Le 16 avril 1947, à 9 h 12, le cargo Grandcamp explose à quai dans le port de Texas City, sur la côte du golfe du Mexique.

Dans ses cales, plus de 2 000 tonnes de nitrate d'ammonium destiné à servir d'engrais en France. L'onde de choc brise des vitres à Houston, à 64 km, et se fait sentir jusqu'en Louisiane.

Le bilan en fait la catastrophe industrielle la plus meurtrière de l'histoire des États-Unis : près de 580 morts, dont presque tous les pompiers de la ville, des milliers de blessés, un quartier portuaire et une usine chimique rasés.

Ce dossier retrace la chaîne d'erreurs qui a conduit à l'explosion, son bilan, la bataille judiciaire qui a suivi et les leçons que la réglementation française applique encore aux stockages de nitrate d'ammonium.

À ne pas confondre

Texas City a connu deux catastrophes distinctes. Celle de 1947, objet de cet article, est une explosion de nitrate d'ammonium dans le port. Celle du 23 mars 2005 est l'explosion d'une unité de la raffinerie BP, qui a fait 15 morts : elle est racontée dans l'article consacré à la catastrophe de la raffinerie BP Texas City en 2005.

1. Un port, un cargo français et un engrais militaire

En 1947, Texas City est une petite ville industrielle en plein essor, organisée autour de son port en eau profonde, de raffineries et d'une usine de styrène exploitée par un grand groupe chimique américain. Les quais voient passer du coton, du grain, des hydrocarbures et, depuis la fin de la guerre, des engrais destinés à l'Europe.

Le Grandcamp est un cargo sous pavillon français. Il arrive à Texas City le 11 avril 1947 et commence le 14 avril à charger des sacs d'engrais. Sa cargaison comprend aussi des arachides, du tabac, de la ficelle, du fioul de soute et, selon la NOAA, seize caisses de munitions pour armes légères.

L'engrais n'a rien d'anodin. D'après l'arrêt de la Cour suprême qui jugera l'affaire, il s'agit de nitrate d'ammonium de qualité engrais (FGAN) produit dans des usines d'armement de l'État fédéral réactivées après la guerre. Il est exporté dans le cadre d'un programme d'aide alimentaire et agricole, et consigné au French Supply Council, la mission d'achat française, à Texas City.

Nitrate d'ammonium à bord du Grandcamp

≈ 2 300

tonnes courtes (short tons), soit un peu plus de 2 000 tonnes métriques

Enrobage anti-mottant

Pétrolatum, colophane, paraffine

mélange « PRP » décrit par la Cour suprême

Distance de l'usine chimique voisine

≈ 90 m

« trois cents pieds » selon la municipalité de Texas City

Sources : Cour suprême des États-Unis, Dalehite v. United States, 346 U.S. 15 (8 juin 1953) ; Texas State Historical Association, Handbook of Texas, « Texas City Disaster » ; NOAA Office of Response and Restoration ; City of Texas City, « First Explosion ».

2. Le 16 avril 1947, heure par heure

Tôt dans la matinée, de la fumée s'échappe de la cale n° 4, où sont arrimés les sacs de nitrate. Le déroulé qui suit est reconstitué à partir des récits de la municipalité et de la Texas State Historical Association.

  • Début de matinéeDépart de feu dans la cale

    De la fumée est repérée dans la cale chargée de nitrate. Selon les récits historiques convergents, le capitaine refuse d'arroser la cargaison pour ne pas la détruire : il fait fermer les panneaux, bâcher les écoutilles et injecter de la vapeur dans la cale.

  • Avant 9 hUne fumée colorée attire la foule

    La municipalité décrit « une fumée dense aux couleurs vives, visible dans toute la ville ». Des habitants viennent sur les quais assister au spectacle ; les pompiers de la ville sont à pied d'œuvre.

  • 9 h 12Détonation du Grandcamp

    Le navire se désintègre. La cargaison est projetée à 600 ou 900 mètres de hauteur. Une vague de près de 5 mètres submerge les quais ; une barge amarrée est soulevée et projetée à une trentaine de mètres sur la rive.

  • Dans la fouléeIncendies en chaîne

    L'usine chimique voisine est détruite, des réservoirs d'hydrocarbures s'embrasent et des débris incandescents retombent sur la ville et sur les navires amarrés, dont le High Flyer, lui aussi chargé de nitrate d'ammonium.

  • 17 avril, 1 h 10Seconde explosion

    Malgré les tentatives pour l'éloigner, le High Flyer explose environ seize heures après le Grandcamp. Il détruit le cargo voisin Wilson B. Keene et aggrave les dégâts du port.

Sources : City of Texas City, « First Explosion » ; Texas State Historical Association, « Texas City Disaster » ; NOAA Office of Response and Restoration.

