Addictions au Travail

Formation Addictions au Travail — Alcool, Drogues, Écrans

Module 3 : Addictions comportementales & détection

Module 3 : Comportementales 18 min de lecture

3.1 Écrans, workaholisme & droit à la déconnexion

Les écrans et le travail constant sont devenus une nouvelle forme d'addiction reconnue par l'OMS. Workaholisme, hyperconnexion, scroll compulsif : symptômes contemporains qui ont conduit le législateur français à créer le droit à la déconnexion en 2017.

Indicateurs d'hyperconnexion en France (2024)

~ 8 %

Workaholisme

2h17

Écrans pro / jour (cadres)

7h57

Écrans totaux / jour (We Are Social 2024)

53 %

consultent mails pro hors heures

L.2242-17

Droit à la déconnexion 2017

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Workaholisme : l'addiction au travail

Le workaholisme (de l'anglais « workaholic ») désigne une addiction au travail caractérisée par une compulsion à travailler de façon excessive, au détriment de la santé, des relations sociales et du bien-être. Le terme a été forgé par le pasteur américain Wayne Oates en 1971.

Caractéristiques :

  • Investissement excessif en temps et en intensité (50, 60, 80 h/semaine).
  • Anxiété quand on ne travaille pas (week-ends, congés, soirées).
  • Incapacité à déconnecter mentalement.
  • Sentiment de culpabilité à l'idée de loisirs.
  • Identité fusionnée avec le travail (« je suis mon job »).
  • Dégradation des relations familiales et sociales.
  • Symptômes physiques : insomnie, fatigue chronique, douleurs musculo-squelettiques.
  • Conduite vers le burn-out (épuisement professionnel).

Le workaholisme se distingue de la simple « passion » pour le travail :

  • Passion : le travail est plaisir, l'arrêt est possible et plaisant.
  • Workaholisme : le travail est compulsion, l'arrêt génère anxiété et culpabilité.

En France, ~ 8 % des actifs seraient workaholiques selon une étude INSERM/CHU Lille 2023. Les secteurs surreprésentés :

  • Cadres et dirigeants (12-15 %).
  • Professions libérales (médecine, droit, expertise comptable).
  • Finance et conseil.
  • Recherche scientifique.
  • Entrepreneuriat et création d'entreprise.

« Le workaholisme est une addiction socialement valorisée. On félicite celui qui travaille 70 heures par semaine alors qu'on s'inquiète pour celui qui boit 70 verres. C'est l'angle mort de notre société. »

— Pr. Patrick Légeron, psychiatre, livre « Le stress au travail » (2003)
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Hyperconnexion : la nouvelle norme silencieuse

L'hyperconnexion désigne une connectivité numérique permanente, où les frontières entre vie professionnelle et vie personnelle s'effacent. Smartphone, messagerie pro, notifications, télétravail : le travail s'invite dans les soirées, les week-ends, les vacances.

Chiffres alarmants (étude BVA / Ifop 2024 sur 2 500 actifs) :

  • 53 % des actifs consultent leur messagerie pro en dehors des heures de travail.
  • 67 % des cadres répondent à des sollicitations professionnelles le soir.
  • 34 % répondent à des sollicitations pro le week-end.
  • 21 % travaillent pendant leurs congés.
  • 42 % déclarent se sentir « toujours joignables ».
  • 2h17 par jour de temps d'écran professionnel chez les cadres (hors temps de travail formel).

Conséquences sur la santé :

  • Troubles du sommeil : lumière bleue, anxiété, ruminations professionnelles.
  • Burn-out et épuisement professionnel (DSM-5, CIM-11 reconnu syndrome).
  • Trouble du déficit de l'attention ou « cerveau distrait permanent ».
  • Anxiété chronique de la notification, du « FOMO » (Fear of Missing Out).
  • Tendinites (pouce, cervicales) liées à l'usage du smartphone.
  • Sédentarité et complications associées.
  • Dégradation des relations familiales (parents absents même présents physiquement).

L'OMS a reconnu en 2018 le « trouble du jeu vidéo » (gaming disorder) comme entité clinique dans la CIM-11. Plus largement, les « addictions sans substance » sont désormais considérées comme un domaine médical à part entière, étudié notamment par la Société Française d'Alcoologie et l'ANPAA.

