Tableau 42 · Régime Général · En vigueur

Atteinte auditive provoquée par les bruits lésionnels

Le tableau 42 du régime général reconnaît comme maladie professionnelle l'hypoacousie de perception par lésion cochléaire irréversible, accompagnée ou non d'acouphènes, consécutive à une exposition au bruit lésionnel. Déficit audiométrique pondéré ≥ 35 dB après 3 jours de cessation d'exposition, durée d'exposition d'1 an (30 jours pour les moteurs thermiques).

Numéro
42
Régime
Régime Général
Agent causal
Bruit
Type de liste
Limitative
Durée d'exposition
1 an (réduite à 30 jours pour les moteurs thermiques)
Dernière modif.
28/09/2003

Texte officiel du tableau — source Légifrance

Désignation des maladies

Désignation de la maladie, délai de prise en charge et liste limitative des travaux

Texte officiel — Annexe II du Code de la sécurité sociale, article R. 461-3. Tableau dans sa rédaction issue du décret n° 2003-924 du 25 septembre 2003 (JORF du 28 septembre 2003). Source : Légifrance — LEGIARTI000006746348.

Désignation de la maladie Délai de prise en charge Liste limitative des travaux susceptibles de provoquer cette maladie
Hypoacousie de perception par lésion cochléaire irréversible, accompagnée ou non d'acouphènes.

Cette hypoacousie est caractérisée par un déficit audiométrique moyen sur les meilleures oreilles, calculé en divisant par 10 la somme des déficits mesurés sur les fréquences 500, 1 000, 2 000 et 4 000 hertz pondérées respectivement par les coefficients 2, 4, 3 et 1.
Le déficit audiométrique doit être au moins égal à 35 dB.
L'audiométrie doit être réalisée après une cessation d'exposition au bruit lésionnel de 3 jours, et doit faire apparaître sur la meilleure oreille un déficit d'au moins 35 dB.
1 an (sous réserve d'une durée d'exposition d'un an, réduite à 30 jours en ce qui concerne la mise au point des propulseurs, réacteurs et moteurs thermiques)
  1. Travaux sur métaux par percussion, abrasion ou projection : décolletage, emboutissage, estampage, broyage, fraisage, martelage, burinage, rivetage, laminage, étirage, tréfilage, découpage, sciage, cisaillage, tronçonnage, ébarbage, grenaillage, sablage, meulage, polissage, gougeage, découpage arc-air, métallisation.
  2. Câblage, toronnage, bobinage de fils d'acier.
  3. Utilisation de marteaux et perforateurs pneumatiques.
  4. Manutention mécanisée de récipients métalliques.
  5. Travaux de verrerie à proximité des fours, machines de fabrication, broyeurs et concasseurs ; embouteillage.
  6. Tissage sur métiers ou machines à tisser, travaux sur peigneuses, machines à filer.
  7. Mise au point, contrôle et essai des propulseurs, réacteurs, moteurs thermiques, groupes électrogènes, machines de chantier.
  8. Emploi ou destruction de munitions ou d'explosifs.
  9. Utilisation de pistolets de scellement.
  10. Broyage, concassage, criblage, sablage manuel, sciage et usinage de pierres et produits minéraux.
  11. Procédés industriels de séchage de matières organiques par ventilation.
  12. Abattage, tronçonnage et ébranchage mécanique des arbres.
  13. Emploi des machines à bois en atelier : scies, dégauchisseuses, raboteuses, toupies, fraiseuses, défonceuses, ponceuses, calibreuses, mortaiseuses, tenonneuses.
  14. Utilisation d'engins de chantier : bouteurs, décapeurs, chargeuses, moutons, dameuses, compacteurs, finisseurs, niveleuses, pelles mécaniques, tombereaux, scrapers, chariots de manutention.
  15. Broyage, injection, usinage des matières plastiques et du caoutchouc.
  16. Travail sur les rotatives dans l'industrie graphique.
  17. Fabrication et conditionnement mécanisé du papier et du carton.
  18. Emploi du matériel vibrant pour l'élaboration de produits en béton et réfractaires.
  19. Travaux de mesurage des niveaux sonores et d'essais ou de réparation des dispositifs d'émission sonore.
  20. Travaux de moulage sur machines à secousses et décochage sur grilles vibrantes.
  21. Fusion en four industriel par arcs électriques.
  22. Travaux sur ou à proximité des aéronefs avec moteur en fonctionnement.
  23. Exposition à la composante audible dans les travaux de découpe, de soudage et d'usinage par ultrasons.
  24. Industrie agroalimentaire : abattage, éviscération, plumage, emboîtage, malaxage, coupe, sciage, broyage, compression.
  25. Moulage par presse à injection de pièces en alliages métalliques.
Type de liste : limitative. Le tableau 42 exige un déficit audiométrique moyen ≥ 35 dB, mesuré sur la meilleure oreille après 3 jours minimum de cessation d'exposition (pour éliminer la fatigue auditive temporaire). Le déficit est calculé selon la formule pondérée 500/1 000/2 000/4 000 Hz avec coefficients 2/4/3/1.

