Module 3 / 4 : Addictions comportementales & détection · Sommaire complet
3.2 Jeux d'argent & autres addictions comportementales
Une addiction peut exister sans produit. L'OMS en reconnaît deux formes : le jeu d'argent pathologique et le trouble du jeu vidéo.
Elles se jouent rarement sur le lieu de travail, mais leurs conséquences y arrivent : fatigue, retards, dettes, tensions. Ce chapitre donne les repères fiables et les ressources vers lesquelles orienter.
Jeux d'argent en France en 2023 (OFDT, adultes de 18 à 75 ans)
ont misé de l'argent dans l'année
des joueurs sont des joueurs problématiques (ICJE)
adultes joueurs à risque modéré (1,7 %)
adultes joueurs à risque élevé (0,8 %)
Source : OFDT, La pratique des jeux d'argent et de hasard en France en 2023 (décembre 2024).
Le jeu d'argent pathologique
La CIM-11 de l'OMS, adoptée en 2019 et en vigueur depuis le 1er janvier 2022, classe le jeu d'argent pathologique (code 6C50) parmi les « troubles dus à des comportements addictifs ».
Le cadre français : la loi n° 2010-476 du 12 mai 2010 a ouvert à la concurrence les paris sportifs, les paris hippiques et le poker en ligne. Les autres jeux de casino en ligne restent interdits. La régulation est assurée par l'Autorité nationale des jeux (ANJ), créée par l'ordonnance du 2 octobre 2019, qui a succédé à l'ARJEL.
Ce qui caractérise le jeu devenu problématique :
- Perte de contrôle : difficulté à limiter la fréquence, la durée ou les mises.
- Priorité croissante donnée au jeu sur les autres activités.
- Poursuite malgré les dommages : dettes, conflits, problèmes professionnels.
- « Se refaire » : rejouer pour récupérer l'argent perdu.
- Dissimulation de l'ampleur du jeu à l'entourage.
- Emprunts pour jouer ou pour combler les pertes.
Ce que l'entreprise peut percevoir
Le jeu se pratique surtout dans la vie privée. Ce qui arrive au travail, ce sont ses conséquences :
- Fatigue après des nuits de jeu, baisse de vigilance, erreurs.
- Retards, absences, départs précipités.
- Préoccupation visible : consultation fréquente du téléphone, résultats sportifs suivis en continu.
- Stress financier : irritabilité, anxiété, isolement.
- Emprunts auprès des collègues, parfois répétés.
- Dans les cas graves, risque de manquements (fraude, détournement), en particulier sur les postes qui manient de l'argent.
Attention aux faux signaux : demander un acompte n'est pas suspect en soi. Le salarié mensualisé qui en fait la demande a droit à un acompte correspondant, pour une quinzaine, à la moitié de sa rémunération mensuelle (Code du travail, art. L3242-1). Un signal isolé ne dit rien ; c'est la combinaison de faits répétés qui interroge (voir le chapitre 3.3).
Vie privée et pouvoir disciplinaire
- Jouer en dehors du temps de travail relève de la vie personnelle. En principe, un fait de la vie personnelle ne peut pas fonder une sanction disciplinaire, sauf s'il constitue un manquement à une obligation découlant du contrat de travail.
- Jouer sur le temps de travail ou avec le matériel de l'entreprise peut, en revanche, être encadré par le règlement intérieur ou la charte informatique.
- Le bon réflexe reste l'orientation vers le médecin du travail, qui peut recevoir le salarié en toute confidentialité.
Le trouble du jeu vidéo (CIM-11)
Le trouble du jeu vidéo (gaming disorder, code 6C51) est entré dans la CIM-11, publiée par l'OMS en 2018, adoptée en 2019 et en vigueur depuis 2022. L'OMS le définit par trois éléments :
- une perte de contrôle sur le jeu (début, fréquence, intensité, durée, arrêt, contexte) ;
- une priorité croissante accordée au jeu, au point qu'il prenne le pas sur les autres centres d'intérêt et activités quotidiennes ;
- la poursuite ou l'augmentation du jeu malgré des conséquences négatives.
Le comportement doit être assez sévère pour altérer de façon significative la vie personnelle, familiale, sociale, scolaire ou professionnelle. Il est normalement observé sur au moins 12 mois ; cette durée peut être plus courte si tous les critères sont réunis et les symptômes sévères.
Retentissement possible au travail :
- manque de sommeil chronique (jeu nocturne), somnolence ;
- retards et absences répétés ;
- désinvestissement progressif des tâches ;
- isolement social ;
- dépenses dans le jeu (achats intégrés, « coffres à butin » au contenu aléatoire), qui rapprochent certains mécanismes du jeu d'argent.
Sur ces « coffres à butin » (loot boxes), les régulateurs européens ne sont pas alignés : la commission belge des jeux de hasard les a jugés contraires à la loi sur les jeux dès 2018, tandis qu'aux Pays-Bas le Conseil d'État a estimé en mars 2022 que ceux d'un jeu de football n'étaient pas un jeu de hasard.
