2.3 Comparer les offres de GMAO
Le cahier des charges est diffusé, les réponses arrivent. Il faut maintenant comparer des offres qui ne se présentent jamais de la même façon : modèles de prix différents, périmètres flous, démonstrations sur des données idéales. Ce chapitre donne une méthode en cinq temps, de la présélection au contrat, avec une grille de sélection pondérée et un calcul de coût complet sur cinq ans.
L'entonnoir de sélection : de la liste longue au contrat
Liste longue
Offres repérées, filtrées sur les exigences obligatoires
Analyse des réponses
Grille pondérée, questions de clarification
Démonstrations
Scénarios de l'entreprise, deux ou trois candidats
Essai, références
Maquette ou pilote, appels de clients
Contrat
Coût complet, niveaux de service, sortie
Chaque étage élimine des candidats ; seuls deux ou trois arrivent en démonstration, pour que celle-ci reste approfondie.
Présélection : éliminer avant de comparer
La première étape n'est pas de noter, mais d'éliminer. Les exigences marquées obligatoires dans le cahier des charges servent de filtre : une offre qui ne fonctionne pas hors connexion alors que l'atelier n'a pas de réseau, ou qui ne permet pas d'exporter les données, sort de la liste, quel que soit son prix.
Les offres de GMAO se répartissent en grandes familles, qui ne s'adressent pas aux mêmes besoins :
| Famille d'offres | Profil habituel | Point d'attention |
|---|---|---|
| Module maintenance d'un ERP | Entreprise qui veut un référentiel unique d'articles, de fournisseurs et de coûts | Ergonomie terrain et saisie mobile à vérifier de près |
| Suite de gestion des actifs (EAM) | Grands parcs, multi-sites, gestion du cycle de vie des actifs | Projet de paramétrage conséquent |
| GMAO généraliste | PME et ETI industrielles, un à quelques sites | Couverture des interfaces et des besoins spécifiques |
| GMAO sectorielle | Métier particulier : bâtiment, flottes, santé, collectivités | Adéquation réelle au contexte industriel |
| Outil léger ou tableur | Très petit parc, besoin limité au suivi des interventions | Historique, droits et traçabilité vite insuffisants |
L'objectif est d'arriver à une liste courte de quatre à six offres dont on analyse la réponse complète, puis de retenir deux ou trois candidats pour la démonstration. Au-delà, l'équipe projet n'a plus le temps d'examiner chaque solution sérieusement.
La grille de sélection pondérée
Une grille pondérée transforme des impressions en décision argumentée. Le principe : regrouper les critères en quelques familles, attribuer à chacune un poids qui reflète son importance, noter chaque offre sur une échelle commune, puis calculer un score. Les poids se fixent avant d'ouvrir les offres, sinon on les ajuste inconsciemment au candidat préféré.
Des familles de critères aux sous-critères
Chaque famille regroupe des sous-critères concrets, repris des exigences souhaitées du cahier des charges. Exemple de découpage :
Couverture fonctionnelle
Circuit DI-OT, préventif calendaire et compteur, stock et réservations, achats, suivi des vérifications réglementaires, tableaux de bord.
Ergonomie et mobilité
Nombre d'étapes pour une demande, saisie hors ligne, lecture de codes, lisibilité sur petit écran.
Interfaces et API
Connecteurs existants vers l'ERP, API documentée, import des compteurs, authentification par l'annuaire.
Sécurité et réversibilité
Localisation des données, sauvegardes, journalisation, export complet documenté, clauses de sortie.
L'exemple ci-dessous est fictif, construit pour illustrer le calcul. Notes de 1 à 5, poids sur 100, score ramené sur 100 (somme des poids × notes, divisée par 5).
| Famille de critères | Poids | Offre A | Offre B | Offre C |
|---|---|---|---|---|
| Couverture fonctionnelle (exigences souhaitées) | 30 | 4 | 3 | 5 |
| Ergonomie et mobilité terrain | 20 | 3 | 5 | 2 |
| Interfaces et API | 15 | 4 | 3 | 3 |
| Coût complet sur 5 ans | 15 | 3 | 4 | 2 |
| Sécurité, hébergement, réversibilité | 10 | 4 | 3 | 4 |
| Support, accompagnement, pérennité | 10 | 3 | 4 | 4 |
| Score sur 100 | 100 | 71 | 73 | 69 |
Détail du calcul pour l'offre B : (30 × 3 + 20 × 5 + 15 × 3 + 15 × 4 + 10 × 3 + 10 × 4) / 5 = 365 / 5 = 73.
Lire la grille sans se laisser piéger
- Des écarts de deux ou trois points ne départagent pas. Dans l'exemple, les trois offres sont proches : il faut tester la sensibilité en faisant varier les poids. Si l'on passe l'ergonomie à 15 et la couverture fonctionnelle à 35, l'offre A et l'offre C remontent, l'offre B recule.
