Reprendre une activité tout en touchant sa pension n'est plus marginal en France : selon la DREES, plus de 500 000 retraités cumulent emploi et retraite, et leur nombre progresse depuis dix ans.

La loi du 14 avril 2023 portant réforme des retraites a profondément modifié les règles : depuis le 1er septembre 2023, le cumul emploi-retraite peut désormais générer de nouveaux droits à pension, ce qui était impossible auparavant.

Mais attention : tout le monde n'est pas éligible à ce nouveau dispositif. Le cumul reste plafonné dans de nombreux cas, et le délai de carence en cas de reprise chez l'ancien employeur a évolué.

Décryptage des règles applicables en 2026, des conditions à remplir, des montants en jeu et des points de vigilance pour salariés, cadres et chefs d'atelier qui envisagent une seconde vie professionnelle.

1. Cumul emploi-retraite : de quoi parle-t-on ?

Le cumul emploi-retraite désigne la possibilité, pour un assuré ayant liquidé sa pension de retraite, de reprendre une activité professionnelle rémunérée tout en continuant à percevoir cette pension. Le cadre est fixé par les articles L. 161-22 et suivants du Code de la sécurité sociale.

L'activité reprise peut être salariée ou non salariée, à temps plein ou partiel, chez l'ancien employeur ou chez un nouvel employeur. Selon les conditions remplies, le cumul prend l'une des trois formes suivantes.

Cumul intégral (ou libéralisé)

Aucun plafond de revenus. Conditions cumulatives : âge légal atteint, taux plein, et tous les régimes obligatoires liquidés. Depuis le 1er septembre 2023, ouvre droit à une seconde pension.

Cumul plafonné

Conditions du cumul intégral non remplies (ex : décote, régime non liquidé). La somme pension + revenus d'activité ne doit pas dépasser le dernier salaire d'activité ou 160 % du SMIC, selon le plus avantageux.

Cumul intra-entreprise

Reprise d'activité chez l'ancien employeur. La règle du délai de carence de 6 mois a été supprimée depuis le 1er septembre 2023 pour les retraités en cumul intégral (art. L. 161-22 CSS).

Le cumul s'adresse à des profils variés : cadres en fin de carrière souhaitant prolonger une mission de conseil, chefs d'atelier rappelés pour transmettre un savoir-faire, ouvriers qualifiés sollicités sur des chantiers ponctuels, ou retraités libéraux maintenant une partie de leur clientèle. Aucune limite d'âge n'est imposée pour cumuler.

Une réalité importante : les cotisations sociales restent dues sur les revenus d'activité, au même titre que pour un actif. Mais avant la réforme 2023, ces cotisations ne créaient aucun nouveau droit à pension — un paradoxe corrigé par la loi du 14 avril 2023 pour les seuls cumuls intégraux.

Sources : Code de la sécurité sociale, articles L. 161-22 à L. 161-22-1-5 ; service-public.fr — Fiche « Cumul emploi-retraite d'un salarié du privé » (F14001) ; info-retraite.fr — Reprendre une activité.

2. Avant la loi 2023 : les règles historiques

Avant le 1er septembre 2023, le cumul emploi-retraite reposait sur un système binaire « intégral ou plafonné », dont les contours étaient déjà fixés depuis la loi de financement de la Sécurité sociale pour 2009 puis remaniés par la loi du 20 janvier 2014 garantissant l'avenir et la justice du système de retraites.

Le cumul intégral exigeait trois conditions cumulatives, qui restent d'actualité aujourd'hui. À défaut, l'assuré basculait en cumul plafonné, avec des conséquences immédiates sur le revenu disponible.

Une autre règle structurante existait : le délai de carence de 6 mois en cas de reprise d'activité chez le même employeur. Concrètement, un salarié qui liquidait sa pension ne pouvait pas être réembauché par son entreprise avant un délai de 6 mois, sous peine de suspension du versement de la pension de base. Cette règle, jugée pénalisante pour la transmission de compétences, a été supprimée par la loi 2023 dans le cas du cumul intégral.

