2.1 Cahier des charges GMAO : analyse fonctionnelle du besoin
Un projet de GMAO se joue souvent avant la première démonstration : dans la façon dont le service maintenance a exprimé son besoin. Un cahier des charges fonctionnel décrit ce que le logiciel doit permettre de faire, dans quelles conditions et avec quel niveau d'exigence, sans dicter la solution. Ce chapitre présente la démarche d'analyse fonctionnelle, le contenu type d'un cahier des charges GMAO et les erreurs qui le rendent inutilisable.
De l'état des lieux au cahier des charges : la démarche en cinq temps
État des lieux
Parc, processus, outils actuels, irritants
Parties prenantes
Qui utilise, qui alimente, qui décide
Fonctions de service
Ce que le logiciel doit permettre
Critères et niveaux
Comment juger, quel seuil, quelle marge
Validation
Relecture croisée, puis diffusion
Les étapes 1 à 3 décrivent le besoin ; l'étape 4 le rend mesurable ; l'étape 5 engage ceux qui l'ont exprimé.
Décrire le besoin, pas la solution
Un cahier des charges fonctionnel dit ce que l'utilisateur doit pouvoir obtenir, pas comment l'obtenir. La nuance paraît académique ; elle change pourtant la nature de la consultation. Écrire « le logiciel doit comporter un écran de planning en diagramme de Gantt » décrit un moyen. Écrire « le planificateur doit pouvoir répartir les ordres de travail de la semaine entre les équipes en visualisant leur charge » décrit un besoin, que plusieurs solutions peuvent satisfaire.
Cette formulation laisse aux candidats la liberté de proposer leur façon de faire, et elle donne à l'acheteur un critère de jugement : la solution permet-elle, oui ou non, de répartir la charge de façon lisible ? Le moyen proposé se juge ensuite en démonstration, sur des cas réels du site.
Formulation « solution »
- « Un bouton Imprimer le bon de travail en PDF. »
- « Une application mobile native pour tablette. »
- « Un module de stock avec méthode de Wilson. »
Formulation « besoin »
- Le technicien dispose des consignes de l'intervention sur le lieu de travail, y compris hors réseau.
- Le technicien saisit son compte rendu au pied de la machine.
- Le magasinier est alerté avant la rupture d'une pièce critique.
Le cahier des charges fonctionnel ne remplace pas les spécifications détaillées. Celles-ci viennent après le choix, pendant le paramétrage, quand l'équipe projet décrit avec l'éditeur retenu les statuts d'OT, les profils ou les codes de défaillance. Mélanger les deux documents produit un cahier des charges de cent pages que personne ne lit en entier, ni chez l'acheteur ni chez les candidats.
Le cadre de référence : NF EN 16271 et le management par la valeur
L'expression fonctionnelle du besoin est normalisée. La norme de référence est la NF EN 16271, publiée par l'AFNOR en février 2013 (indice de classement X50-151). Son titre en résume l'objet : « Management par la valeur — Expression fonctionnelle du besoin et cahier des charges fonctionnel — Exigences pour l'expression et la validation du besoin à satisfaire dans le processus d'acquisition ou d'obtention d'un produit ».
Elle remplace la NF X50-151 de septembre 2007, annulée. Beaucoup de supports de formation et de modèles de cahier des charges continuent de citer la X50-151 : la référence est périmée, même si la démarche qu'elle décrivait reste proche.
| Référence | Statut | À retenir |
|---|---|---|
| NF EN 16271 (février 2013) | En vigueur (en réexamen) | Norme européenne sur l'expression fonctionnelle du besoin et le cahier des charges fonctionnel. |
| NF X50-151 (septembre 2007) | Annulée, remplacée | Ancienne norme française ; la citer comme référence actuelle est une erreur. |
| Norme propre au choix d'une GMAO industrielle | Aucune identifiée | Il n'existe pas de norme AFNOR générale sur le choix d'une GMAO industrielle ; le guide GA X60-026 (2010) est consacré à la GMAO du patrimoine immobilier. |
Les idées du management par la valeur, en clair
Sans reproduire la norme, qui est payante, on peut résumer les notions qu'elle mobilise et qui structurent tout cahier des charges fonctionnel :
- une fonction de service est une action attendue du produit pour répondre au besoin d'un utilisateur, exprimée par un verbe et un complément (« permettre au demandeur de signaler une anomalie ») ;
- une contrainte est une limite imposée à la solution, qui ne se négocie pas de la même façon qu'une fonction (compatibilité avec le système d'information, règles de sécurité, langue, budget) ;
- chaque fonction est assortie de critères d'appréciation, c'est-à-dire de ce qu'on regarde pour juger qu'elle est remplie ;
- chaque critère reçoit un niveau attendu, chiffré quand c'est possible ;
- chaque niveau est accompagné d'une indication de flexibilité : la marge que l'acheteur est prêt à accepter, qui dit aux candidats où ils peuvent proposer une variante.
