Habilitation Électrique HT — H2V / B2V / BR
Module 4 : EPI HT, accident & gestes d'urgence
4.2 Accident HT : reconnaître les signes pour réagir vite
Un accident HT n'a pas l'apparence d'un accident BT. Lésions invisibles, manifestations différées, victime qui semble « aller bien » mais s'effondre 12 heures plus tard. Voici les signes à reconnaître pour orienter les secours.
Les 4 grands tableaux cliniques
Atteinte cardiaque — la première cause de décès
Le passage de courant à travers le thorax peut désynchroniser l'activité cardiaque. Conséquences possibles :
- Fibrillation ventriculaire : désynchronisation chaotique des ventricules → arrêt circulatoire en 2-4 minutes sans défibrillation. Mécanisme principal de décès en électrisation.
- Asystolie : arrêt complet de l'activité électrique cardiaque.
- Tachycardie ventriculaire : rythme rapide instable, pouvant dégénérer en fibrillation.
- Bloc auriculo-ventriculaire : conduction électrique du cœur perturbée, souvent réversible.
- Troubles différés : la victime peut développer une arythmie 6-24 heures après l'accident, alors qu'elle paraît « bien ». D'où la nécessité d'une hospitalisation systématique de 24-72 h avec monitoring cardiaque continu.
Signes d'alerte chez la victime :
- Inconscience immédiate ou troubles de la conscience.
- Absence de pouls et de respiration : arrêt cardiaque, RCP + DAE immédiats.
- Pâleur ou cyanose (lèvres bleues).
- Sueurs froides, malaise vagal, sensation d'étouffement.
- Palpitations ou « cœur qui bat irrégulièrement » signalés par la victime.
Tout signe cardiaque post-accident HT, même transitoire, impose une évacuation immédiate aux urgences avec monitoring. Ne jamais minimiser, même si la victime se déclare « en pleine forme ».
Brûlures électriques : ce qu'on voit, ce qu'on ne voit pas
Les brûlures électriques HT ont une particularité qui les rend plus traîtres que les brûlures thermiques classiques : les lésions internes sont souvent plus graves que les lésions externes.
- Brûlures externes (entrée et sortie du courant) : points caractéristiques en cratère ou en étoile, généralement 3e degré. Peau carbonisée, indolore (destruction des terminaisons nerveuses). Localisations typiques : main, doigts, plante de pied, dos (point de sortie).
- Brûlures par arc (« coup d'arc ») : étendues, sur la peau exposée (visage, mains, cou). Rayonnement thermique + UV. Peau rouge vif à noir charbonné. Surface impactée jusqu'à 30-50 % du corps en arc franc.
- Brûlures internes invisibles : muscles, tendons, organes traversés par le courant. Le courant suit le trajet de moindre résistance dans le corps (vaisseaux, nerfs, muscles) — la destruction est en profondeur.
- Brûlures vasculaires : coagulation des petits vaisseaux, nécrose tissulaire 24-72 h après. La main brûlée superficiellement peut devenir noire et nécrotique 3 jours plus tard.
- Rhabdomyolyse : destruction massive des fibres musculaires libérant de la myoglobine dans le sang. Risque d'insuffisance rénale aiguë par engorgement des reins.
Signes d'alerte :
- Urines brun-rouge (myoglobinurie) : signe de rhabdomyolyse, urgence médicale.
- Œdème massif du membre touché, douleur intense disproportionnée par rapport aux lésions visibles.
- Trouble de la sensibilité ou de la motricité d'un membre.
- Lésions « ouvertes » sur cuir chevelu au point d'entrée du courant — souvent cachées par les cheveux.
Erreur fréquente des secours non spécialisés : sous-évaluer les lésions en se basant sur l'apparence externe. Une brûlure HT impose obligatoirement un transfert en centre de grands brûlés dans les 24 h, même pour des lésions externes apparemment modérées.
Atteinte neurologique : amnésie, conscience, séquelles
Le système nerveux est particulièrement sensible au courant électrique. Manifestations :
- Perte de connaissance immédiate : fréquente dans les accidents HT, durée de quelques secondes à plusieurs minutes.
- Amnésie post-traumatique : la victime ne se souvient pas des minutes qui ont précédé l'accident. Signe de souffrance cérébrale, fréquent.
- Confusion mentale : la victime semble « ailleurs », ne reconnaît pas son environnement, donne des réponses incohérentes.
- Convulsions : crise tonico-clonique post-électrisation, peuvent récidiver dans les heures suivantes.
- Paralysie localisée ou troubles sensitifs (paresthésies, hypoesthésie) sur le trajet du courant.
- Troubles vestibulaires : vertiges, troubles de l'équilibre, nausées, qui peuvent durer plusieurs semaines.
- Atteinte oculaire : cécité partielle ou complète temporaire (« coup d'arc » sur la rétine).
- Séquelles psychiques différées : stress post-traumatique, anxiété, phobie de l'électricité, dépression. Peuvent apparaître semaines ou mois après.
