Dans un atelier de soudage, un laboratoire ou un local de stockage, la couleur de l'ogive d'une bouteille de gaz est la première information lisible à plusieurs mètres.
Cette couleur ne dit pas d'abord quel gaz est dans la bouteille : elle dit quel danger il présente. C'est le principe de la norme européenne EN 1089-3, appliquée en France depuis la fin des années 1990.
Jaune, rouge, bleu clair, vert vif : quatre couleurs de danger, auxquelles s'ajoutent quelques gaz à couleur dédiée, comme l'oxygène en blanc ou l'acétylène en marron.
Ce guide explique comment lire une ogive, ce que signifient les bandes et la lettre « N », et pourquoi l'étiquette reste la seule identification qui fait foi.
1. Le principe : l'ogive signale un danger, l'étiquette identifie le gaz
L'ogive est la partie arrondie située en haut de la bouteille, entre le corps cylindrique et le robinet. C'est elle, et elle seule, que la norme EN 1089-3 (« Bouteilles à gaz transportables — Identification des bouteilles à gaz, GPL exclu — Partie 3 : code couleur ») peint selon un code commun à l'Europe.
L'édition en vigueur est l'EN 1089-3:2011, qui a remplacé l'édition de 2004. Les deux parties sœurs de la série traitent du marquage frappé (partie 1) et des étiquettes (partie 2).
La fiche pratique ED 87 de l'INRS et les recommandations de l'Association française des gaz comprimés (AFGC) insistent sur le même point : le code couleur est une identification secondaire. Il sert à repérer un danger à distance. De près, c'est toujours l'étiquette qu'il faut lire.
L'ogive (à distance)
- Signale le danger principal du contenu
- Peut porter une seconde couleur pour un danger complémentaire
- Identifie nommément quelques gaz courants (oxygène, acétylène…)
- N'a pas de valeur d'identification certaine
L'étiquette (de près)
- Nom du gaz ou composition du mélange
- Numéro ONU et désignation de transport (ADR)
- Pictogrammes, mentions de danger et conseils de prudence (CLP)
- Identité du responsable de la mise sur le marché
Le corps de la bouteille et le chapeau de protection du robinet peuvent être peints librement, à condition de ne pas créer de confusion avec l'ogive. C'est ce qui explique les corps de couleurs variées selon les distributeurs.
2. Les quatre couleurs de danger et leur ordre de priorité
Pour les couleurs d'ogive, la norme retient quatre familles de dangers. Elles reprennent la classification des gaz au transport (ADR), cohérente avec le règlement CLP.
Chaque famille a une couleur et une référence RAL précise. Le tableau ci-dessous les classe par ordre de danger décroissant, celui qui décide de la couleur quand un gaz cumule plusieurs dangers.
| Priorité | Danger principal | Couleur d'ogive | Exemples de gaz |
|---|---|---|---|
| 1 | Toxique et/ou corrosif | Jaune (RAL 1018) | Chlore, ammoniac, sulfure d'hydrogène |
| 2 | Inflammable | Rouge (RAL 3000) | Hydrogène, méthane, propane industriel |
| 3 | Comburant (oxydant) | Bleu clair (RAL 5012) | Air enrichi à plus de 23,5 % d'oxygène |
| 4 | Inerte : ni toxique, ni inflammable, ni comburant, mais asphyxiant | Vert vif (RAL 6018) | Néon, krypton, air comprimé industriel |
La règle est simple : un danger principal, une couleur. Un gaz à la fois toxique et inflammable prend la couleur du danger le plus élevé, le jaune. L'inflammabilité est alors signalée par une couleur additionnelle, le plus souvent une bande rouge.
Le mot « inerte » ne veut pas dire inoffensif. L'AFGC le rappelle en toutes lettres : à l'exception de l'air et de l'oxygène, tous les gaz sont asphyxiants. Une fuite d'argon ou d'azote dans un local confiné fait chuter la teneur en oxygène sans aucun signe d'alerte.
3. Les gaz qui ont leur propre couleur
Certains gaz très courants échappent à la règle générale. Ils ont une couleur dédiée, qui identifie le produit lui-même et non plus seulement sa famille de danger.
Ce sont surtout les gaz de l'atelier de soudage et de découpe, et ceux du laboratoire. Leur couleur était déjà largement installée dans les usages : la norme l'a conservée.
| Gaz | Couleur d'ogive | Danger réel |
|---|---|---|
| Oxygène (O2) | Blanc (RAL 9010) | Comburant |
| Acétylène dissous (C2H2) | Marron (RAL 3009) | Inflammable |
| Protoxyde d'azote (N2O) | Bleu foncé (RAL 5010) | Comburant |
| Dioxyde de carbone (CO2) | Gris (RAL 7037) | Asphyxiant |
| Hélium (He) | Brun (RAL 8008) | Asphyxiant |
| Argon (Ar) | Vert foncé (RAL 6001), ou vert vif | Asphyxiant |
| Azote (N2) | Noir (RAL 9005) | Asphyxiant |
Deux nuances méritent attention. Le dépliant de l'AFGC indique pour l'argon « vert vif ou foncé » : le vert vif est la couleur générale des gaz inertes, le vert foncé sa couleur dédiée. Et l'hydrogène n'a pas de couleur propre : il suit la règle générale et porte une ogive rouge, celle des gaz inflammables.