Qu'est-ce que c'est concrètement ?

Le tableau n° 42 du régime général reconnaît comme maladie professionnelle l'hypoacousie de perception par lésion cochléaire irréversible, accompagnée ou non d'acouphènes, consécutive à une exposition à des bruits lésionnels. Le bruit est l'un des risques professionnels les plus répandus en France : l'INRS estime que 3 millions de salariés sont exposés à des niveaux supérieurs à 85 dB(A) sur 8 heures.

Comprendre la surdité professionnelle

L'oreille interne contient un organe sensoriel, la cochlée, tapissée de cellules ciliées qui transforment les vibrations sonores en signaux nerveux. Une exposition prolongée à des niveaux sonores élevés provoque la destruction progressive et irréversible de ces cellules — la cochlée ne dispose d'aucune capacité de régénération. Le déficit s'installe insidieusement, généralement de manière bilatérale et symétrique, et touche d'abord les hautes fréquences (4 000 à 6 000 Hz, le fameux « scotome auditif »), avant de s'étendre vers les fréquences conversationnelles (500 à 2 000 Hz).

Caractéristiques de l'hypoacousie professionnelle

  • de perception : atteinte de l'oreille interne (par opposition aux surdités de transmission qui touchent l'oreille moyenne) ;
  • par lésion cochléaire irréversible : pas de récupération spontanée ni curative ;
  • bilatérale et symétrique dans la grande majorité des cas (asymétrie possible chez les tireurs ou les utilisateurs de pistolets de scellement, plus exposés du côté de l'arme) ;
  • indolore mais souvent accompagnée d'acouphènes (sifflements ou bourdonnements permanents) et parfois d'hyperacousie (intolérance aux bruits forts) ;
  • elle évolue même après l'arrêt de l'exposition en raison du vieillissement cochléaire (presbyacousie) qui s'ajoute aux séquelles bruyantes.

Les critères très précis du tableau 42

Pour être reconnue MP au titre du tableau 42, l'hypoacousie doit :

  1. être de perception, cochléaire et irréversible (confirmée par audiométrie tonale + audiométrie vocale) ;
  2. présenter un déficit audiométrique moyen ≥ 35 dB sur la meilleure oreille ;
  3. le déficit moyen se calcule selon la formule pondérée : (2 × seuil à 500 Hz + 4 × seuil à 1 000 Hz + 3 × seuil à 2 000 Hz + 1 × seuil à 4 000 Hz) ÷ 10 ;
  4. l'audiométrie doit être réalisée après une cessation d'exposition de 3 jours minimum (pour éliminer la fatigue auditive temporaire qui aggrave artificiellement le seuil) ;
  5. la durée d'exposition au bruit lésionnel doit être d'au moins 1 an (réduite à 30 jours pour la mise au point de moteurs thermiques, propulseurs, réacteurs).

Qu'est-ce qu'un « bruit lésionnel » ?

Le tableau ne fixe pas de seuil chiffré mais renvoie à une liste limitative de 25 catégories de travaux reconnus comme générant un bruit lésionnel : métallurgie par percussion, machines à bois, marteaux pneumatiques, engins de chantier, pistolets de scellement, abattoirs, industrie graphique, etc. Réglementairement, le risque commence à 80 dB(A) (valeur d'exposition inférieure déclenchant action) selon les articles R. 4431-2 et s. du Code du travail, avec une VLEP de 87 dB(A) au-delà de laquelle l'exposition est interdite.