- Les notes doivent être justifiées par un constat : exigence démontrée, réponse écrite, retour de référence. Une note sans justification ne résiste pas à la première objection.
- Plusieurs évaluateurs notent séparément avant de confronter leurs notes : un technicien ne voit pas la même chose qu'un acheteur.
- Le coût entre dans la grille comme un critère parmi d'autres, ou il est traité à part une fois le classement technique établi ; les deux méthodes se défendent, mais le choix se fait avant l'ouverture des offres.
Démonstration sur scénarios, puis essai
Une démonstration libre montre ce que le candidat sait bien faire. Une démonstration sur scénarios montre ce dont l'entreprise a besoin. Le principe : écrire à l'avance un script de situations types, le remettre aux candidats une à deux semaines avant la séance avec un petit jeu de données de l'entreprise, et leur demander de dérouler le script dans l'ordre, sans diapositives.
Exemple de script de démonstration
- Un opérateur signale depuis un téléphone une fuite sur une pompe ; la demande arrive chez le chef d'équipe.
- Le chef d'équipe transforme la demande en OT, l'affecte à un technicien et réserve un joint en magasin.
- Le technicien consulte l'historique de la pompe sans réseau, intervient, saisit son compte rendu, ses temps et la pièce consommée, puis synchronise.
- Le planificateur crée une gamme préventive déclenchée à 2 000 heures de marche et visualise la charge de la semaine.
- Le responsable HSE retrouve le dernier rapport de vérification d'un pont roulant et l'échéance suivante.
- Le responsable maintenance extrait les coûts de l'année par équipement.
- Le gestionnaire GMAO crée un profil « sous-traitant » limité à ses propres OT, puis lance un export complet des données.
Pour chaque scénario, une fiche de notation simple suffit. Exemple :
| Scénario 3 : intervention sans réseau | Constat | Note (1 à 5) |
|---|---|---|
| Consultation de l'historique en mode avion | Fait / partiel / non fait | |
| Saisie du compte rendu, des temps et de la pièce | Nombre d'écrans, temps constaté | |
| Synchronisation au retour du réseau | Sans perte ni doublon ? | |
| Exigences concernées | Références du cahier des charges (par exemple F-21, F-22) | |
Chaque membre du jury note les scénarios qui le concernent sur une fiche préparée, avec les références des exigences du cahier des charges. Les utilisateurs terrain doivent être présents : ce sont eux qui repèrent qu'une saisie demande douze clics.
Essai ou maquette
Pour le ou les deux finalistes, un accès d'essai de quelques semaines, sur un périmètre restreint et des données réelles, lève les derniers doutes : un atelier, une équipe, quelques dizaines d'équipements. Un tel essai non productif et limité dans le temps n'entre d'ailleurs pas dans le champ du chapitre VI du Data Act vu au chapitre précédent. Le véritable site pilote, lui, fait partie du déploiement et sera traité au module 3.
Interroger des références clients
Les références fournies par un candidat sont, par construction, satisfaites. Elles restent utiles si on les interroge sur des faits plutôt que sur une impression générale. Demander des références comparables : même taille de parc, même type d'industrie, même mode d'hébergement, et si possible un client qui a changé de version récemment.
Sur le projet
- Le planning initial a-t-il été tenu ? Qu'est-ce qui a glissé ?
- Quels coûts n'étaient pas prévus dans l'offre ?
- Comment s'est passée la reprise des données ?
Sur l'exploitation
- Les techniciens saisissent-ils réellement sur mobile ?
- Quel délai de réponse du support sur un incident bloquant ?
- Les montées de version ont-elles cassé du paramétrage ou des interfaces ?
À qui parler
- au gestionnaire GMAO du client, qui connaît le paramétrage et le support au quotidien ;
- à un chef d'équipe ou un technicien, qui dira si la saisie terrain tient la route ;
- au référent informatique, pour les interfaces, les montées de version et la sécurité.
Une visite sur site, quand elle est possible, vaut mieux qu'un appel : on voit la GMAO utilisée par ceux qui la pratiquent tous les jours, pas par ceux qui l'ont achetée.
Le coût complet sur cinq ans
Comparer un abonnement annuel à un prix de licence n'a pas de sens. Il faut ramener chaque offre à un coût complet sur une durée commune, souvent cinq ans, en intégrant tous les postes, y compris ceux que les offres laissent dans l'ombre :
Licences ou abonnement
Paramétrage
Reprise de données
Interfaces
Formation
Support et maintenance
Évolutions et versions
Sortie (réversibilité)
Le tableau suivant compare deux offres fictives. Les montants sont choisis pour illustrer la méthode et ne reflètent aucun prix du marché ; seule la structure du calcul est à retenir.