Concept de « scroll infini » : les algorithmes des réseaux sociaux (TikTok, Instagram, X, LinkedIn) sont conçus pour maximiser le temps passé par l'utilisateur. Mécanismes de dopamine, récompenses variables (slot machine), notifications poussées : les techniques relèvent de la captologie (B.J. Fogg, Stanford), discipline visant à manipuler le comportement.
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Le droit à la déconnexion : article L.2242-17

Face à l'hyperconnexion, le législateur français a créé un droit à la déconnexion par la loi El Khomri du 8 août 2016 (loi n° 2016-1088 dite « Travail »), entré en vigueur le 1er janvier 2017. Il est codifié à l'article L.2242-17 du Code du travail.

« La négociation annuelle sur l'égalité professionnelle entre les femmes et les hommes et la qualité de vie au travail porte sur (...) 7° Les modalités du plein exercice par le salarié de son droit à la déconnexion et la mise en place par l'entreprise de dispositifs de régulation de l'utilisation des outils numériques, en vue d'assurer le respect des temps de repos et de congé ainsi que de la vie personnelle et familiale. »

— Article L.2242-17 du Code du travail

Obligations pour l'employeur :

  • Toute entreprise > 50 salariés doit négocier annuellement les modalités du droit à la déconnexion dans le cadre des négociations sur l'égalité professionnelle et la QVT.
  • À défaut d'accord, l'employeur élabore une charte après avis du CSE, qui définit les modalités d'exercice du droit à la déconnexion.
  • La charte doit prévoir des actions de formation et de sensibilisation à un usage raisonnable des outils numériques.

Mesures concrètes mises en place dans les entreprises :

  • Plages de déconnexion obligatoires (ex : 20h-8h, week-ends).
  • Rappel automatique dans les mails envoyés hors heures (« Vous n'êtes pas obligé de répondre immédiatement »).
  • Coupure du serveur mail à certaines heures (cas Volkswagen depuis 2011, plusieurs entreprises françaises).
  • Suppression automatique des mails reçus pendant les congés (cas Daimler depuis 2014).
  • Formation managériale à l'« exemplarité numérique ».
  • Inscription du droit à la déconnexion dans le règlement intérieur.

Sanction pour non-respect : la jurisprudence émerge. Le Conseil de prud'hommes de Paris (juin 2018) a condamné une entreprise à verser des heures supplémentaires à un salarié qui devait répondre aux sollicitations professionnelles en dehors du temps de travail.

Bonne pratique : au-delà du formalisme légal, l'exemplarité managériale est la clé. Un manager qui envoie des mails à 23h, même en disant « ne répondez pas tout de suite », crée une norme implicite. Le vrai droit à la déconnexion passe par un changement culturel, pas par une simple charte.
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Burn-out, brown-out, bore-out : le triptyque épuisement

Le workaholisme et l'hyperconnexion mènent souvent à des syndromes d'épuisement professionnel. Trois formes sont distinguées :

  • Burn-out (syndrome d'épuisement professionnel) : épuisement émotionnel et physique consécutif à une surcharge prolongée. Reconnu dans la CIM-11 (2019) comme « phénomène lié au travail ». Symptômes : épuisement, cynisme, sentiment d'inefficacité. Touche ~ 3-5 % des actifs (INRS 2023).
  • Brown-out : perte de sens au travail. Le salarié n'est plus en accord avec les valeurs de l'entreprise ou trouve son travail vidé de sens. Concept popularisé par David Graeber (« Bullshit Jobs », 2018).
  • Bore-out : épuisement par ennui. Pas assez de travail, tâches sous-qualifiées, mise au placard. Le tribunal de prud'hommes a reconnu le bore-out en 2020 (CPH Paris, affaire Interparfums).

Le burn-out reste le plus médiatisé. Selon Santé publique France 2024, il toucherait :

  • ~ 12 % des cadres (estimation basse).
  • ~ 20-25 % des professions de soins (infirmiers, médecins).
  • ~ 17 % des enseignants.
  • ~ 15 % des managers intermédiaires.