Enfin, le grand paradoxe du dispositif d'avant 2023 : les cotisations vieillesse versées par le retraité actif n'ouvraient aucun droit nouveau. L'article L. 161-22-1 A du Code de la sécurité sociale prévoyait que la liquidation de la pension était définitive — toute reprise d'activité ne générait que des charges, jamais de pension supplémentaire.

Sources : Loi n° 2014-40 du 20 janvier 2014 (Légifrance) ; ancien article L. 161-22 CSS (rédaction antérieure au 1er septembre 2023) ; Conseil d'orientation des retraites (COR) — Rapport annuel 2022.

3. Ce qui change depuis le 1er septembre 2023

La loi n° 2023-270 du 14 avril 2023 de financement rectificative de la sécurité sociale pour 2023, dans son article 26, a opéré une réforme majeure du cumul emploi-retraite. Le principe : ouvrir des droits contributifs aux retraités qui reprennent une activité dans le cadre d'un cumul intégral.

Les cotisations vieillesse versées au titre d'une activité reprise après le 1er septembre 2023 ouvrent désormais droit à une seconde pension, liquidable lors de la cessation définitive de cette nouvelle activité. Le tableau comparatif ci-dessous synthétise les changements.

Règle Avant le 1er sept. 2023 Depuis le 1er sept. 2023
Cotisations vieillesse sur l'activité reprise Dues mais sans création de droit Dues et créatrices de droits (si cumul intégral)
Seconde pension possible ? Non, liquidation définitive Oui, sous conditions (cumul intégral)
Plafonnement de la seconde pension Maximum 5 % du PASS / an (art. L. 161-22-1-1 CSS)
Délai de carence (reprise même employeur) 6 mois obligatoires Supprimé en cumul intégral
Surcote sur seconde pension Non applicable
Minimum contributif Non applicable à la seconde pension

Synthèse comparative — Source : loi n° 2023-270 du 14 avril 2023, art. 26 ; art. L. 161-22-1-1 et suivants du Code de la sécurité sociale.

Cette seconde pension est versée par le régime de retraite ayant collecté les cotisations (régime général, MSA, régimes spéciaux selon les cas). Elle ne fait pas l'objet d'une revalorisation par surcote, ce qui en limite mécaniquement la portée pour les carrières prolongées. Le dispositif reste néanmoins une rupture de logique avec le système antérieur.

Sources : Loi n° 2023-270 du 14 avril 2023, article 26 (Légifrance) ; Décret n° 2023-751 du 10 août 2023 ; articles L. 161-22-1-1 à L. 161-22-1-5 du Code de la sécurité sociale ; CNAV — Circulaire 2023-29 du 23 août 2023.

4. Conditions détaillées du cumul intégral après réforme

Pour bénéficier du cumul intégral — et donc, depuis le 1er septembre 2023, ouvrir droit à la seconde pension — trois conditions cumulatives doivent être réunies. Aucune dérogation n'est possible : si l'une fait défaut, l'assuré bascule en cumul plafonné, sans création de droits nouveaux.

1 Âge légal atteint

L'âge légal de départ à la retraite, relevé progressivement à 64 ans par la loi 2023 (génération née à partir de 1968). Pour les générations transitoires, des bornes intermédiaires s'appliquent (62 à 64 ans).

2 Taux plein

Soit par durée d'assurance (nombre de trimestres requis selon génération, jusqu'à 172 trimestres = 43 ans), soit automatiquement par l'âge du taux plein à 67 ans, quel que soit le nombre de trimestres.

3 Tous régimes liquidés

Régime de base (CNAV, MSA…), régime complémentaire Agirc-Arrco, et tous les autres régimes obligatoires éventuels (IRCANTEC, RAFP, régimes libéraux, régimes spéciaux). Une seule pension non liquidée ferme le cumul intégral.

La troisième condition est la plus souvent négligée. Un cadre ayant cotisé à l'Agirc-Arrco doit obligatoirement liquider sa complémentaire. Un fonctionnaire contractuel ayant cotisé à l'IRCANTEC doit la liquider également. Une demande au seul régime général ne suffit pas — la demande unique inter-régimes via info-retraite.fr facilite la procédure.

