Travail au Froid / Travail à la Chaleur
Module 3 : Évaluation des risques par secteur
3.2 Agroalimentaire et logistique frigorifique : le travail au froid permanent
Entrepôts STEF, Delanchy, Carrefour Supply Chain, abattoirs et ateliers de désossage, plateformes IQF : plus de 150 000 salariés en France travaillent quotidiennement à des températures comprises entre +5°C et -30°C. Cartographie des risques, recommandations INRS ED 6058 et ED 6049, et organisation des rotations en chambre froide.
Pyramide des zones froides de la chaîne du froid
Source : INRS ED 6058 « Travail au froid », CARSAT Nord-Est et référentiels sectoriels logistique frigorifique.
Cartographie sectorielle : qui travaille au froid en France ?
La filière du froid emploie aujourd'hui plus de 150 000 salariés exposés quotidiennement à des températures inférieures à +5°C, et plus de 30 000 en exposition continue à des températures inférieures à -18°C (chiffres CNAM 2022 et fédérations sectorielles). Quatre grands sous-secteurs structurent cette population.
La logistique frigorifique pure. Les groupes STEF, Delanchy Frigo 7, FM Logistic Cold Chain, Olano opèrent des entrepôts de stockage et de cross-docking dédiés à la chaîne du froid. Leurs caristes, préparateurs de commandes, agents de quai et conducteurs de chariot multidirectionnel passent l'intégralité de leur poste en zone réfrigérée. Les entrepôts STEF (premier opérateur français) totalisent plus de 100 sites et emploient près de 17 000 personnes en France.
Les plateformes logistiques de la grande distribution. Carrefour Supply Chain, Auchan Logistique, E.Leclerc Scapnor / Scaolnord, U Log, ITM Logistique Alimentaire exploitent leurs propres entrepôts à températures dirigées pour approvisionner les magasins. Les profils caristes y sont particulièrement exposés au mix « positif/négatif » : trajets de plusieurs centaines de mètres entre zones, écarts de 25 à 35°C en quelques secondes au passage d'un sas.
L'industrie de transformation agroalimentaire. Abattoirs et ateliers de découpe-désossage (filière bovine, porcine, volaille — Bigard, LDC, Cooperl, Avril), industriels du surgelé (Findus, Picard plateformes amont, Sodebo, Mc Cain), traiteurs froids et charcutiers industriels. Les ateliers de désossage maintiennent une température réglementaire de +7°C maximum (règlement CE 853/2004) pour garantir la chaîne du froid sanitaire.
Les commerces et restauration en backstore froid. Bouchers de GMS, poissonniers, fromagers, traiteurs : population souvent oubliée des statistiques car en exposition fractionnée, mais cumulant facilement 4-5 heures effectives par jour à moins de +5°C.
Le piège des courants d'air différentiels et des zones de quai
Le poste le plus à risque de la chaîne logistique froide n'est pas, contrairement à l'intuition, la chambre à -25°C. C'est la zone de quai et les sas de transfert, où alternent à grande vitesse des courants d'air chaud (extérieur l'été, atelier de préparation l'hiver) et des courants d'air froid (échappements de chambre lors des ouvertures de porte rapide).
L'écart thermique répété. Un préparateur de commandes en multi-températures peut passer 40 à 60 fois par poste d'une chambre positive (+2°C) à un quai à +12°C, puis à un tunnel négatif (-22°C). Cet écart thermique répété provoque une vasoconstriction-vasodilatation cyclique aux extrémités, fragilisant le système cardiovasculaire et favorisant l'apparition du syndrome de Raynaud (vasospasme paroxystique des doigts).
Les courants d'air à haute vitesse. Les rideaux d'air souffleurs en pied de porte, les évaporateurs à pulsion violente en plafond et les flux de ventilation forcée des sas créent des vitesses d'air pouvant dépasser 2 à 3 m/s. La température équivalente ressentie (windchill, ISO 11079) chute alors fortement : à -25°C ambiants avec un vent de 3 m/s, la peau subit l'équivalent thermique de -32°C en air calme.
« La combinaison vent + froid peut produire des engelures sur peau nue en moins de 15 minutes. La protection des extrémités (oreilles, nez, joues, doigts, orteils) doit être garantie en zone négative ventilée. »
— INRS ED 6058 « Travail au froid en entrepôts et plateformes logistiques », édition 2017 (révisée 2021).