Une victime d'accident HT qui présente même un trouble neurologique transitoire doit être évaluée en milieu hospitalier avec scanner cérébral et examen neurologique complet. Suivi neuropsychologique pendant 6-12 mois recommandé.
Traumatismes mécaniques par effet de souffle
L'effet de souffle de l'arc HT (cf. chapitre 1.2) provoque des traumatismes mécaniques qui peuvent éclipser le tableau électrique :
- Projection de l'opérateur à plusieurs mètres : fractures du rachis (cervical, dorsal, lombaire), traumatisme crânien, fractures de membres.
- Atteinte tympanique par l'onde de pression (130-160 dB) : perforation, hémorragie, perte d'audition partielle ou totale (souvent unilatérale).
- Blast pulmonaire : compression-décompression brutale → barotraumatisme pulmonaire, hémoptysies, pneumothorax. Diagnostic par scanner thoracique.
- Projection de particules incandescentes : brûlures localisées (visage, mains), atteinte cornéenne (corps étrangers métalliques en fusion).
- Inhalation de vapeurs toxiques de cuivre oxydé : risque d'œdème pulmonaire aigu retardé (« metal fume fever »), apparaissant 4-12 heures après.
- Atteinte oculaire UV/IR : photokératite (« coup d'arc oculaire »), avec douleur intense, larmoiement, photophobie. Apparaît 4-8 heures après l'exposition.
Ces atteintes mécaniques imposent un bilan complet : radio thoracique, scanner, examen ORL, examen ophtalmologique. Souvent négligées dans les premières heures car « non visibles » par les secours en première ligne, elles peuvent évoluer défavorablement.
Le piège de la « fausse bonne santé »
Phénomène particulièrement traître en accident HT : la victime peut paraître initialement en bon état et refuser les secours. Or, plusieurs complications peuvent survenir dans les heures qui suivent :
- Troubles cardiaques différés à 6-24 h : arrêt cardiaque ou arythmie maligne. Cause de décès classique en absence d'hospitalisation.
- Œdème pulmonaire à 4-12 h : par toxicité du cuivre oxydé inhalé ou par blast pulmonaire.
- Insuffisance rénale aiguë à 24-72 h : par rhabdomyolyse, peut nécessiter dialyse temporaire.
- Nécrose musculaire à 24-72 h : la main initialement « rouge » devient noire, peut nécessiter une amputation.
- Convulsions retardées sur souffrance cérébrale.
- Photokératite à 4-8 h : douleur oculaire intense quand la victime est rentrée chez elle.
Conséquence opérationnelle : toute victime d'accident HT, quelle que soit son apparence immédiate, doit être :
- Évacuée aux urgences en transport médicalisé (SMUR si possible).
- Hospitalisée 24-72 h minimum avec monitoring cardiaque continu.
- Examinée par grand brûlé si trajet de courant cutané.
- Examinée par neurologue + ORL + ophtalmologue selon mécanisme.
- Suivie psychologiquement pendant 6-12 mois (stress post-traumatique).
Refus de soins : la victime ne peut juridiquement pas refuser l'évacuation médicale après un accident HT du travail. L'employeur, sur conseil du médecin du travail, peut imposer l'évacuation au titre de l'obligation de sécurité (L.4121-1).
Quand un témoin doit-il alerter ?
Toute manifestation suivante chez un collègue après une exposition électrique impose une alerte immédiate :
- Perte de connaissance, même brève.
- Confusion mentale, désorientation temporo-spatiale.
- Douleur thoracique, palpitations, sensation d'étouffement.
- Trouble de la sensibilité ou paralysie même partielle.
- Brûlure cutanée, même apparemment minime.
- Urines colorées (rouge-brun) dans les heures suivantes.
- Douleur abdominale ou nausées persistantes.
- Trouble visuel : flou, douleur, larmoiement, photophobie.
- Cri d'alarme ou signal de détresse, même non spécifique.
Procédure d'alerte standardisée : 15 (SAMU) ou 18 (Pompiers), avec mention explicite « accident électrique HT ». Précisions à fournir : tension d'exposition, durée du contact, point d'entrée et de sortie, état de conscience, présence de pouls. Plus l'information est précise, plus le tri médical est efficace.
À retenir
- 4 tableaux cliniques : cardiaque, brûlures, neurologique, traumatique. Tous présents simultanément ou séquentiellement.
- Fibrillation ventriculaire = cause n°1 de décès. RCP + DAE immédiats si arrêt cardiaque.
- Brûlures HT : lésions internes > lésions externes. Centre de grands brûlés obligatoire. Urines brun-rouge = rhabdomyolyse.
- Atteinte neurologique : amnésie, convulsions, paralysies. Suivi neuropsychologique 6-12 mois.
- « Fausse bonne santé » : troubles différés à 6-72 h. Hospitalisation systématique 24-72 h avec monitoring.
- Tout accident HT = évacuation médicalisée + bilan complet. Refus de soins juridiquement impossible côté employeur.