À noter : la suppression du délai de carence de 6 mois en cas de reprise chez l'ancien employeur, prévue par l'article L. 161-22 dans sa rédaction issue de la loi 2023, ne joue que pour les assurés en cumul intégral. Pour les personnes en cumul plafonné, le délai reste applicable (et la pension peut être suspendue en cas de non-respect).

Sources : Articles L. 161-17-2 et L. 161-22 du Code de la sécurité sociale ; Agirc-Arrco — Circulaire 2023-9 DRJ ; info-retraite.fr ; Service des retraites de l'État (SRE).

5. Cas pratiques industrie et BTP

Pour illustrer la diversité des situations, voici trois scénarios fréquents dans l'industrie et le BTP. Ces cas sont des illustrations pédagogiques : chaque situation réelle doit être analysée individuellement avec la caisse de retraite.

Cas 1 — Ingénieur 65 ans, taux plein, mission de conseil freelance

Jean, ingénieur process, 65 ans, a liquidé sa pension du régime général (CNAV) et sa complémentaire Agirc-Arrco. Il dispose du taux plein par la durée d'assurance (172 trimestres). Il reprend une activité de consultant en micro-entreprise après septembre 2023.

→ Conditions remplies : âge légal (oui), taux plein (oui), tous régimes liquidés (oui). Cumul intégral : aucun plafond de revenus, et les cotisations versées au titre de son activité de consultant ouvrent droit à une seconde pension (plafonnée à 5 % du PASS / an), liquidable à l'arrêt définitif de son activité.

Cas 2 — Chef d'atelier 64 ans, carrière longue, retour chez ancien employeur

Marc, chef d'atelier en métallurgie, a bénéficié du dispositif carrière longue à 60 ans (4 trimestres cotisés avant 20 ans, durée d'assurance complète). Tous ses régimes sont liquidés. À 64 ans, son ancien employeur le sollicite pour un CDD de 6 mois afin de former son successeur.

→ Le délai de carence de 6 mois ne s'applique plus depuis 2023 puisque Marc est en cumul intégral. La reprise immédiate chez l'ancien employeur est autorisée, et les cotisations versées sur ce CDD ouvriront droit à une seconde pension. Vigilance toutefois : le contrat doit être un nouveau contrat, pas une simple prolongation du précédent.

Cas 3 — Ouvrier 62 ans avec décote, reprise en intérim

Karim, ouvrier soudeur, a liquidé sa pension à 62 ans avec une décote (il manquait 6 trimestres pour le taux plein). Il accepte des missions d'intérim ponctuelles pour compléter ses revenus.

→ Pas de taux plein → cumul plafonné. La somme pension + revenus d'activité ne doit pas dépasser le plafond (dernier salaire ou 1,6 SMIC, le plus favorable). En cas de dépassement, la pension de base est suspendue à hauteur de l'écart. Et surtout : aucune seconde pension ne sera générée par ses cotisations. La décote initiale n'est pas non plus rachetable.

Sources : CNAV — Circulaires 2023-29 et 2024-3 ; Agirc-Arrco — FAQ « Cumul emploi-retraite » ; service-public.fr (fiche F14001).

6. Démarches et points de vigilance

Reprendre une activité après la liquidation de sa pension n'est pas seulement une décision personnelle : c'est un acte qui déclenche des obligations déclaratives et des conséquences fiscales et sociales. La méconnaissance de ces règles peut entraîner suspension de pension, redressements, voire indus.

Déclaration obligatoire à la caisse de retraite

L'article L. 161-22 du CSS impose une déclaration de reprise d'activité à la caisse de retraite de base (CNAV/CARSAT, MSA…), dans le mois suivant la reprise. La même formalité s'applique auprès de la complémentaire Agirc-Arrco. Document type à transmettre : copie du contrat de travail ou justificatif d'immatriculation (Kbis, INSEE) pour une activité non salariée.

Cotisations sociales et fiscalité

Les revenus d'activité reprise sont soumis aux cotisations sociales normales (vieillesse, maladie, CSG/CRDS, retraite complémentaire). Côté impôt, ils sont déclarés en traitements et salaires (ou BIC/BNC selon le statut) et s'ajoutent à la pension imposée selon le barème progressif de l'impôt sur le revenu.