Les sols humides et givrés. Le passage répété de transpalettes électriques entraîne des dépôts d'eau et de condensation qui gèlent en chambre négative. Les sols deviennent localement très glissants. Les chutes de plain-pied représentent la première cause d'arrêt de travail prolongé dans la logistique frigorifique (source : CNAM, branche AT/MP des codes risque agroalimentaire et logistique).
Le bruit des évaporateurs. Souvent oublié, le niveau sonore en chambre négative dépasse régulièrement 78-82 dB(A) du fait des ventilateurs d'évaporateur, masquant les avertisseurs de chariots élévateurs et augmentant le risque de collision homme-machine. Le port simultané de bonnet, cagoule et casque audio rend la perception encore plus difficile.
Pathologies dominantes : Raynaud, TMS, lombalgies, dermatoses
Le tableau clinique des salariés exposés en continu au froid combine des pathologies aiguës (gelures, hypothermie) — rares dans les conditions normales d'exploitation — et des pathologies chroniques qui constituent l'essentiel de la morbidité sectorielle. Cinq familles de pathologies dominent.
Le syndrome de Raynaud secondaire professionnel. Le froid répété déclenche un vasospasme des artérioles digitales, provoquant pâleur, cyanose puis rougeur douloureuse des doigts. La prévalence dépasse 18 % chez les caristes en chambre négative selon les études INRS (vs 3-5 % en population générale française). Le Raynaud du travailleur au froid n'est pas indemnisé directement par un tableau MP — la reconnaissance se fait via le CRRMP, taux IPP minimum 25 %.
Les troubles musculo-squelettiques (TMS) du membre supérieur. La diminution de la dextérité digitale au froid pousse à augmenter la force de préhension, ce qui augmente le risque de tendinopathies de l'épaule, du coude (épicondylite) et du poignet (syndrome du canal carpien). Les tableaux MP n°57 (RG) et n°39 (RA) reconnaissent ces affections sans mention du froid mais celui-ci agit comme cofacteur aggravant.
Les lombalgies et sciatalgies. Le froid raidit les muscles paravertébraux et diminue leur capacité d'absorption mécanique. Combiné aux manutentions répétées en préparation de commandes (palettes 10-25 kg, 600 à 1200 par poste), il favorise lumbagos et hernies discales. Le tableau MP n°98 couvre les manutentions manuelles de charges lourdes.
Les dermatoses et engelures chroniques. Sécheresse cutanée, fissures des doigts, urticaire au froid, gelures superficielles répétées. Particulièrement fréquentes chez les bouchers-désosseurs (humidité + froid + couteau), elles peuvent justifier une inaptitude au poste.
Le risque cardiovasculaire. Le froid augmente la pression artérielle par vasoconstriction périphérique et fait travailler le cœur en surcharge. Les salariés porteurs d'HTA, d'antécédents coronariens ou de troubles du rythme doivent faire l'objet d'une surveillance médicale renforcée (SMR) au sens de l'article R4624-22 du Code du travail. L'INRS recommande une visite annuelle en chambre négative au lieu de la visite quinquennale standard.
Tableaux MP applicables en partie au travail au froid
- MP n°57 RG — Affections périarticulaires (épaule, coude, poignet, main, genou).
- MP n°97 RG — Affections chroniques du rachis lombaire (manutention manuelle).
- MP n°98 RG — Affections chroniques du rachis lombaire (charges lourdes).
- MP n°69 RG — Affections provoquées par les vibrations transmises (caristes, transpalettes).
- Hors tableau — Raynaud secondaire, dermatoses chroniques : via CRRMP (article L461-1 CSS).
Recommandations INRS ED 6058 : rotations, pauses, durée maximale
Le document de référence sectoriel est la brochure INRS ED 6058 « Travail au froid en entrepôts et plateformes logistiques », initialement publiée en 2017 et révisée en 2021. Elle décline des recommandations quantifiées que tout employeur de la chaîne du froid doit transposer dans son DUERP et son règlement intérieur.
Principes de rotation par zone thermique. L'INRS recommande une organisation des temps de travail par paliers de température, avec retour systématique en zone tempérée (+18 à +22°C) entre deux séquences en zone froide :
- Chambre positive (0 à +5°C) : alternance possible 1 heure de travail / 15 minutes de pause au chaud. Durée totale d'exposition recommandée : 6 heures effectives maximum par poste de 7h, avec EPI thermique adapté.