Les autres comportements dits « addictifs »
Le mot « addiction » est souvent employé pour d'autres comportements : achats, sexualité, sport, travail. Il faut rester prudent : la CIM-11 ne les classe pas parmi les troubles dus à des comportements addictifs.
- Comportement sexuel compulsif : reconnu par la CIM-11 (code 6C72), mais parmi les troubles du contrôle des impulsions, pas parmi les addictions.
- Achats compulsifs : pas de catégorie diagnostique propre ; le retentissement financier (dettes, surendettement) peut être lourd.
- Pratique sportive excessive : notion décrite en clinique, sans diagnostic dédié.
- Troubles des conduites alimentaires (anorexie, boulimie, hyperphagie) : ce sont des troubles psychiques à part entière, avec leur propre catégorie, et non des addictions comportementales.
- Workaholisme : notion descriptive, traitée au chapitre 3.1.
Pour l'entreprise, peu importe l'étiquette. Le manager n'a pas à qualifier un comportement. Il constate des faits professionnels (absences, erreurs, tensions) et oriente vers le médecin du travail, qui évaluera et orientera à son tour.
Les CSAPA (centres de soins, d'accompagnement et de prévention en addictologie) accueillent aussi les personnes en difficulté avec le jeu ou les écrans, gratuitement. Leur fonctionnement est détaillé au chapitre 4.3 Le réseau d'aide externe.
Ressources vers lesquelles orienter
Joueurs Info Service
- 09 74 75 13 13, de 8 h à 2 h, 7 jours sur 7.
- Appel anonyme et non surtaxé.
- Tchat individuel et questions-réponses sur joueurs-info-service.fr.
- Pour les joueurs et pour leur entourage, jeux d'argent comme jeux vidéo.
Interdiction volontaire de jeux (ANJ)
- Démarche personnelle, en ligne, auprès de l'ANJ.
- Durée minimale de 3 ans, reconduite tacitement ensuite.
- Levée possible seulement après 3 ans, sur demande.
- Interdit l'accès aux casinos, aux clubs de jeux et aux sites de jeux agréés.
Soins
- CSAPA, gratuits, anonymat possible.
- Consultations d'addictologie hospitalières.
- Médecin traitant.
Au travail
- Médecin du travail et service de prévention et de santé au travail.
- Assistante sociale du travail, si l'entreprise en dispose, pour les difficultés financières.
Ce que la CIM-11 reconnaît (et ce qu'elle ne reconnaît pas)
| Comportement | Code CIM-11 | Catégorie |
|---|---|---|
| Jeu d'argent pathologique | 6C50 | Troubles dus à des comportements addictifs |
| Trouble du jeu vidéo | 6C51 | Troubles dus à des comportements addictifs |
| Comportement sexuel compulsif | 6C72 | Troubles du contrôle des impulsions |
| Burn-out | QD85 | Phénomène lié au travail, pas une maladie |
| Écrans, réseaux sociaux, achats, sport, travail | — | Pas de diagnostic « addiction » dédié |
À retenir
- La CIM-11 (en vigueur depuis 2022) reconnaît deux troubles liés à des comportements addictifs : le jeu d'argent pathologique (6C50) et le trouble du jeu vidéo (6C51).
- En 2023, selon l'OFDT, 51,6 % des 18-75 ans ont joué de l'argent et environ 5 % des joueurs sont des joueurs problématiques (≈ 810 000 à risque modéré, ≈ 360 000 à risque élevé).
- Le jeu en ligne est régulé par l'ANJ (ex-ARJEL) depuis la loi du 12 mai 2010 ; les casinos en ligne restent interdits.
- Au travail, on voit les conséquences (fatigue, absences, emprunts), jamais le diagnostic. Un signal isolé, comme une demande d'acompte, ne prouve rien.
- Ressources : Joueurs Info Service 09 74 75 13 13 (8 h-2 h), interdiction volontaire de jeux auprès de l'ANJ (3 ans minimum), CSAPA, médecin du travail.
- Achats, sport, sexualité, TCA : prudence avec le mot « addiction ». Le manager constate et oriente, il ne qualifie pas.
Sources
- OFDT — La pratique des jeux d'argent et de hasard en France en 2023 (décembre 2024) — ofdt.fr
- OMS — CIM-11 : 6C50, 6C51, 6C72 ; questions-réponses sur le trouble du jeu vidéo — who.int
- ANJ — interdiction volontaire de jeux — anj.fr
- Joueurs Info Service (Santé publique France) — joueurs-info-service.fr
- Loi n° 2010-476 du 12 mai 2010 ; ordonnance n° 2019-1015 du 2 octobre 2019 ; Code du travail, art. L3242-1 — legifrance.gouv.fr
Sensibilisation générale, sans valeur de conseil médical ou juridique individuel. Contenu vérifié en septembre 2026.