Pour les auto-entrepreneurs retraités, l'option pour le versement libératoire de l'impôt sur le revenu reste accessible si les conditions de RFR sont remplies. Les cotisations URSSAF s'appliquent aux taux standards (12,3 % à 23,1 % selon l'activité, en 2024).

Complémentaire santé d'entreprise

Pour les salariés reprenant chez un employeur du secteur privé, l'article 4 de l'ANI du 11 janvier 2008 (devenu loi via la loi du 14 juin 2013) impose l'affiliation à la complémentaire santé d'entreprise. Le retraité repreneur d'emploi salarié peut être affilié sauf cas de dispense (déjà couvert par ailleurs).

Cas particuliers à anticiper

  • Activité à l'étranger : les règles européennes (règlement CE 883/2004) ou les conventions bilatérales s'appliquent. Le cumul reste possible mais les cotisations relèvent de l'État d'emploi.
  • Professions libérales : attention au régime concerné (CNAVPL, CIPAV, CARPIMKO, CARMF…). Chacun a ses règles propres pour la liquidation et la seconde pension.
  • Fonction publique : cumul plus encadré (limites au sein des employeurs publics, conditions de durée). La RAFP et la CNRACL ont des règles spécifiques pour le cumul créateur de droits.
  • Pension d'invalidité ou de réversion : attention à la coordination — la reprise d'activité peut affecter d'autres prestations.

Évolution du nombre de retraités cumulants

Selon la DREES (« Les retraités et les retraites », édition 2024) et la CNAV, le nombre de cumulants progresse depuis plusieurs années. Ces tendances reflètent à la fois l'allongement de l'espérance de vie active et la sensibilité des seniors aux opportunités professionnelles, notamment dans les secteurs en tension (industrie, BTP, santé).

Estimation indicative du nombre de retraités cumulants en France (ordres de grandeur). Sources : DREES « Les retraités et les retraites », CNAV — chiffres arrondis pour la lisibilité ; consulter les publications officielles pour les valeurs exactes.

Sources : Article L. 161-22 du Code de la sécurité sociale ; DREES — « Les retraités et les retraites », édition 2024 ; URSSAF — Cotisations auto-entrepreneurs 2024 ; ANI du 11 janvier 2008 (article 4) ; loi n° 2013-504 du 14 juin 2013.

Conclusion : un dispositif rendu plus attractif, mais toujours encadré

La loi du 14 avril 2023 a marqué un tournant : le cumul emploi-retraite n'est plus seulement une tolérance permettant aux retraités de prolonger une activité — il génère désormais des droits pour ceux qui en remplissent les conditions strictes. La suppression du délai de carence chez l'ancien employeur facilite par ailleurs la transmission des savoir-faire dans des secteurs sous tension comme l'industrie, la métallurgie ou le BTP.

Mais le dispositif reste asymétrique : les retraités à taux plein bénéficient d'un régime quasi libéralisé, tandis que ceux partis avec décote ou n'ayant pas liquidé tous leurs régimes restent enfermés dans un cumul plafonné, sans création de nouveaux droits. Et le plafonnement de la seconde pension à 5 % du PASS par an, sans surcote possible, en limite fortement la portée pour les carrières prolongées.

Avant toute reprise d'activité, la règle est claire : simuler, déclarer, documenter. Une simulation personnalisée sur info-retraite.fr ou auprès de sa CARSAT évite l'essentiel des mauvaises surprises. Et en cas de situation complexe (carrière multi-régimes, profession libérale, expatriation), l'appui d'un conseiller spécialisé ou d'un expert-comptable reste indispensable.

Sources & Références :

  • • Loi n° 2023-270 du 14 avril 2023 (art. 26)
  • • Code de la sécurité sociale, Art. L. 161-22 à L. 161-22-1-5
  • • Décret n° 2023-751 du 10 août 2023
  • • Service-public.fr — Fiche F14001
  • • info-retraite.fr
  • • CNAV — Circulaire 2023-29
  • • Agirc-Arrco — Circulaire 2023-9 DRJ
  • • DREES — « Les retraités et les retraites » 2024
  • • Conseil d'orientation des retraites (COR)
  • • URSSAF