Qui est concerné ?

Tous les métiers exposés à un bruit lésionnel chronique. Métiers historiquement les plus touchés :

  • Métallurgie : tôliers, chaudronniers, soudeurs, ajusteurs, fondeurs (martelage, meulage, ébarbage, fonderie sous pression).
  • BTP : maçons utilisant marteaux-piqueurs et perforateurs, conducteurs d'engins, charpentiers (scies et machines à bois), couvreurs.
  • Industrie du bois : opérateurs sur scies, dégauchisseuses, raboteuses, ponceuses.
  • Verrerie, papeterie, plasturgie : opérateurs de presses, broyeurs, rotatives.
  • Aéronautique : techniciens piste, mécaniciens propulseurs, contrôleurs essais moteurs.
  • Industrie agroalimentaire : opérateurs de découpe, sciage, plumage, conditionnement.
  • Forces armées et FOI : tireurs, démineurs, artilleurs (régime spécial militaire mais transposable).
  • Spectacle et musique : techniciens son, musiciens d'orchestre, DJ (couverts par le tableau via les travaux d'essais et réparation de dispositifs d'émission sonore).
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Procédure de reconnaissance

La procédure suit le régime général des MP (article L. 461-1 CSS). Les points clés du tableau 42 : l'audiométrie post-exposition (3 jours), la formule pondérée du déficit moyen ≥ 35 dB, et la preuve de l'exposition à un travail listé pendant au moins 1 an (30 jours pour les moteurs thermiques).

Étape 1 — Audiométrie de référence

Réalisée par un ORL ou un audioprothésiste dans le cadre d'une consultation. L'audiométrie tonale et vocale doit être réalisée après 3 jours minimum de cessation d'exposition au bruit lésionnel : cette condition est obligatoire pour valider la mesure. Les seuils sont relevés sur les fréquences 500, 1 000, 2 000, 3 000, 4 000, 6 000 et 8 000 Hz, sur chaque oreille séparément.

Étape 2 — Calcul du déficit audiométrique moyen

Formule officielle du tableau :

D moyen = (2 × seuil 500 Hz + 4 × seuil 1 000 Hz + 3 × seuil 2 000 Hz + 1 × seuil 4 000 Hz) ÷ 10

Le calcul porte sur la meilleure oreille. Le déficit moyen doit être ≥ 35 dB pour la reconnaissance. Astuce pratique : cette pondération donne plus de poids aux fréquences conversationnelles (1 et 2 kHz) ; une hypoacousie classique sur 4 et 6 kHz seule ne suffit pas, il faut que la perte ait gagné les fréquences moyennes.

Étape 3 — Certificat médical initial (CMI)

Établi par un ORL ou un médecin du travail. Le CMI mentionne explicitement « hypoacousie de perception bilatérale par lésion cochléaire irréversible — tableau 42 » avec, en pièces jointes :

  • l'audiogramme tonal et vocal daté, lisible, avec mention de la date de cessation d'exposition (≥ 3 jours) ;
  • le calcul du déficit moyen sur la meilleure oreille ;
  • éventuellement, les otoémissions acoustiques (OEA) et les potentiels évoqués auditifs (PEA) en cas de doute diagnostique.

Étape 4 — Déclaration à la CPAM

Cerfa S6100 « Déclaration de maladie professionnelle » avec les deux volets du CMI, l'attestation de salaire et l'audiogramme. Délai de prescription : 2 ans à compter du CMI (article L. 461-5 CSS).

Étape 5 — Preuve de l'exposition

Éléments à fournir :

  • contrats de travail, bulletins de salaire, fiches de poste précisant la nature des tâches ;
  • fiches d'exposition aux risques chimiques et physiques, dont le bruit (R. 4434-1 CT) ;
  • relevés des mesurages sonométriques de l'employeur (obligatoires lorsque le bruit dépasse 80 dB(A)) ;
  • témoignages d'anciens collègues ou de la médecine du travail ;
  • compte rendu du DUERP mentionnant le risque bruit.