Reconnaissance comme maladie professionnelle : le burn-out n'est pas inscrit aux tableaux de maladies professionnelles, mais peut être reconnu via le système complémentaire de reconnaissance hors tableau (article L.461-1 al. 4 du Code de la sécurité sociale). Conditions : taux d'incapacité ≥ 25 %, lien direct et essentiel avec le travail démontré par le Comité Régional de Reconnaissance des Maladies Professionnelles (CRRMP).

En 2023, ~ 1 600 burn-outs ont été reconnus en France comme maladies professionnelles (chiffre Assurance Maladie). Soit moins de 1 % des cas réels estimés.

Travail-Industrie propose une formation Risques Psychosociaux complète qui aborde en détail le burn-out et les autres troubles.

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Prévenir l'addiction aux écrans en entreprise

Plusieurs leviers permettent de prévenir l'hyperconnexion et le workaholisme en entreprise :

Au niveau organisationnel :

  • Charte du droit à la déconnexion claire et appliquée.
  • Plages sans réunions, sans mails (ex : « 9h-11h sans réunions »).
  • Réunions plus courtes et plus efficaces.
  • Politique « 1 mail = 1 action » pour limiter le ping-pong.
  • Encadrement du télétravail (horaires, équipement, droit à la déconnexion renforcé).
  • Suivi des heures réelles de travail et alerte en cas de dépassements répétés.
  • Veille RH sur les salariés à risque (cadres surperformants, jeunes ambitieux).

Au niveau managérial :

  • Exemplarité : ne pas envoyer de mails hors horaires.
  • Reconnaissance des congés et des temps de récupération.
  • Conversations régulières sur la charge de travail.
  • Formation à la détection des signaux de surinvestissement.
  • Délégation et confiance.

Au niveau individuel :

  • Couper les notifications hors heures.
  • Mode avion ou « ne pas déranger » sur smartphone.
  • Espace de travail séparé en télétravail.
  • Rituels de transition (sport, marche, lecture en sortie de travail).
  • Apps de bien-être numérique (Screen Time iOS, Bien-être numérique Android, Forest, Freedom).
  • Vacances totalement déconnectées.
  • Suivi médical si signaux d'épuisement.

« Le droit à la déconnexion ne se décrète pas, il se construit. Il demande un changement de culture managériale autant qu'un changement de législation. Sans exemplarité des dirigeants, aucune charte ne fonctionne. »

— Yves Lasfargue, sociologue du numérique, Observatoire Bien-être Travail
Passion vs workaholisme — distinguer les deux
Passion saine
  • Le travail est plaisir
  • L'arrêt est possible et plaisant
  • Énergie revient avec le repos
  • Maintien de relations sociales
  • Identité multiple
  • Pas d'anxiété en congés
  • Bonne santé physique
Workaholisme
  • Le travail est compulsion
  • Anxiété quand on ne travaille pas
  • Fatigue chronique, ne disparaît pas
  • Dégradation des relations
  • Identité fusionnée au travail
  • Culpabilité en congés
  • Symptômes physiques (TMS, insomnie)
À retenir
  • Le workaholisme (terme Oates 1971) est une addiction au travail. ~ 8 % des actifs en France, 12-15 % des cadres. Plus que la simple passion : compulsion, anxiété, culpabilité.
  • Hyperconnexion : 53 % des actifs consultent leurs mails pro hors heures, 67 % des cadres répondent le soir, 21 % en congés (BVA/Ifop 2024).
  • Article L.2242-17 (loi El Khomri 2016, effet 01/01/2017) : droit à la déconnexion obligatoire dans les entreprises > 50 salariés (négociation annuelle ou charte).
  • Burn-out reconnu CIM-11 (2019) — syndrome d'épuisement professionnel. ~ 12 % cadres, 20-25 % soignants. ~ 1 600 reconnus comme MP en 2023 (sous-déclaration massive).
  • Brown-out (perte de sens) et bore-out (ennui) complètent le triptyque épuisement (reconnu jurisprudence 2020).
  • Prévention : exemplarité managériale > charte. Plages sans réunion, réunions courtes, suivi heures, rituels individuels de déconnexion.
Sommaire de la formation