- Chambre négative (-18 à -30°C) : alternance plus stricte de 1h30 maximum de travail / 30 minutes de pause en zone chaude. Durée totale : 6 heures effectives maximum par poste, idéalement 4-5 heures.
- Tunnel IQF ou cryogénie (< -50°C) : interventions brèves (15 à 30 minutes maximum d'affilée), avec EPI cryogénique spécifique, présence d'un second salarié obligatoire en visuel.
Pause au chaud, pas pause froide. L'erreur fréquente est de placer la salle de pause à proximité immédiate du quai, où elle reste à +12 à +15°C. L'INRS rappelle que la pause doit réellement permettre une remontée de la température cutanée des extrémités, ce qui suppose une salle à +20°C minimum, avec boisson chaude disponible, où le salarié peut retirer ses gants et son bonnet.
Pas de poste à risque seul. Toute intervention prolongée en chambre négative doit se faire en binôme visuel ou avec DATI (Dispositif d'Alarme pour Travailleur Isolé) selon l'article R4543 du Code du travail. Le seuil INRS retenu : pas de travail isolé en chambre < -10°C.
Surveillance médicale renforcée. L'article R4624-22 (catégorie 2 de SMR) impose une visite médicale d'embauche et un suivi périodique au moins tous les 24 mois. L'INRS recommande de descendre à 12 mois pour les salariés exposés > 4h/jour en zone négative, avec ECG d'embauche puis tous les 5 ans.
« L'objectif n'est pas d'éviter toute exposition au froid — c'est impossible dans le secteur — mais de garantir que la dose cumulée et l'écart thermique restent compatibles avec la physiologie humaine. Une rotation bien conçue divise par 3 le risque de TMS et de syndrome de Raynaud. »
— INRS ED 6058, page 12.
EPI froid : norme EN 342 et brochure INRS ED 6049
Les vêtements de protection contre le froid sont régis par la norme harmonisée NF EN 342 (« Vêtements de protection contre le froid »), qui certifie l'isolation thermique mesurée en clo (1 clo = 0,155 m²·K/W) ou en W/m²·K. Trois classes de performance sont définies, qui correspondent à des plages d'utilisation distinctes.
La norme impose le marquage d'un pictogramme « flocon » accompagné de quatre chiffres : isolation thermique de base, perméabilité à l'air (1 = imperméable, 3 = très perméable), résistance à la pénétration d'eau (optionnel), et X pour le « niveau de performance global » mesuré sur mannequin chauffant.
Classe 1 (~ 0,265 m²·K/W) — Vêtement d'usage léger, adapté aux zones positives (+0 à +10°C) et au travail dynamique en quai. Veste polaire technique, sous-couches respirantes, sans isolation rigide.
Classe 2 (~ 0,310 m²·K/W) — Vêtement froid intermédiaire, pour activités prolongées en chambre négative -18 à -25°C. Parka rembourrée, pantalon doublé, bonnet sous casque, gants thermiques.
Classe 3 (~ 0,390 m²·K/W et plus) — Vêtement froid extrême, pour exposition continue inférieure à -25°C ou très ventilée. Combinaison intégrale, cagoule, sur-bottes isolantes, gants à 3 doigts.
La brochure INRS ED 6049 (« Vêtements de protection contre le froid », 2013, révision 2019) complète EN 342 en intégrant les questions de respirabilité, de transfert d'humidité (la sueur condensée à -25°C devient un facteur de refroidissement majeur), et de gestion des EPI multicouches. Elle promeut le principe des « 3 couches » :
- Couche 1 (technique respirante) au contact de la peau : matières synthétiques évacuant l'humidité (polyester, polypropylène) — éviter le coton qui retient la sueur.
- Couche 2 (isolante) intermédiaire : polaire technique, ouate synthétique ou plumes (rare en agroalimentaire pour raisons sanitaires).
- Couche 3 (coupe-vent et coupe-condensation) extérieure : tissu type ripstop avec membrane respirante.
Le cas particulier des gants. Le compromis dextérité/isolation est le point dur des EPI froid. La norme EN 511 (« Gants de protection contre le froid ») mesure l'isolation au froid de contact et au froid convectif. Les gants « cinq doigts » offrent dextérité mais isolation limitée ; les « moufles trois doigts » offrent isolation maximale mais réduisent la prise. En chambre négative, l'usage croissant des gants chauffants à batterie (norme EN 16590 en cours d'élaboration) gagne du terrain.