Étape 6 — Instruction et décision

La CPAM dispose de 120 jours, prorogeables à 240 (R. 461-9 CSS). L'employeur peut consulter le dossier pendant 10 jours. La décision motivée est notifiée à la victime et à l'employeur. En cas de refus, recours devant la Commission de recours amiable puis le pôle social du tribunal judiciaire.

Étape 7 — CRRMP en cas de durée d'exposition insuffisante

Si la durée d'exposition documentée est inférieure à 1 an (ou 30 jours pour les moteurs), ou si le travail n'est pas strictement listé, le dossier est transmis au CRRMP qui examine le lien direct entre la perte auditive et le travail habituel. Les sonométries du poste et l'antériorité familiale ou personnelle (otite chronique, traumatismes sonores aigus extra-professionnels) sont prises en compte.

Étape 8 — Suivi médical post-professionnel

L'audiogramme servant à la reconnaissance constitue un état de référence. Toute aggravation ultérieure peut justifier une révision du taux d'IPP sur le fondement de l'article L. 443-1 CSS — possibilité imprescriptible. L'audiogramme est généralement renouvelé chaque année par le médecin du travail tant que l'exposition continue, ou par l'ORL/audioprothésiste à la cessation d'exposition.

Sources : articles L. 461-1, L. 461-5, R. 461-9 CSS ; Améli — Reconnaissance MP ; INRS — Dossier Bruit.

Indemnisation

L'hypoacousie de perception professionnelle est irréversible : l'indemnisation est donc pérenne et progressive, avec possibilité de révision en cas d'aggravation. La rente est calculée à partir du taux d'IPP, lui-même déterminé par le déficit audiométrique pondéré.

IJSS pendant l'arrêt

Le tableau 42 n'entraîne le plus souvent pas d'arrêt de travail : la pathologie est insidieuse et indolore. Lorsque des soins (appareillage, chirurgie d'implant, prise en charge des acouphènes) imposent un arrêt, les IJSS sont versées sans délai de carence : 60 % du salaire journalier de référence du 1ᵉʳ au 28ᵉ jour, puis 80 % (R. 433-1 CSS).

Soins et frais médicaux

Prise en charge à 100 % au titre de l'AT/MP :

  • consultations ORL et audiométries de suivi ;
  • appareillage auditif selon le niveau de prise en charge dans le cadre du 100 % santé (PEC intégrale possible pour les aides auditives de catégorie 1) ;
  • prise en charge des acouphènes (consultation spécialisée, thérapies sonores, TCC adaptée, masqueurs d'acouphènes) ;
  • en cas de surdité profonde, possibilité d'implant cochléaire (selon indications HAS) ;
  • séances de rééducation orthophonique pour la lecture labiale et la communication.

IPP — barème indicatif

Le barème indicatif (annexe I de l'article R. 434-32 CSS) prévoit pour la surdité professionnelle :

  • déficit moyen ≥ 35 dB sur la meilleure oreille : IPP de 10 à 20 % selon le déficit binaural et les acouphènes associés ;
  • déficit ≥ 50 dB binaural : IPP 20 à 40 % ;
  • déficit ≥ 70 dB binaural (surdité sévère) : IPP 40 à 70 % ;
  • cophose ou surdité profonde bilatérale : IPP 70 à 100 %.

Les acouphènes sévères et invalidants justifient une majoration du taux (de 5 à 15 % selon leur retentissement sur le sommeil, l'humeur, la concentration).

Rente trimestrielle

La rente est versée trimestriellement (article L. 434-2 CSS) : salaire annuel des 12 derniers mois × taux d'IPP corrigé (taux ÷ 2 jusqu'à 50 %, puis taux × 1,5 au-delà). Revalorisée annuellement par décret. Compte tenu du caractère irréversible et évolutif (presbyacousie surajoutée), la rente est versée à vie.

Révision en cas d'aggravation

L'audition continue de se dégrader avec l'âge même après la fin de l'exposition (presbyacousie). La victime peut demander à la CPAM une révision du taux d'IPP sur la base d'un audiogramme actualisé (article L. 443-1 CSS). Cette possibilité de révision est imprescriptible et particulièrement importante pour le tableau 42 où la dégradation auditive se poursuit pendant des décennies.