Pas une spécification technique
Les écrans, les champs et le paramétrage se décrivent après le choix, avec le fournisseur retenu.
Pas une liste de modules
« Module achats » ne dit ni qui achète, ni quoi, ni avec quel circuit de validation.
Pas encore le contrat
Il en prépare le contenu : les exigences retenues deviennent des engagements dans l'offre, puis dans le contrat.
La logique d'ensemble est celle de la valeur : rapprocher la satisfaction du besoin et le coût pour l'obtenir. Un cahier des charges qui n'exprime ni niveaux ni marges oblige à comparer des offres qui ne répondent pas à la même question.
La démarche : état des lieux, parties prenantes, fonctions, contraintes
Partir de l'existant
L'état des lieux décrit ce qui se fait aujourd'hui, même si c'est dans un tableur, un classeur de bons papier ou une ancienne GMAO. Il recense le périmètre (sites, ateliers, nombre approximatif d'équipements), les processus réellement pratiqués, les documents produits, les outils en place et leurs interfaces. Il liste aussi les irritants : ce qui fait perdre du temps, les informations introuvables, les doubles saisies.
Cet état des lieux se fait sur le terrain, avec les techniciens et le magasin, pas seulement avec le responsable maintenance. La façon dont un technicien retrouve aujourd'hui l'historique d'une pompe dit plus sur le besoin qu'une liste de modules.
Identifier les parties prenantes
Une GMAO est utilisée par bien plus de monde que le service maintenance. Chaque population a ses fonctions de service propres :
| Partie prenante | Exemple de besoin à exprimer |
|---|---|
| Demandeurs (production, services généraux) | Signaler une anomalie en moins d'une minute et suivre l'avancement de la demande. |
| Techniciens | Consulter l'historique et les consignes sur place, saisir le compte rendu et les pièces consommées. |
| Planificateur, méthodes | Préparer les gammes, programmer le préventif, répartir la charge des équipes. |
| Magasin, achats | Connaître le stock réel, réserver des pièces pour un OT, déclencher une demande d'achat. |
| Responsable maintenance, direction | Suivre la charge, les coûts et les indicateurs sans retraitement manuel. |
| HSE, qualité | Retrouver les preuves des vérifications périodiques et des interventions sur les équipements de sécurité. |
| Informatique, cybersécurité | Maîtriser l'hébergement, les accès, les interfaces et les sauvegardes. |
Formuler les fonctions et les contraintes
Les fonctions de service se rédigent une par ligne, avec un verbe d'action et un bénéficiaire : « permettre au magasinier de connaître le stock disponible d'une pièce et son emplacement ». Les contraintes se regroupent à part : exigences de sécurité de l'informatique, langues, compatibilité avec l'ERP, contexte réglementaire, délais du projet.
Les droits d'accès font partie de ce travail : qui peut créer un OT, qui peut le clôturer, qui peut modifier une gamme. Ils sont traités en détail dans le chapitre rôles, droits et gestionnaire GMAO.
Le contenu type d'un cahier des charges GMAO
Il n'existe pas de plan imposé. Le sommaire ci-dessous couvre les rubriques qu'un candidat doit trouver pour chiffrer sérieusement, et celles qu'on oublie le plus souvent jusqu'au contrat.