Pour s'entraîner, le sélecteur ci-dessous rappelle la signification de chaque couleur. Les pastilles sont indicatives : un écran ne restitue pas fidèlement une teinte RAL.
Quelle est cette ogive ?
4. Mélanges et doubles dangers : bandes et quartiers
Un mélange de gaz prend la couleur de son danger le plus élevé, quels que soient les pourcentages de chaque constituant. Un mélange contenant un gaz toxique sera jaune, même si ce gaz n'est présent qu'en faible proportion.
Le danger secondaire, ou le second gaz quand le mélange a une couleur nommée, s'affiche par une seconde couleur sur l'ogive. Deux présentations sont admises : des bandes concentriques ou des quartiers alternés autour de l'ogive.
| Contenu | Ogive |
|---|---|
| Gaz toxique et inflammable (monoxyde de carbone, par exemple) | Jaune + rouge |
| Mélange gaz toxique + gaz comburant | Jaune + bleu clair |
| Mélange hydrogène / azote | Rouge (inflammable) |
| Argon + dioxyde de carbone (78 % / 22 %), gaz de soudage MAG | Vert + gris |
| Oxygène + azote (80 % / 20 %) | Blanc + noir |
Pour les mélanges, la marge d'interprétation est réelle. Le guide britannique BCGA le note : la norme ne fixe pas de schéma pour chaque mélange, et les fournisseurs peuvent appliquer leur propre système dans le cadre des règles générales.
C'est particulièrement vrai pour les mélanges gazeux de protection MIG/MAG : deux bouteilles d'argon/CO2 de dosages différents peuvent porter la même ogive. Seule l'étiquette donne la composition exacte.
5. Lettre N, ancien code français et bouteilles hors norme
Le passage au code européen a pris une dizaine d'années. À partir de 1997, les bouteilles dont la couleur changeait ont été repeintes lors de leur passage en contrôle périodique, avec deux lettres « N » (pour « nouvelle norme ») peintes en opposition sur l'ogive.
Selon l'AFGC, l'ancien système français devait avoir disparu fin 2006. Toutes les bouteilles étant depuis passées en requalification et repeintes, la lettre N n'est plus apposée. Elle peut encore se voir sur un parc ancien.
Le piège de l'inversion
Dans l'ancien code français, le jaune pouvait désigner un gaz inerte, et le vert un gaz toxique. Le code européen a fait l'inverse : le jaune signale désormais le toxique, le vert l'inerte. Une bouteille très ancienne, jamais revenue chez son fournisseur, doit être traitée comme non identifiée.
Ce que la norme ne couvre pas
- GPL commerciaux (propane, butane, ONU 1965) : couleurs propres à chaque distributeur
- Extincteurs
- Bouteilles de gaz réfrigérants (hydrocarbures halogénés)
- Cadres et véhicules-batteries (application facultative)
À l'inverse, le butane et le propane industriels (ONU 1011 et 1978) entrent bien dans le champ de la norme, selon l'AFGC : leur ogive est rouge.
Gaz médicaux : le corps blanc
Les bouteilles de gaz à usage médical suivent le même code d'ogive, mais leur corps est toujours blanc, pour que les soignants repèrent immédiatement les gaz destinés aux patients. Pour les gaz industriels, le corps, s'il est peint, n'est jamais blanc.
Une bouteille à corps blanc rencontrée dans un atelier relève donc d'un autre circuit. Elle ne doit pas être utilisée comme une bouteille industrielle.
6. Sur le terrain : identifier une bouteille sans se tromper
Le code couleur prend tout son sens dans les situations où l'on ne peut pas s'approcher : bouteille au fond d'un râtelier, intervention des secours, inventaire d'un local. Il permet de repérer le danger et de décider des précautions.
Avant toute utilisation, en revanche, l'identification se fait par l'étiquette et par plusieurs indices concordants.
Le raccord fileté n'est pas un détail : la question des filetages gaz BSP et NPT à ne jamais mélanger pose le même principe d'incompatibilité volontaire entre systèmes.
Le stockage des gaz inflammables relève de l'article R. 4227-22 du Code du travail et, au-delà de certaines quantités d'acétylène ou de GPL, de la réglementation des installations classées. La fiche OPPBTP détaille les seuils et l'aménagement des locaux.
Les canalisations fixes qui distribuent ces gaz dans l'usine obéissent à un autre code : celui de la couleur des tuyauteries industrielles (NF X08-100). Les deux systèmes ne se superposent pas : une conduite d'oxygène et une bouteille d'oxygène n'ont pas la même couleur.
Conclusion : une couleur pour le danger, une étiquette pour le gaz
Le code couleur EN 1089-3 repose sur une idée simple : signaler le danger d'une bouteille avant même de pouvoir lire son étiquette. Jaune pour le toxique, rouge pour l'inflammable, bleu clair pour le comburant, vert vif pour l'inerte, et quelques couleurs dédiées pour les gaz les plus courants.
Sa limite est tout aussi simple : il ne remplace jamais l'étiquette. Dans un atelier, la bonne pratique consiste à afficher le tableau des couleurs près du stockage et à rappeler, lors de l'accueil sécurité, que la couleur alerte et que l'étiquette identifie.