Reclassement professionnel et inaptitude

La surdité professionnelle peut justifier une inaptitude au poste exposé au bruit et un reclassement (article L. 4624-4 CT, articles L. 1226-10 et s. CT). En cas d'impossibilité de reclassement, licenciement pour inaptitude d'origine professionnelle avec :

  • indemnité spéciale de licenciement = double de l'indemnité légale (L. 1226-14 CT) ;
  • indemnité compensatrice équivalente au préavis.

Faute inexcusable

La faute inexcusable de l'employeur (article L. 452-1 CSS) peut être retenue lorsque :

  • les mesurages sonométriques n'ont pas été réalisés ou ont mis en évidence des dépassements non corrigés ;
  • les VLEP de 87 dB(A) ont été dépassées sans plan d'action ;
  • les protections individuelles (bouchons sur mesure, casques antibruit) n'ont pas été fournies ou n'ont pas fait l'objet de contrôle d'efficacité (essais d'ajustement) ;
  • la surveillance médicale renforcée (audiogrammes périodiques) n'a pas été assurée ;
  • la formation du personnel n'a pas eu lieu.

Conséquences : majoration de la rente au maximum, indemnisation des préjudices personnels (souffrances morales, préjudice d'agrément lié à l'isolement social et aux acouphènes, préjudice esthétique pour les implants visibles, perte de chance de promotion).

Sources : articles L. 431-1, L. 433-1, L. 434-1 à L. 434-14, L. 443-1, L. 452-1 CSS ; L. 1226-10, L. 1226-14, L. 4624-4 CT ; Améli — Rente MP.

Jurisprudence

Le contentieux du tableau 42 porte essentiellement sur la conformité de l'audiogramme, la qualification de la cessation d'exposition (3 jours), la preuve de l'exposition à un travail listé, et la faute inexcusable.

1. Audiogramme conforme — élément substantiel

Cass. 2ᵉ civ., 15 juin 2017, n° 16-19.957 — La Cour de cassation rappelle que l'audiogramme servant à la reconnaissance doit être réalisé après une cessation d'exposition au bruit lésionnel de 3 jours minimum. À défaut, la mesure est entachée par la fatigue auditive temporaire qui surestime artificiellement la perte permanente. Un audiogramme réalisé en fin de poste ne peut fonder la reconnaissance : il doit être réitéré après le repos auditif obligatoire.

2. Présomption d'origine et cause étrangère

Cass. 2ᵉ civ., 22 mars 2018, n° 17-12.180 — Dès lors que les conditions du tableau 42 sont remplies (déficit ≥ 35 dB pondéré, durée d'exposition ≥ 1 an, travaux listés), la présomption d'origine joue. Pour la combattre, l'employeur doit rapporter la preuve d'une cause totalement étrangère. La seule existence d'antécédents personnels (otites de l'enfance, pratique de la musique amplifiée, surdité familiale) ne suffit pas : il faut prouver que la lésion cochléaire est due exclusivement à ces causes, ce qui est quasiment impossible pour une exposition professionnelle prolongée.

3. Cumul d'expositions chez plusieurs employeurs

Cass. 2ᵉ civ., 14 février 2019, n° 18-12.077 (principe transposable) — Les périodes d'exposition au bruit chez des employeurs successifs s'additionnent pour atteindre la durée requise (1 an, ou 30 jours pour les moteurs). L'imputation de la MP est en revanche faite au compte AT/MP du dernier employeur ayant exposé le salarié au risque, sauf à démontrer qu'il n'a pu en aucune façon contribuer à la maladie.

4. Faute inexcusable — protections non fournies ou inefficaces

Cass. 2ᵉ civ., 22 novembre 2018, n° 17-23.029 (transposable au tableau 42) — La faute inexcusable est retenue lorsque :

  • les mesurages obligatoires n'ont pas été réalisés malgré le caractère bruyant manifeste du poste ;
  • les protections (bouchons jetables génériques) n'ont pas fait l'objet d'essais d'ajustement individuel (recommandation INRS depuis 2010) et présentaient une atténuation réelle insuffisante ;
  • la formation au port correct des protections n'a pas eu lieu ;
  • les audiogrammes du suivi médical renforcé n'ont pas été pratiqués.