| Rubrique | Ce qu'on y décrit |
|---|---|
| Contexte et périmètre | Activité, sites, ateliers, types d'équipements, organisation de la maintenance, sous-traitance. |
| Volumétrie | Ordre de grandeur du nombre d'équipements, d'articles en stock, d'OT par an, d'utilisateurs par profil, de sites. |
| Processus à couvrir | Demande d'intervention, ordre de travail, préventif (calendaire et compteur), gestion du stock, achats, sous-traitance, suivi des coûts. |
| Mobilité | Saisie au pied de la machine, zones sans réseau, terminaux envisagés, contraintes d'atelier (gants, poussière, zones à risque). |
| Réglementaire | Suivi des vérifications périodiques, traçabilité des interventions, conservation des rapports ; voir le chapitre préventif et vérifications réglementaires. |
| Interfaces | ERP (articles, fournisseurs, commandes, comptabilité), annuaire des utilisateurs, capteurs ou supervision le cas échéant. |
| Reprise de données | Données existantes, format, qualité estimée, ce qui doit être repris et ce qui peut rester archivé. |
| Réversibilité | Restitution des données en fin de contrat, formats d'export, assistance à la sortie. |
| Sécurité | Authentification, gestion des droits, journalisation, sauvegardes, hébergement, exigences de la DSI. |
| Formation et accompagnement | Populations à former, format attendu, documentation utilisateur, formation des administrateurs. |
| Support et maintenance du logiciel | Horaires, canaux, délais de prise en charge attendus, politique de montée de version. |
| Modalités de la consultation | Calendrier, format de réponse attendu, critères de jugement, démonstration sur scénarios. |
Pourquoi la volumétrie compte
Sans volumétrie, un candidat ne peut chiffrer ni l'abonnement, ni la reprise, ni l'effort de paramétrage. Des ordres de grandeur suffisent. Exemple fictif de rédaction : « environ 900 équipements codifiés sur deux sites, 2 500 articles en magasin, 4 000 OT par an dont 60 % de préventif, 12 techniciens, 3 planificateurs, 80 demandeurs occasionnels ». Le candidat en déduit le modèle de licence adapté et la charge de reprise.
Les interfaces méritent le même effort de précision : quelles données circulent, dans quel sens, à quelle fréquence. Le détail technique des connecteurs et des API est traité dans le chapitre intégration GMAO-ERP et API de la formation Data maintenance ; l'architecture fonctionnelle d'une GMAO, dans le chapitre architecture GMAO.
Critères, niveaux, flexibilité : rendre le besoin mesurable
Une fonction sans critère ne peut pas être vérifiée. Pour chaque fonction importante, le cahier des charges indique ce qu'on mesure, le niveau attendu et la marge acceptable. L'exemple ci-dessous, rédigé pour l'illustration, montre la mécanique :
| Fonction de service | Critère d'appréciation | Niveau attendu | Flexibilité |
|---|---|---|---|
| Permettre au demandeur de signaler une anomalie | Nombre de champs obligatoires ; accès depuis un poste d'atelier ou un téléphone | 5 champs au plus ; accès mobile | Faible |
| Permettre au technicien de saisir son compte rendu sans réseau | Saisie hors connexion et synchronisation au retour du réseau | Fonctionnement déconnecté complet | Nulle si l'atelier n'a pas de couverture |
| Déclencher le préventif selon un compteur | Types de compteurs gérés, source de la valeur | Heures de marche et nombre de cycles, saisie manuelle ou import | Moyenne : import automatique souhaité |
| Restituer les données en fin de contrat | Formats, périmètre, documentation fournie | Export complet dans un format ouvert, documenté | Nulle |
Exigences obligatoires et exigences souhaitées
Toutes les fonctions ne pèsent pas le même poids. Classer chaque exigence en obligatoire ou souhaitée simplifie la suite de la consultation :
Obligatoire
Une offre qui ne la satisfait pas est écartée, quel que soit son prix. Elle sert de filtre à la présélection.
Exemples : saisie hors connexion si l'atelier n'a pas de réseau, export complet des données, respect des exigences de sécurité de la DSI.
Souhaitée
Elle apporte de la valeur sans être éliminatoire. Elle se note dans la grille de sélection pondérée.
Exemples : lecture de codes-barres ou QR codes, tableaux de bord paramétrables, import automatique des compteurs.
Un bon test : si plus de la moitié des exigences sont marquées obligatoires, le classement ne trie plus rien. Les exigences obligatoires doivent rester peu nombreuses et réellement éliminatoires. La façon de noter les exigences souhaitées et de comparer les offres est détaillée au chapitre comparer les offres de GMAO.
Les pièges qui rendent un cahier des charges inutilisable
Recopier un catalogue d'éditeur
Partir de la plaquette d'un logiciel connu donne un document orienté vers ce produit. Les autres candidats répondent « non » à des lignes qui ne correspondent à aucun besoin réel, et la comparaison est faussée dès le départ.
Sur-spécifier
Trois cents exigences toutes obligatoires, des écrans décrits au pixel près : aucune offre ne coche tout, le document ne trie plus rien et le paramétrage part sur des besoins imaginés plutôt que pratiqués.
Écrire sans les utilisateurs
Un cahier des charges rédigé par le seul responsable maintenance, ou par la seule DSI, oublie la saisie terrain, le magasin ou les demandeurs. Ces oublis ressortent au déploiement, sous forme de rejet.
Reproduire l'existant à l'identique
Exiger que le nouveau logiciel reproduise chaque colonne de l'ancien tableur revient à informatiser les défauts de l'organisation actuelle. L'état des lieux sert à comprendre, pas à figer.
