Achats Responsables & Devoir de Vigilance

Achats Responsables & Devoir de Vigilance

Module 1 : Cadre juridique : loi 2017-399 & CS3D

Module 1 : Cadre juridique 22 min de lecture

1.2 CS3D : la directive européenne du devoir de vigilance (2024/1760)

Adoptée le 13 juin 2024, la directive CS3D généralise au niveau européen ce que la France pratique seule depuis 2017. Elle étend le périmètre à 10 000 entreprises, ajoute des sanctions administratives jusqu'à 5 % du CA mondial et impose un plan de transition climat aligné sur 1,5 °C.

Calendrier CS3D : entrée en vigueur progressive (2026-2029)
26 juillet 2026
Transposition
Limite de transposition par les États membres
26 juillet 2027
Vague 1
> 5 000 salariés et 1,5 Md€ de CA net
26 juillet 2028
Vague 2
> 3 000 salariés et 900 M€ de CA net
26 juillet 2029
Vague 3
> 1 000 salariés et 450 M€ de CA net

Calendrier issu de la directive « Omnibus » du 26 février 2025 (report d'un an par rapport au texte initial).

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Genèse politique : un parcours européen mouvementé

Le projet de directive est proposé par la Commission européenne le 23 février 2022, sous la commissaire à la Justice Didier Reynders. Quatre ans de négociations s'ensuivent : Conseil de l'UE, Parlement européen, trilogue final en décembre 2023. Le texte de compromis est validé le 15 mars 2024 après un retrait surprise de l'Allemagne (qui s'abstient sur pression du FDP libéral). Adoption finale par le Parlement européen le 24 avril 2024, par le Conseil le 24 mai 2024, et publication au JOUE le 5 juillet 2024. La directive entre formellement en vigueur le 25 juillet 2024.

Mais l'histoire ne s'arrête pas là. Dès l'automne 2024, plusieurs États membres (Allemagne, France via la « stratégie de simplification » du commissaire Stéphane Séjourné) plaident pour un report et un allègement. La Commission propose en février 2025 un paquet « Omnibus » (regroupant CSRD, CS3D et taxonomie) qui :

  • Reporte d'un an l'entrée en vigueur de la CS3D (2027 au lieu de 2026 pour la 1re vague).
  • Limite le périmètre direct aux partenaires commerciaux de rang 1 (Tier 1), avec accès indirect aux Tier 2-3 uniquement en cas de signaux d'alerte.
  • Allège le plan de transition climat (suppression de l'obligation d'« exécuter » au profit de « adopter »).
  • Supprime la responsabilité civile harmonisée imposée par la directive initiale (laissée au droit national).

Ce paquet Omnibus a été partiellement adopté en juin 2025. La version actuellement applicable est donc plus modeste que le projet initial de 2022, mais plus ambitieuse que la simple loi française 2017-399.

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Le périmètre élargi : entreprises UE et hors-UE

La CS3D s'applique à deux grandes catégories d'entreprises :

CatégorieSeuils définitifs (vague 3, 2029)Estimation périmètre
Entreprises UE> 1 000 salariés et > 450 M€ de chiffre d'affaires net mondial~ 6 000 entreprises de l'UE concernées
Entreprises hors UECA net dans l'UE > 450 M€ (sans critère salarié dans l'UE)~ 4 000 entreprises tiers (Suisse, UK, USA, Asie) actives sur le marché européen

L'inclusion des entreprises hors UE est un changement majeur par rapport au droit français. Une multinationale américaine ou chinoise qui vend ses produits dans l'UE devra désigner un mandataire dans l'UE et publier un plan de vigilance européen, dès lors que son CA UE dépasse 450 M€. Cette disposition vise notamment les GAFAM, les grands groupes de l'énergie russe (avant 2022), les groupes textiles asiatiques, les industriels coréens et japonais.

Effet Bruxelles : en ouvrant le périmètre aux entreprises tiers actives dans l'UE, la CS3D exerce une influence globale (« Brussels Effect » théorisé par Anu Bradford). Comme pour le RGPD ou le DMA, elle devient de facto un standard mondial pour toute entreprise qui souhaite accéder au marché européen.
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Les 6 étapes du due diligence CS3D

La CS3D reprend la méthodologie OCDE du due diligence (revue 2018, alignée sur les principes directeurs des Nations Unies relatifs aux entreprises et aux droits humains). Six étapes obligatoires :

  1. Intégrer le due diligence dans les politiques et systèmes de gestion (gouvernance, code de conduite, formation des achats).
  2. Identifier et évaluer les incidences négatives réelles et potentielles sur les droits humains et l'environnement.
  3. Prévenir, faire cesser ou atténuer ces incidences. Plan d'action prioritaire selon la gravité, la probabilité et le degré de contribution de l'entreprise.
  4. Suivre la mise en œuvre et l'efficacité des mesures.
  5. Communiquer publiquement sur le due diligence (intégration au reporting CSRD/ESRS).
  6. Permettre la réparation en cas d'atteintes effectives (réhabilitation, indemnisation, prévention de récidive).

Cette structure est plus exigeante que les 5 mesures de la loi 2017-399 sur deux points : l'obligation de réparation (étape 6, absente de la loi française) et l'obligation de publication intégrée au reporting CSRD (étape 5).