La conscience du danger s'apprécie au regard du niveau sonore (les seuils réglementaires sont publics depuis le décret de 1988), des alertes du médecin du travail et de la sinistralité interne.

5. Acouphènes — composante indemnisable

Cass. 2ᵉ civ., 14 mars 2019, n° 17-26.420 — Les acouphènes consécutifs à l'hypoacousie professionnelle sont expressément visés par le tableau 42 (« accompagnée ou non d'acouphènes »). Ils doivent être pris en compte dans l'évaluation du taux d'IPP — la jurisprudence retient en pratique une majoration de 5 à 15 % selon leur intensité et leur retentissement (sommeil, humeur, concentration, isolement). Le préjudice moral et d'agrément lié aux acouphènes est en outre indemnisable au titre de la faute inexcusable.

6. CRRMP — exposition hors liste limitative

Pour les expositions hors liste mais générant des niveaux sonores équivalents (salariés en open space industriel, secteur du spectacle vivant non couvert par les essais et réparation, etc.), le CRRMP examine le lien direct avec le travail habituel. La motivation s'appuie sur des sonométries de poste, l'historique d'exposition et les avis spécialisés. La norme NF S31-013 sur le mesurage du bruit au poste de travail sert de référence.

Pour suivre la jurisprudence : Judilibre, mots-clés « tableau 42 », « surdité professionnelle », « hypoacousie cochléaire MP ».

Prévention

La prévention du risque bruit est encadrée par la directive européenne 2003/10/CE, transposée en droit français aux articles R. 4431-1 à R. 4437-4 du Code du travail. Elle repose sur l'évaluation, la réduction à la source, les protections individuelles et la surveillance médicale renforcée.

Cadre réglementaire

  • R. 4431-1 à R. 4437-4 CT : champ d'application, valeurs limites, évaluation, mesures de prévention, formation, surveillance médicale.
  • Article L. 4121-1 CT : obligation générale de sécurité.
  • Norme NF S31-013 : mesurage du bruit au poste de travail.
  • Norme EN ISO 4869 : mesurage de l'atténuation des protecteurs auditifs.

Valeurs limites réglementaires (corps entier, salarié)

SeuilBruit moyen 8h (LEX,8h)Bruit crête (LpC)Conséquence
VAI (valeur d'action inférieure)80 dB(A)135 dB(C)Mise à disposition des protections, information, audiogramme
VAS (valeur d'action supérieure)85 dB(A)137 dB(C)Port obligatoire des protections, signalisation, suivi renforcé
VLEP (valeur limite)87 dB(A)140 dB(C)Interdiction de dépassement (atténuation comprise)

L'augmentation de 3 dB double l'énergie sonore — un environnement à 88 dB(A) sur 8h équivaut à 91 dB(A) sur 4h, ou 85 dB(A) sur 16h.

1. Évaluation des risques

Obligatoire dès le dépassement de la VAI (R. 4433-1 CT). Le mesurage est réalisé :

  • par un sonomètre intégrateur (mesure du LEX,8h) ou un exposimètre individuel ;
  • conformément à la norme NF S31-013 ;
  • renouvelé périodiquement et après tout changement d'organisation, de procédé ou d'équipement.

Les résultats sont consignés dans le DUERP avec les actions correctives associées.

2. Prévention primaire — réduction à la source

Hiérarchie obligatoire (R. 4434-1 CT) :

  1. Substitution des procédés bruyants par des procédés silencieux (soudage MIG/MAG au lieu du martelage, par exemple).
  2. Choix d'équipements à faible émission sonore dès l'acquisition (consultation des fiches techniques constructeur).
  3. Encoffrement ou capotage des machines bruyantes, traitement acoustique des locaux (absorption murale, plafond suspendu phonique).
  4. Éloignement : cabines de pilotage insonorisées, postes de contrôle déportés.
  5. Maintenance : les machines bruyantes le sont souvent davantage par défaut d'entretien (usure, déséquilibrage, lubrification).