3. Un bilan humain et matériel sans précédent

Le bilan exact n'a jamais pu être établi avec certitude, faute d'identification de nombreux corps. La Texas State Historical Association retient 576 morts connus, dont 398 identifiés et 178 disparus ou non identifiés ; 63 corps non identifiés ont été inhumés au cimetière commémoratif de la ville. Le chiffre de 581 morts est également très souvent cité.

La proximité de la foule explique l'ampleur du drame. Le corps des pompiers de Texas City est presque entièrement anéanti : 26 pompiers tués selon la TSHA, « le chef et 27 pompiers » selon la municipalité.

Indicateur Valeur Source
Morts recensés 576 (398 identifiés, 178 disparus ou non identifiés) TSHA
Pompiers tués 26 à 28 selon les sources TSHA ; City of Texas City
Blessés « Des milliers » TSHA
Bâtiments et logements détruits ou endommagés Au moins 1 000 TSHA
Dommages matériels 67 millions de dollars (valeur de l'époque) TSHA
Portée de l'onde de choc Vitres brisées à Houston (64 km) ; secousse ressentie à 400 km ; enregistrée par un sismographe à Denver City of Texas City

L'usine chimique située à quelque 90 mètres des quais est détruite par le souffle. Les entrepôts à grain, de nombreux réservoirs de pétrole et de produits chimiques et l'ensemble de la zone portuaire sont ravagés. Les incendies se prolongent plusieurs jours.

À l'échelle de l'histoire industrielle, Texas City 1947 reste l'une des plus fortes explosions non nucléaires jamais survenues. Elle figure logiquement parmi les références citées dans les panoramas des pires catastrophes industrielles de l'histoire.

Sources : Texas State Historical Association, « Texas City Disaster » ; City of Texas City, « First Explosion ».

4. Pourquoi le nitrate d'ammonium a détoné

Le nitrate d'ammonium est un engrais azoté massivement utilisé en agriculture. Stable dans des conditions normales, il est aussi un comburant : il peut entretenir une combustion sans apport d'air extérieur et, dans certaines conditions, se décomposer violemment jusqu'à la détonation.

À Texas City, plusieurs facteurs aggravants se sont additionnés. Aucun n'aurait suffi seul ; leur conjonction a transformé un feu de cale en explosion.

Contamination organique

Enrobage PRP combustible, sacs en papier, fioul et marchandises inflammables dans le même navire.

Confinement

Cale fermée et bâchée : la chaleur et les gaz de décomposition s'accumulent au lieu de s'évacuer.

Chaleur entretenue

Injection de vapeur et feu prolongé : la masse de nitrate monte en température jusqu'à l'emballement.

Masse considérable

Plus de 2 000 tonnes au même endroit, sans compartimentage ni distance de sécurité.

S'y ajoute un facteur humain et organisationnel : la méconnaissance du produit. Les sacs portaient la mention « Fertilizer Ammonium Nitrate », rien qui signale aux dockers, à l'équipage ou aux pompiers un comportement proche de celui d'un explosif en situation d'incendie confiné. La foule rassemblée sur les quais en témoigne.

Sources : Dalehite v. United States, 346 U.S. 15 (1953), exposé des faits ; ministère de l'Agriculture, « Les engrais à base de nitrate d'ammonium : le stockage et les risques d'accidents » ; City of Texas City.

5. Dalehite contre États-Unis : la bataille des victimes

L'engrais ayant été produit et expédié par l'État fédéral, les victimes se tournent vers lui. Elles s'appuient sur une loi toute récente, le Federal Tort Claims Act de 1946, qui permet pour la première fois de rechercher la responsabilité civile des États-Unis pour les fautes de leurs agents. Plusieurs milliers de réclamations sont déposées.

L'affaire Dalehite v. United States sert de dossier-test, regroupant quelque 300 réclamations pour un montant total de 200 millions de dollars. Un tribunal de première instance donne raison aux victimes, puis la cour d'appel annule ce jugement.

Le 8 juin 1953, la Cour suprême tranche en faveur de l'État, à quatre voix contre trois. Elle juge que les décisions en cause relèvent de l'exception de « fonction discrétionnaire » prévue par la loi : celle-ci couvre non seulement le lancement des programmes publics, mais aussi les choix faits « en établissant des plans, des spécifications ou des calendriers d'opérations ». Fabrication, enrobage, conditionnement et étiquetage du nitrate relevaient de tels choix.

Étape Date Issue
Réclamations des victimes au titre du Federal Tort Claims Act À partir de 1947 Plusieurs milliers de demandes
Arrêt Dalehite v. United States, 346 U.S. 15 8 juin 1953 Rejet : exception de fonction discrétionnaire
Texas City Disaster Relief Act voté par le Congrès Août 1955 Indemnisation plafonnée, votée hors de toute reconnaissance de faute
Règlement des dossiers 1956 Plus de 3 000 demandes réglées, environ 16,5 millions de dollars versés (TSHA)

L'arrêt Dalehite est resté une référence du droit public américain. Il illustre un débat que la France a connu à sa manière après AZF : qui indemnise les victimes d'une catastrophe industrielle quand la responsabilité se dilue entre l'exploitant, l'État et le temps judiciaire ?

