l'exploitation.
Le passif sanitaire
Le second héritage est médical, et il reste actif au titre de la réparation des maladies professionnelles. Deux tableaux du régime général concernent directement les anciens du fer :
- Tableau n° 44 — affections consécutives à l'inhalation de poussières ou de fumées contenant des particules de fer ou d'oxyde de fer. Il vise la sidérose, pneumopathie de surcharge, et ses complications.
- Tableau n° 44 bis — affections consécutives au travail au fond dans les mines de fer, incluant le cancer broncho-pulmonaire primitif.
Les conditions de reconnaissance (délai de prise en charge, durée d'exposition, liste de travaux) figurent dans le tableau lui-même et s'apprécient au cas par cas.
6. Ce qui reste du bassin en 2026
Le récit du déclin s'arrête souvent en 1999. C'est une erreur de perspective : la Lorraine du fer n'a pas disparu, elle s'est concentrée sur des segments à plus forte valeur ajoutée et sur des sites qui restent des références européennes.
La fin de la phase liquide
À Florange, les deux hauts fourneaux P3 et P6 sont mis à l'arrêt en 2011. La fermeture définitive de la phase liquide — c'est-à-dire de la production d'acier brut — est confirmée par ArcelorMittal le 17 décembre 2018 : les hauts fourneaux, arrêtés en 2011 puis mis en préservation en 2013, ne redémarreront pas.
Le site n'a pas fermé pour autant : la filière à froid (laminage, revêtement) subsiste.
Hayange : le berceau produit toujours
Le symbole le plus parlant est à quelques kilomètres. Hayange, l'un des berceaux historiques de la sidérurgie lorraine, est aujourd'hui un site de production de rails, qui emploie 450 personnes selon Le Journal des Entreprises (janvier 2025).
Le 24 janvier 2025, Saarstahl Rail et SNCF Réseau ont signé un contrat d'un milliard d'euros pour des rails à faible empreinte carbone. Le site a produit 330 000 tonnes de rails en 2024, avec un objectif de 400 000 tonnes par an.
Le patrimoine : le U4 d'Uckange
L'usine sidérurgique d'Uckange est désaffectée en 1991 ; seul subsiste le haut fourneau U4 avec l'essentiel de ses annexes, inscrits au titre des monuments historiques le 11 janvier 2001 (base Mérimée).
L'enjeu suivant : décarboner
La question qui décidera de la sidérurgie européenne n'est plus la teneur du minerai local mais le contenu carbone de l'acier : réduction directe, hydrogène, four électrique. C'est là que se joue la localisation des prochains investissements.
Pour le détail technique : décarbonation de l'acier, DRI, hydrogène et électrification.
Pour aller plus loin sur les métiers
Travailler dans une aciérie
Postes, conditions réelles, rémunérations et voies d'accès.
Lire le guide aciérieLa filière acier française demain
Mutations, emploi et rémunérations à l'horizon 2030.
Voir les perspectivesConclusion : un bassin qui n'a pas disparu, mais qui a changé de métier
L'histoire de la sidérurgie lorraine tient dans une contradiction simple. Le bassin devait sa grandeur à une ressource locale médiocre, rendue exploitable par le procédé Thomas ; il a perdu son avantage quand le marché du minerai est devenu mondial et que les usines se sont installées sur les ports.
Avec 100 000 salariés au milieu des années 1960, la filière a connu une contraction d'une ampleur rare. Ce n'est pas pour autant une disparition : des rails continuent d'être produits à Hayange et la filière à froid subsiste à Florange.
Pour les professionnels du secteur, la leçon la plus durable n'est peut-être pas économique mais opérationnelle : un bassin industriel laisse un passif long, sous forme de risques de sous-sol et d'expositions professionnelles, qui survit de plusieurs décennies à l'arrêt des installations.