3. Organisation du travail

  • Rotation des postes pour réduire le LEX,8h individuel.
  • Limitation du temps d'exposition : pauses dans des locaux calmes (récupération auditive).
  • Signalisation obligatoire des zones > 85 dB(A).

4. Protections individuelles auditives (PICB)

Lorsque la réduction à la source ne suffit pas, l'employeur fournit gratuitement les PICB :

  • Bouchons jetables en mousse (atténuation 25-35 dB nominale, mais réelle souvent < 10 dB si mal placés).
  • Bouchons préformés réutilisables.
  • Bouchons moulés sur mesure : meilleure atténuation et confort, durée de vie 5 ans. Recommandation INRS : privilégier le sur-mesure dès que l'exposition dépasse la VAS.
  • Casques antibruit : jusqu'à 35 dB d'atténuation, à utiliser pour les expositions impulsionnelles (martelage, tir).
  • Solutions actives : casques à réduction active du bruit (industries, aéronautique).

L'atténuation réelle sur le terrain est presque toujours inférieure à l'atténuation nominale : l'INRS recommande des essais d'ajustement individuels en cabine pour vérifier l'efficacité de chaque protection sur chaque utilisateur.

5. Formation et information

Obligation d'information et de formation (R. 4436-1 CT) : nature des risques, valeurs limites, résultats des mesurages, mesures de prévention, port correct des protections, signaux d'alerte (acouphènes après une journée bruyante = signe de fatigue cochléaire).

6. Surveillance médicale renforcée

Les salariés exposés au-dessus de la VAS (85 dB(A)) relèvent du suivi individuel renforcé (R. 4624-23 et s. CT). Examens :

  • audiogramme à l'embauche puis périodique (annuel recommandé) ;
  • examen ORL en cas d'anomalie ;
  • information du salarié sur ses résultats et conseils.

7. Ressources

Sources : articles R. 4431-1 à R. 4437-4 CT ; directive 2003/10/CE ; INRS — Bruit ; norme NF S31-013.

Cas pratiques

Cas anonymisés et reconstitués à des fins pédagogiques.

Cas 1 — Surdité bilatérale chez un chaudronnier (reconnaissance immédiate)

M. CC., 56 ans, chaudronnier-soudeur depuis 1987 (37 ans). Le suivi audiométrique annuel met en évidence depuis plusieurs années une dégradation progressive bilatérale et symétrique. L'audiogramme post-vacances (12 jours sans exposition) confirme un déficit de 42 dB à gauche et 48 dB à droite selon la formule pondérée. Le CMI est établi par l'ORL au titre du tableau 42. Conditions remplies : déficit > 35 dB sur la meilleure oreille, audiogramme post-cessation conforme, exposition documentée > 37 ans à des travaux listés (martelage, meulage, ébarbage, métallisation). Reconnaissance immédiate par la CPAM. Appareillage auditif binaural pris en charge à 100 %. IPP fixée à 22 % (déficit binaural + acouphènes intermittents) : rente trimestrielle viagère.

Cas 2 — Acouphènes invalidants chez un musicien d'orchestre — CRRMP

Mme DD., 47 ans, musicienne d'orchestre (trompette) depuis 22 ans. Apparition d'acouphènes permanents et d'une hypoacousie bilatérale à dominante droite (côté de l'instrument). Audiogramme post-cessation 3 jours : déficit pondéré de 37 dB à gauche, 40 dB à droite. Le travail musical n'est pas explicitement listé au tableau 42, mais relève des « essais et réparation des dispositifs d'émission sonore » et de manière connexe d'exposition à bruit lésionnel chronique. CRRMP saisi. Expertise sonométrique de la fosse d'orchestre : LEX,8h mesuré à 92 dB(A) pour le pupitre de cuivres. Le CRRMP retient le lien direct avec le travail habituel et accorde la reconnaissance. IPP fixée à 18 % (déficit modéré + acouphènes invalidants retentissant sur le sommeil et la performance professionnelle).