Sources : Dalehite v. United States, 346 U.S. 15 (1953) (texte publié par la Cornell Law School et la Library of Congress) ; Texas State Historical Association ; U.S. GAO, décision B-127227 du 23 avril 1956 relative au Texas City Disaster Relief Act.

6. Brest, Toulouse, Beyrouth : une leçon jamais close

Trois mois après Texas City, le scénario se répète en France. Le 28 juillet 1947, le cargo norvégien Ocean Liberty prend feu dans le port de Brest. Il transporte 3 133 tonnes de nitrate d'ammonium en sacs et, au-dessus des cales, plus de 2 000 tonnes de matières combustibles : fioul, paraffine, peintures, lubrifiants.

Remorqué hors du port, il explose à 17 h 25. La base ARIA du ministère de la Transition écologique relève 26 morts, plus de 500 blessés et plus de 4 000 habitations détruites. Elle attribue l'accident à la paraffine et à d'autres matières fondues infiltrées dans le stock de nitrate, qui ont déclenché sa détonation.

Accident Date Contexte Morts
Texas City (États-Unis) 16-17 avril 1947 Cargo en chargement, incendie de cale 576 recensés
Brest (France) 28 juillet 1947 Cargo en déchargement, contamination par des combustibles 26
AZF Toulouse (France) 21 septembre 2001 Stock de nitrate déclassé dans une usine d'engrais 31
Beyrouth (Liban) 4 août 2020 Stock saisi entreposé des années dans un hangar portuaire Plus de 200

Ce que la réglementation française en a retenu

En France, les stockages d'engrais à base de nitrate d'ammonium relèvent des installations classées pour la protection de l'environnement (ICPE). La rubrique 4702 vise les engrais conformes aux spécifications réglementaires ; la rubrique 4703 vise le nitrate d'ammonium hors spécifications, exactement le type de produit en cause à AZF.

Les stockages soumis à autorisation obéissent à l'arrêté du 13 avril 2010, et les plus importants basculent dans le régime Seveso : pour la rubrique 4702-II, par exemple, le seuil bas est fixé à 1 250 tonnes et le seuil haut à 5 000 tonnes. Les principes de prévention retrouvent, point par point, les causes de Texas City et de Brest :

  • Séparation des matières incompatibles : combustibles, hydrocarbures, matières organiques et produits réducteurs tenus à l'écart des stocks.
  • Fractionnement des stocks en îlots de taille limitée, pour qu'un incendie ne se propage pas à toute la masse.
  • Gestion des produits déclassés et des balayures, qui peuvent être contaminés et plus sensibles que le produit commercial.
  • Maîtrise de l'urbanisation autour des sites Seveso, héritage direct d'AZF, que l'on peut explorer sur la carte des risques industriels.

L'histoire des accidents de nitrate d'ammonium est celle d'un produit utile, banal et stocké partout, dont le danger se révèle quand plusieurs précautions élémentaires sont oubliées en même temps. Texas City en a fixé le prix humain le plus élevé.

Sources : base ARIA (BARPI, ministère de la Transition écologique), accident n° 14732 (Brest, 28 juillet 1947) ; nomenclature ICPE, rubriques 4702 et 4703 (AIDA, INERIS) ; arrêté du 13 avril 2010 relatif aux stockages d'engrais solides à base de nitrate d'ammonium (Légifrance) ; ministère de l'Agriculture.

Conclusion : un engrais, une cale fermée, une ville détruite

La catastrophe de Texas City tient en une chaîne courte : un comburant enrobé de combustible, un feu que l'on tente d'étouffer au lieu de le noyer, une foule qui s'approche faute de connaître le danger. En quelques secondes, près de 580 personnes perdent la vie.

Ses leçons sont aujourd'hui inscrites dans les textes : séparation des matières incompatibles, fractionnement des stocks, information du public, éloignement des habitations. Brest, Toulouse et Beyrouth rappellent qu'elles ne valent que si elles sont appliquées, partout et tout le temps.

Sources & Références :

  • • Texas State Historical Association, Handbook of Texas, « Texas City Disaster »
  • • City of Texas City, « First Explosion »
  • • NOAA Office of Response and Restoration
  • • Cour suprême des États-Unis, Dalehite v. United States, 346 U.S. 15 (1953)
  • • U.S. GAO, décision B-127227 (1956)
  • • Base ARIA (BARPI), accident n° 14732, Brest 1947
  • • Nomenclature ICPE 4702 et 4703 ; arrêté du 13 avril 2010
  • • TSHA · ARIA · AIDA (INERIS) · Légifrance