Deux autres travers reviennent souvent. Le premier consiste à rédiger sans volumétrie ni calendrier, ce qui produit des offres impossibles à comparer. Le second consiste à oublier les critères de jugement : si les candidats ne savent pas comment ils seront évalués, ils optimisent leur réponse sur le prix affiché.
Le cahier des charges est aussi le premier acte de la conduite du changement : les personnes associées à sa rédaction deviennent souvent les référents du déploiement. La démarche est développée dans la formation Conduite du changement.
Organiser la rédaction : groupe de travail, ateliers, validation
Un cahier des charges GMAO se construit en quelques ateliers courts plutôt qu'en une rédaction solitaire. Le pilote du projet, souvent le responsable maintenance ou un ingénieur méthodes, tient la plume ; les autres apportent leur besoin et relisent.
| Atelier | Participants | Production attendue |
|---|---|---|
| Lancement | Pilote, direction, DSI, achats | Objectifs du projet, périmètre, contraintes budgétaires et calendrier. |
| Processus d'intervention | Techniciens, chefs d'équipe, demandeurs | Circuit DI-OT réellement pratiqué, irritants, besoins de saisie terrain. |
| Préventif et réglementaire | Méthodes, planificateur, HSE | Types de déclenchement, vérifications à suivre, preuves à conserver. |
| Stock et achats | Magasin, achats, contrôle de gestion | Flux de pièces, interface avec l'ERP, suivi des coûts. |
| Système d'information | DSI, cybersécurité, référent données | Hébergement, sécurité, interfaces, reprise, réversibilité. |
| Validation | Tous les contributeurs | Relecture croisée, arbitrage obligatoire ou souhaité, version diffusable. |
Rédiger une exigence : un modèle simple
Chaque exigence gagne à suivre la même structure, ce qui facilite la réponse des candidats et la comparaison. Exemple fictif :
Réf. F-12 · Processus : préventif · Priorité : obligatoire
Fonction : permettre au planificateur de déclencher une gamme préventive selon un compteur d'heures de marche.
Critère : déclenchement automatique d'une proposition d'OT au franchissement du seuil.
Niveau : seuil paramétrable par équipement, relevé saisi ou importé.
Flexibilité : l'import automatique des relevés est souhaité, la saisie manuelle acceptée.
Cette numérotation sert ensuite à tout le projet : les candidats répondent ligne par ligne, la grille de sélection reprend les mêmes références, et la recette du logiciel vérifie les exigences une à une. Un tableur partagé suffit pour tenir ce référentiel.
Les notions de préventif systématique et conditionnel, indispensables pour rédiger ces exigences, sont rappelées dans les chapitres maintenance préventive systématique et maintenance préventive conditionnelle de la formation Fondamentaux de la maintenance.
Checklist avant de diffuser le cahier des charges
- Chaque exigence décrit un besoin, pas un écran ou une technologie.
- Toutes les parties prenantes ont relu la partie qui les concerne.
- La volumétrie est donnée en ordres de grandeur.
- Les fonctions clés ont un critère, un niveau et une flexibilité.
- Les exigences obligatoires sont peu nombreuses et réellement éliminatoires.
- Interfaces, reprise, réversibilité et sécurité ont chacune leur rubrique.
- Les critères de jugement et le déroulé de la démonstration sont annoncés.
- Aucun passage n'est recopié d'une documentation commerciale.
Sources
- NF EN 16271 (février 2013, indice X50-151) « Management par la valeur — Expression fonctionnelle du besoin et cahier des charges fonctionnel — Exigences pour l'expression et la validation du besoin à satisfaire dans le processus d'acquisition ou d'obtention d'un produit », qui remplace la NF X50-151 (septembre 2007) — fiche catalogue AFNOR, norme citée sans reproduction — afnor.org
- AFNOR, GA X60-026 (novembre 2010), guide d'application consacré à la GMAO du patrimoine immobilier — fiche catalogue — afnor.org
À retenir
- Un cahier des charges fonctionnel exprime le besoin et laisse la solution aux candidats.
- La référence est la NF EN 16271 (2013), qui remplace la NF X50-151 ; aucune norme générale ne porte sur le choix d'une GMAO industrielle.
- Démarche : état des lieux terrain, parties prenantes, fonctions de service et contraintes, puis validation croisée.
- Chaque fonction clé reçoit un critère, un niveau et une flexibilité.
- Volumétrie, interfaces, reprise de données, réversibilité et sécurité ont leur rubrique propre.
- Exigences obligatoires peu nombreuses et éliminatoires ; ni catalogue d'éditeur recopié, ni sur-spécification.