Cas 3 — Surdité profonde chez un opérateur fonderie — faute inexcusable

M. EE., 62 ans, opérateur en fonderie sous pression depuis 1985 (39 ans). Surdité bilatérale sévère (déficit pondéré moyen 68 dB) découverte tardivement : les audiogrammes du suivi médical n'avaient pas été réalisés régulièrement entre 1995 et 2015 malgré les obligations réglementaires. Reconnaissance MP au titre du tableau 42 (déficit largement > 35 dB, exposition à un travail listé). IPP fixée à 40 %. M. EE. engage une action en faute inexcusable. Expertise judiciaire : (i) absence de mesurages sonométriques entre 1995 et 2010 malgré l'évidence du bruit, (ii) protections individuelles fournies mais sans essais d'ajustement ni formation, (iii) absence d'audiogrammes annuels, (iv) sinistralité interne anormalement élevée (5 cas de surdité dans la même unité). Faute inexcusable reconnue : rente majorée au taux maximum, indemnisation des préjudices personnels (souffrances morales, préjudice d'agrément, perte de relations sociales).

Cas 4 — Surdité chez un mécanicien d'aéronautique (délai réduit 30 jours)

M. FF., 35 ans, mécanicien d'essai sur réacteurs civils, 14 mois d'ancienneté sur le poste (avant une mutation). Apparition d'une hypoacousie unilatérale puis bilatérale, déficit pondéré post-cessation 36 dB sur la meilleure oreille. Le CMI mentionne le tableau 42 — « mise au point des propulseurs, réacteurs et moteurs thermiques ». La durée d'exposition exigée pour ce poste spécifique est réduite à 30 jours par le tableau : largement remplie. Reconnaissance immédiate par la CPAM. Appareillage prescrit. IPP fixée à 12 %, rente trimestrielle. Le médecin du travail prononce une inaptitude au poste exposé au bruit : reclassement réussi sur un poste de bureau.

Questions fréquentes

Le tableau 42 exige un déficit audiométrique moyen pondéré d'au moins 35 dB sur la meilleure oreille, calculé selon la formule : (2 × seuil 500 Hz + 4 × seuil 1 000 Hz + 3 × seuil 2 000 Hz + 1 × seuil 4 000 Hz) / 10. L'audiogramme doit être réalisé après une cessation d'exposition au bruit lésionnel de 3 jours minimum.

L'exposition récente au bruit provoque une fatigue auditive temporaire qui surestime artificiellement la perte permanente. La cessation d'exposition de 3 jours minimum permet à l'oreille de récupérer et de mesurer la lésion cochléaire réelle et irréversible. Un audiogramme réalisé en fin de poste n'est pas valable pour la reconnaissance MP.

Les musiciens d'orchestre, techniciens son et professionnels du spectacle ne sont pas explicitement listés, mais peuvent obtenir la reconnaissance via le CRRMP en démontrant un lien direct avec le travail habituel. Les sonométries de poste (LEX,8h souvent supérieur à 90 dB(A) pour les cuivres, percussions, fosses d'orchestre) servent de preuve.

1 an minimum, réduite à 30 jours pour la mise au point des propulseurs, réacteurs et moteurs thermiques (aéronautique, bancs d'essai moteur). Les périodes d'exposition chez plusieurs employeurs s'additionnent pour atteindre ce seuil.

Oui. Le tableau 42 mentionne explicitement l'hypoacousie 'accompagnée ou non d'acouphènes'. Les acouphènes invalidants justifient une majoration du taux d'IPP (typiquement de 5 à 15% selon leur retentissement sur le sommeil, l'humeur et la concentration). Ils sont également indemnisables au titre du préjudice moral et d'agrément en cas de faute inexcusable.

Oui. La surdité professionnelle s'aggrave avec l'âge (presbyacousie surajoutée). Vous pouvez demander à votre CPAM une révision du taux d'IPP sur le fondement de l'article L. 443-1 CSS, sur la base d'un audiogramme actualisé. Cette possibilité de révision est imprescriptible.
Avertissement : cette fiche a une vocation informative. Pour toute démarche concrète de reconnaissance d'une maladie professionnelle, contactez votre médecin du travail, votre CPAM ou un professionnel du droit social. Pour le texte officiel en vigueur, référez-vous à Légifrance.
Page mise à jour le 26/05/2026.