Achats Responsables & Devoir de Vigilance

Module 1 : Cadre juridique : loi 2017-399 & CS3D

Sommaire complet de la formation
Module 1 : Cadre juridique 22 min de lecture

1.2 La directive CS3D (UE) 2024/1760 : ce qu'il en reste après l'omnibus

Adoptée le 13 juin 2024, la CS3D devait généraliser à l'échelle européenne ce que la France pratique seule depuis 2017. La directive (UE) 2026/470 du 24 février 2026 l'a profondément resserrée : périmètre réduit aux entreprises de plus de 5 000 salariés, calendrier repoussé à 2029, plan de transition climat et responsabilité civile européenne supprimés.

Attention aux contenus antérieurs à mars 2026

La plupart des articles et supports de formation en ligne décrivent encore la CS3D dans sa version de 2024 : trois vagues d'application en 2027, 2028 et 2029, seuil final à 1 000 salariés et 450 M€, plan de transition climatique obligatoire, responsabilité civile harmonisée, amendes « d'au moins 5 % du chiffre d'affaires ». Ces éléments ne sont plus le droit en vigueur. Ce chapitre décrit le texte tel que modifié par l'omnibus.

Le calendrier CS3D en vigueur
13 juin 2024
Adoption
Directive (UE) 2024/1760, en vigueur le 25 juillet 2024
24 février 2026
Omnibus
Directive (UE) 2026/470, publiée au JOUE le 26 février 2026
26 juillet 2028
Transposition
Date limite pour les États membres
26 juillet 2029
Application
Date unique pour toutes les entreprises concernées

L'omnibus a supprimé l'application par vagues successives : il n'y a plus qu'une seule échéance.

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Genèse politique : un parcours européen mouvementé

Le projet de directive est proposé par la Commission européenne le 23 février 2022. Deux ans de négociations s'ensuivent entre le Conseil de l'UE et le Parlement européen. Le texte de compromis est finalement adopté par le Parlement le 24 avril 2024, par le Conseil le 24 mai 2024, signé le 13 juin 2024 et publié au JOUE le 5 juillet 2024. La directive entre formellement en vigueur le 25 juillet 2024.

L'histoire ne s'arrête pas là. Dès l'entrée en vigueur, plusieurs États membres plaident pour un report et un allègement au nom de la compétitivité. Deux textes suivent :

  • La directive (UE) 2025/794 du 14 avril 2025, dite « stop the clock », qui gèle le calendrier en attendant la révision de fond.
  • La directive (UE) 2026/470 du 24 février 2026 (paquet « omnibus I », qui révise aussi la CSRD), publiée au JOUE le 26 février 2026 et entrée en vigueur le 18 mars 2026. C'est elle qui fixe le droit applicable aujourd'hui.

Le texte qui sortira de la transposition sera donc sensiblement plus modeste que le projet de 2022. Sur plusieurs points — périmètre, responsabilité civile — il sera même moins exigeant que la loi française de 2017, qui reste la référence pour les entreprises déjà assujetties (voir la section 6).

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Le périmètre élargi : entreprises UE et hors-UE

La CS3D s'applique à deux catégories d'entreprises, avec des seuils cumulatifs nettement relevés par l'omnibus :

CatégorieSeuils du texte de 2024Seuils en vigueur (omnibus 2026)
Entreprises de l'UE> 1 000 salariés et > 450 M€ de chiffre d'affaires net mondial> 5 000 salariés et > 1,5 Md€ de chiffre d'affaires net mondial
Entreprises hors UECA net réalisé dans l'UE > 450 M€CA net réalisé dans l'UE > 1,5 Md€

Le relèvement est considérable : passer de 1 000 à 5 000 salariés et de 450 M€ à 1,5 Md€ divise le périmètre par un facteur important. Les estimations de « 10 000 entreprises concernées » qui circulent partout datent du texte de 2024 et ne valent plus.

L'inclusion des entreprises hors UE reste un apport majeur par rapport au droit français : une société non européenne qui réalise plus de 1,5 Md€ de chiffre d'affaires dans l'Union devra désigner un mandataire dans l'UE et se conformer au dispositif, sans qu'un critère d'effectif dans l'UE lui soit opposé.