Cas particulier du cariste en chambre froide
Le cariste de chambre froide concentre les risques sectoriels : exposition continue, manipulation de charges, vibrations transmises, écart thermique répété, communication entravée par les EPI. Sa prévention exige une approche spécifique au-delà du référentiel CACES R489.
La perte de dextérité. À partir de 12-15°C de température cutanée des doigts (typiquement après 30-40 minutes en chambre négative sans gants chauffants), la précision motrice fine chute de 30 à 40 %. Le cariste compense en serrant plus fort, ce qui crée des tendinopathies et augmente le risque de fausse manœuvre sur les commandes du chariot (palettiseur, transpalette accompagnant, chariot multidirectionnel Combilift / Bendi).
Le chariot avec ou sans cabine chauffée ? Les chariots récents (Linde, Jungheinrich, Toyota gamme cold store) proposent en option des cabines fermées et chauffées à +12 à +18°C — qui semblent une évidence mais posent deux problèmes : ouvertures fréquentes (cariste qui descend de cabine 30 fois par heure pour pointer ou scanner) brutalisent le système cardiovasculaire ; condensation sur les vitres et risque de visibilité réduite. La cabine chauffée reste recommandée en exposition longue, à condition d'un usage cohérent (rester dedans).
Les vibrations transmises. Le chariot frontal en chambre négative transmet des vibrations whole-body sur sol givré ou imparfait. Le tableau MP n°97 RG couvre les affections du rachis lombaire dues aux vibrations. La norme ISO 2631-1 impose un seuil d'exposition journalière A(8) à 0,5 m/s² (valeur d'action) et 1,15 m/s² (valeur limite). En chambre froide givrée, ces seuils sont fréquemment dépassés sans suivi systématique.
La gestion du turnover. La logistique frigorifique souffre d'un turnover annuel de 20 à 35 % selon les sites (source : DARES, enquêtes sectorielles 2021). Cette rotation rapide pose un problème de prévention : l'acclimatement au froid (capacité physiologique à supporter le froid prolongé) demande 3 à 5 semaines de travail régulier. Un intérimaire arrivant pour 2 semaines n'est jamais acclimaté et reste maximalement à risque pendant toute la mission.
Matrice rotation EPI selon zone thermique
| Zone | Température | EPI requis (norme) | Travail max / cycle | Pause au chaud | Durée totale / poste |
|---|---|---|---|---|---|
| Quai / sas | +5 à +12°C | EN 342 classe 1 | 2 heures | 15 min à +20°C | 7 h |
| Chambre positive | 0 à +5°C | EN 342 classe 1-2 + EN 511 | 1 heure | 15 min à +20°C | 6 h max |
| Chambre négative | -18 à -30°C | EN 342 classe 2-3 + cagoule + EN 511 | 1 h 30 | 30 min à +20°C, boisson chaude | 6 h max (idéal 4-5 h) |
| Tunnel IQF / N₂ | < -50°C | EN 342 cl. 3 + cryogénique + binôme | 15-30 min | 60 min hors zone | 2-3 h max |
Synthèse INRS ED 6058 / ED 6049 et recommandations CARSAT Nord-Est sectorielles.
À retenir
- Plus de 150 000 salariés français travaillent quotidiennement à moins de +5°C : logistique frigorifique (STEF, Delanchy), GMS (Carrefour Supply, ITM), abattoirs (Bigard, LDC), surgelés (Findus, McCain).
- Le quai et les sas sont le poste le plus à risque — pas la chambre négative — du fait des écarts thermiques répétés (+12 à -25°C jusqu'à 60 fois par poste) et des courants d'air à 2-3 m/s.
- Pathologies dominantes : syndrome de Raynaud secondaire (18 % des caristes), TMS (MP 57), lombalgies (MP 97/98), dermatoses chroniques, risque cardiovasculaire majoré.
- INRS ED 6058 fixe les rotations : 1 h travail / 15 min pause en positive, 1 h 30 / 30 min en négative, 6 heures effectives maximum par poste, pause obligatoire à +20°C avec boisson chaude.
- Norme EN 342 (3 classes d'isolation thermique) + EN 511 pour les gants + brochure INRS ED 6049 pour le principe des 3 couches (respirante / isolante / coupe-vent).
- Le turnover sectoriel de 20-35 % rend l'acclimatement impossible chez les intérimaires courts — d'où une montée en charge progressive obligatoire (recommandation CARSAT Nord-Est).