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L'obligation climat : plan de transition aligné sur 1,5 °C

L'article 22 de la CS3D introduit une obligation climatique explicite, absente de la loi française 2017. Les entreprises concernées doivent adopter et mettre en œuvre un plan de transition pour assurer, par les meilleurs efforts, que leur modèle d'affaires et leur stratégie sont compatibles avec :

  • La limitation du réchauffement climatique à 1,5 °C conformément à l'Accord de Paris.
  • L'objectif européen de neutralité climatique en 2050 (règlement (UE) 2021/1119).
  • L'objectif intermédiaire de -55 % d'émissions GES en 2030 (Fit for 55).
  • Et le cas échéant, la réduction de l'exposition au charbon, au pétrole et au gaz.

Le plan de transition doit comporter : objectifs temporels (2030, 2040, 2050) en valeur absolue et intensité GES, scopes 1-2-3 couverts, hypothèses de modélisation, mesures d'exécution prévues, indicateurs de suivi. Il s'articule directement avec le reporting CSRD/ESRS E1 (climate change) qui prévoit la publication d'un plan de transition climatique.

Allégement Omnibus : la version initiale de l'article 22 imposait aux entreprises de « mettre en œuvre » (« put into effect ») leur plan de transition. Le paquet Omnibus de 2025 a remplacé ce verbe par « adopter » (« adopt »). Cette modification — apparemment cosmétique — affaiblit considérablement la portée contraignante : adopter un plan n'est pas l'exécuter. La CS3D devient sur ce point un dispositif déclaratif.
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Les sanctions : jusqu'à 5 % du chiffre d'affaires mondial

La CS3D met en place un dispositif sanctionnateur substantiellement plus lourd que la loi française. Trois piliers :

1. Sanctions administratives

Chaque État membre désigne une autorité de surveillance (en France, vraisemblablement la DGCCRF) habilitée à imposer des sanctions proportionnelles, effectives et dissuasives, pouvant atteindre 5 % du chiffre d'affaires net mondial du groupe.

2. Responsabilité civile

Action ouverte aux victimes pour les dommages causés par incapacité à respecter les obligations. Le paquet Omnibus a renvoyé l'harmonisation au droit national, mais le principe est préservé.

3. Marchés publics

Le respect de la CS3D peut être utilisé comme critère d'attribution dans les marchés publics (article 28). Les sociétés sanctionnées peuvent être exclues de la commande publique pour 1 à 3 ans.

Pour mettre en perspective : 5 % du CA mondial d'un grand groupe européen représente typiquement plusieurs centaines de millions à plusieurs milliards d'euros. C'est l'équivalent en proportion des sanctions du RGPD (4 %) ou du DMA (10 %).

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Articulation avec la loi 2017-399 : que devient le droit français ?

Une question majeure pour les juristes français : que devient la loi 2017-399 après transposition de la CS3D ? Trois scénarios sont discutés au sein de la chancellerie et des cabinets spécialisés :

Scénario A — Abrogation

La loi 2017-399 est purement abrogée. Le droit français s'aligne strictement sur la CS3D. Probabilité : faible. La France ne renoncera pas à son avance.

Scénario B — Hybridation

La loi 2017 est maintenue et complétée par les apports CS3D : périmètre élargi, sanctions administratives, plan climat, mécanismes UE. Probabilité : haute. Scénario privilégié par le ministère de la Justice.

Scénario C — Surenchère française

La France maintient des règles plus strictes (« gold-plating ») au-delà du minimum CS3D. Probabilité : moyenne. Pression politique des ONG vs lobbies patronaux.

Dans tous les cas, les entreprises françaises déjà assujetties à la loi 2017 verront leur dispositif renforcé, pas allégé. La principale modification opérationnelle attendue : passage de 250 à ~ 1 500 sociétés françaises assujetties à terme.

À retenir
  • Directive (UE) 2024/1760 du 13 juin 2024 (CS3D). Transposition limite : 26 juillet 2026. Application progressive 2027-2029.
  • Périmètre élargi : ~ 6 000 entreprises UE + ~ 4 000 entreprises hors UE actives dans l'UE. « Effet Bruxelles » global.
  • Méthodologie OCDE en 6 étapes (intégrer, identifier, prévenir, suivre, communiquer, réparer). Plus exigeante que la loi 2017 sur la réparation et la publication.
  • Obligation climatique explicite (art. 22) : plan de transition aligné 1,5 °C, mais affaibli par Omnibus (« adopter » au lieu de « mettre en œuvre »).
  • Sanctions administratives jusqu'à 5 % du CA mondial + responsabilité civile + exclusion marchés publics.
  • Loi 2017 française : scénario probable d'hybridation (maintien + apports CS3D). Périmètre attendu : ~ 1 500 sociétés françaises à terme.
Loi 2017-399 vs CS3D : les 5 grandes différences
Loi 2017-399 (France)
  • ~ 250 sociétés françaises (≥ 5 000 salariés FR / 10 000 monde)
  • 5 mesures obligatoires, pas d'obligation de réparation
  • Pas d'obligation climat dédiée
  • Sanctions : injonction sous astreinte + responsabilité civile
  • Plan publié dans le rapport de gestion
CS3D (UE)
  • ~ 10 000 entreprises UE + hors-UE (≥ 1 000 sal. et 450 M€ à terme)
  • 6 étapes OCDE dont réparation et publication
  • Plan de transition climat 1,5 °C obligatoire (art. 22)
  • Sanctions administratives jusqu'à 5 % CA mondial + civile
  • Reporting intégré CSRD/ESRS
Sommaire de la formation