Effet Bruxelles, version atténuée : en ouvrant le périmètre aux entreprises de pays tiers actives dans l'Union, la CS3D conserve une portée extraterritoriale — le mécanisme que la juriste Anu Bradford a décrit sous le nom de « Brussels Effect », déjà observé avec le RGPD. Mais avec un seuil à 1,5 Md€ et une application repoussée à 2029, cet effet d'entraînement sera bien plus tardif et plus étroit que ce qui était annoncé en 2024.
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Les 6 étapes du due diligence CS3D

La CS3D reprend la méthodologie OCDE du due diligence (revue 2018, alignée sur les principes directeurs des Nations Unies relatifs aux entreprises et aux droits humains). Six étapes obligatoires :

  1. Intégrer le due diligence dans les politiques et systèmes de gestion (gouvernance, code de conduite, formation des achats).
  2. Identifier et évaluer les incidences négatives réelles et potentielles sur les droits humains et l'environnement.
  3. Prévenir, faire cesser ou atténuer ces incidences. Plan d'action prioritaire selon la gravité, la probabilité et le degré de contribution de l'entreprise.
  4. Suivre la mise en œuvre et l'efficacité des mesures.
  5. Communiquer publiquement sur le due diligence (intégration au reporting CSRD/ESRS).
  6. Permettre la réparation en cas d'atteintes effectives (réhabilitation, indemnisation, prévention de récidive).

Cette structure est plus exigeante que les 5 mesures de la loi 2017-399 sur deux points : l'obligation de réparation (étape 6, absente de la loi française) et l'obligation de publication intégrée au reporting CSRD (étape 5).

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L'obligation climat de l'article 22 : supprimée

C'était l'apport le plus commenté du texte de 2024. L'article 22 imposait aux entreprises concernées d'adopter et de mettre en effet un plan de transition climatique destiné à rendre leur modèle d'affaires compatible avec la limitation du réchauffement à 1,5 °C et avec l'objectif européen de neutralité climatique en 2050 (règlement (UE) 2021/1119).

L'omnibus de février 2026 a supprimé cet article dans son intégralité. Il n'existe donc plus, dans la CS3D, d'obligation autonome d'adopter un plan de transition climatique.

Ce qui subsiste — et c'est important : le plan de transition climatique n'a pas disparu du droit européen, il a changé de support. Il reste attendu au titre de l'ESRS E1 (changement climatique), la norme de reporting de durabilité, pour les entreprises qui relèvent de la CSRD. Autrement dit : ce n'est plus une obligation d'agir assortie d'une sanction administrative, c'est une obligation de publier dans le rapport de durabilité. La nuance est exactement celle qui sépare la logique « vigilance » de la logique « reporting » — voir le chapitre 1.3.

Pour la méthodologie du plan de transition (scopes 1-2-3, trajectoires, scénarios), voir notre formation Bilan Carbone & CSRD.

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Les sanctions : un plafond de 3 %, et non un plancher de 5 %

C'est le point le plus souvent mal rapporté, parce que l'omnibus a inversé la logique du texte.

Texte de 2024

Les États membres devaient prévoir un plafond d'amende qui ne pouvait pas être inférieur à 5 % du chiffre d'affaires net mondial. C'était un plancher imposé aux États : chacun restait libre d'aller au-delà.

Texte en vigueur (omnibus 2026)

Un plafond uniforme de 3 % du chiffre d'affaires net mondial consolidé s'impose désormais à tous les États membres. Ce n'est plus un minimum à dépasser, c'est un maximum à ne pas dépasser.

Retenir « 5 % » aujourd'hui, c'est donc se tromper deux fois : sur le chiffre, et sur sa nature juridique. Pour comparaison, le RGPD plafonne à 4 % du chiffre d'affaires mondial et le DMA à 10 %.

Restent, à côté de l'amende : la désignation d'une autorité de surveillance nationale par chaque État membre (l'autorité française sera désignée lors de la transposition), la publication des décisions de sanction, et la possibilité pour les acheteurs publics de tenir compte du respect du dispositif. La responsabilité civile harmonisée au niveau européen, elle, a été supprimée : voir la section suivante.

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La responsabilité civile, et ce que devient la loi française

Le texte de 2024 comportait un article 29 qui harmonisait au niveau européen la responsabilité civile des entreprises envers les victimes d'un manquement au devoir de vigilance, avec des règles communes sur la charge de la preuve, les délais de prescription et la qualité pour agir des syndicats et des ONG.

L'omnibus a retiré ce régime européen obligatoire. La responsabilité civile relève à nouveau du droit national de chaque État membre. Le texte conserve seulement le principe d'une réparation intégrale — et non punitive — de la victime lorsqu'une entreprise est jugée responsable en application du droit national, et prévoit une clause de réexamen en 2031.

Conséquence directe pour la France : c'est l'article L.225-102-5 du Code de commerce, issu de la loi de 2017 et fondé sur le droit commun de la responsabilité (articles 1240 et 1241 du Code civil), qui continue de régir l'action des victimes. Ce mécanisme national n'est ni renforcé ni remplacé par la directive.

Ce que la transposition va poser comme question : avec un seuil européen à 5 000 salariés et 1,5 Md€, la CS3D est désormais plus étroite que la loi française de 2017, qui s'applique dès 5 000 salariés en France ou 10 000 dans le monde, sans condition de chiffre d'affaires. La France devra donc décider, d'ici au 26 juillet 2028, si elle maintient son dispositif national plus large en parallèle du dispositif européen. Aucun projet de loi de transposition n'a été déposé à ce jour : toute affirmation sur le résultat final relève de la spéculation, et ce chapitre sera mis à jour à la publication du texte.
À retenir
  • Directive (UE) 2024/1760 du 13 juin 2024 (CS3D), profondément modifiée par la directive (UE) 2026/470 du 24 février 2026 (omnibus I).
  • Calendrier : transposition au 26 juillet 2028, application aux entreprises au 26 juillet 2029, à une date unique (plus de vagues successives).
  • Seuils en vigueur : > 5 000 salariés et > 1,5 Md€ de CA net mondial (UE) ; > 1,5 Md€ de CA réalisé dans l'UE (hors UE). Le « 1 000 salariés / 450 M€ » est périmé.
  • Article 22 supprimé : plus d'obligation autonome de plan de transition climatique. Il reste attendu au titre de l'ESRS E1 pour les entreprises soumises à la CSRD.
  • Article 29 supprimé : la responsabilité civile relève du droit national (en France, L.225-102-5). Clause de réexamen en 2031.
  • Sanctions : plafond uniforme de 3 % du CA net mondial consolidé — et non un plancher de 5 %.
Loi 2017-399 vs CS3D : les 5 grandes différences
Loi 2017-399 (France) — applicable aujourd'hui
  • ≥ 5 000 salariés en France ou ≥ 10 000 dans le monde, sans condition de chiffre d'affaires
  • 5 mesures obligatoires, pas d'obligation de réparation
  • Pas d'obligation climat dédiée dans le texte — mais le juge y intègre le risque climatique
  • Sanctions : injonction judiciaire (astreinte possible) + responsabilité civile
  • Plan publié dans le rapport de gestion
CS3D (UE) — applicable au 26 juillet 2029
  • ≥ 5 000 salariés et 1,5 Md€ de CA net mondial (seuils cumulatifs), plus entreprises hors UE à 1,5 Md€ de CA dans l'Union
  • 6 étapes OCDE dont réparation et publication
  • Plan de transition climat : article 22 supprimé (subsiste via l'ESRS E1)
  • Sanctions administratives plafonnées à 3 % du CA mondial ; responsabilité civile renvoyée au droit national
  • Reporting intégré CSRD/ESRS

Sources de ce chapitre

  • Directive (UE) 2024/1760 du Parlement européen et du Conseil du 13 juin 2024 sur le devoir de vigilance des entreprises en matière de durabilité (JOUE du 5 juillet 2024).
  • Directive (UE) 2025/794 du 14 avril 2025 (report des délais de transposition et d'application).
  • Directive (UE) 2026/470 du 24 février 2026 modifiant les directives 2022/2464 et 2024/1760 (JOUE du 26 février 2026) — seuils, calendrier, suppression des articles 22 et 29, plafond de sanction.
  • Textes consultables sur EUR-Lex, le portail officiel du droit de l'Union européenne.
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