| Poste (exemple fictif, 5 ans) | Offre SaaS | Offre sur site |
|---|---|---|
| Abonnement (18 000 € × 5 ans) / licences à l'achat | 90 000 € | 40 000 € |
| Maintenance éditeur (8 000 € × 5 ans) | inclus | 40 000 € |
| Infrastructure et exploitation interne (6 000 € × 5 ans) | inclus | 30 000 € |
| Paramétrage | 15 000 € | 15 000 € |
| Reprise de données | 10 000 € | 10 000 € |
| Interfaces (ERP, annuaire) | 8 000 € | 8 000 € |
| Formation | 6 000 € | 6 000 € |
| Évolutions et montées de version | 5 000 € | 10 000 € |
| Sortie en fin de période (assistance, export) | 4 000 € | 4 000 € |
| Temps interne de l'équipe projet (valorisé) | 25 000 € | 25 000 € |
| Coût complet sur 5 ans | 163 000 € | 188 000 € |
Dans cet exemple, l'offre SaaS est moins chère sur cinq ans. Il suffirait pourtant d'un abonnement à 23 000 € par an pour que l'écart s'inverse (115 000 € + 73 000 € = 188 000 €). Le coût complet dépend des hypothèses : nombre d'utilisateurs, clauses d'indexation de l'abonnement, coût réel de l'exploitation interne.
Le contrat : ce qu'il doit verrouiller
Le contrat transforme les promesses de l'offre en engagements. Un contrat de logiciel ou de service en ligne ne se prépare pas avec les outils des contrats de maintenance d'équipements : il se construit à partir des exigences du cahier des charges et des réponses du candidat, avec l'appui du service juridique ou achats.
| Clause | Ce qu'elle doit préciser |
|---|---|
| Périmètre | Fonctions, nombre et type d'utilisateurs, sites, volumes inclus, options payantes. |
| Niveaux de service | Disponibilité garantie, plages de support, délais de prise en charge et de résolution selon la gravité, pénalités éventuelles. |
| Propriété et restitution des données | Les données restent la propriété du client ; formats, fréquence et modalités d'export, y compris en cours de contrat. |
| Données personnelles | Contrat de sous-traitance conforme à l'article 28 du RGPD, liste des sous-traitants ultérieurs. |
| Évolutions | Rythme des mises à jour, préavis, maintien des interfaces, compatibilité du paramétrage. |
| Prix | Règles d'indexation, prix des utilisateurs supplémentaires, prix des prestations hors forfait. |
| Fin de contrat | Durée, reconduction, préavis, assistance à la sortie, effacement des données ; articulation avec le chapitre VI du Data Act. |
Des niveaux de service qui se mesurent
- la disponibilité est définie avec sa période de mesure et ses exclusions (maintenances planifiées annoncées, par exemple) ;
- les incidents sont classés par gravité, du blocage complet à la simple gêne, avec un délai de prise en charge pour chaque niveau ;
- le fournisseur transmet un rapport périodique qui permet de vérifier les engagements ;
- les conséquences d'un manquement sont écrites : pénalités, avoirs ou droit de résiliation.
Deux précautions. D'abord, annexer au contrat le cahier des charges et la réponse du candidat, pour que chaque exigence démontrée devienne opposable. Ensuite, vérifier que les niveaux de service sont mesurables : une « disponibilité élevée » sans chiffre ni méthode de mesure n'engage à rien.
La durée de vie d'une GMAO se compte en années : la fin de contrat et la réversibilité seront reprises, côté exploitation, dans le chapitre faire vivre la GMAO.
GMAO « gratuite » : licence libre ou offre limitée
Derrière l'expression « GMAO gratuite » se cachent deux réalités différentes, qui s'évaluent avec la même grille que les autres offres.
Logiciel sous licence libre
Le code est librement utilisable et modifiable. La licence est gratuite ; l'installation, l'hébergement, le paramétrage, les mises à jour et le support ne le sont pas.
À vérifier : vitalité de la communauté, fréquence des correctifs de sécurité, existence de prestataires capables d'assurer le support, compétences internes disponibles.
Offre gratuite limitée
Version d'appel d'un service commercial, limitée en nombre d'utilisateurs, d'équipements ou de fonctions.
À vérifier : seuils de la limitation, prix du passage à l'offre payante, droit d'exporter ses données, conditions d'hébergement et d'utilisation des données.
Dans les deux cas, le coût complet n'est pas nul : il se déplace vers le temps interne, les prestations ou l'offre payante qui suivra. Le calcul sur cinq ans de la zone 5 s'applique à l'identique, et l'exigence d'export complet reste éliminatoire.
Pour un comparatif de trois solutions du marché, voir l'article comparatif des GMAO leaders de la maintenance.
Pendant la consultation : signaux d'alerte et signaux rassurants
Signaux d'alerte
- Démonstration sur ses propres données, refus de dérouler le script.
- Réponse « oui » à toutes les exigences, sans précision.
- Prix de l'abonnement clair, prestations de mise en œuvre floues.
- Export des données renvoyé à un « devis ultérieur ».
- Aucune référence comparable proposée.
- Engagements de service sans chiffre ni méthode de mesure.
Signaux rassurants
- Scénarios déroulés dans l'ordre, sur les données fournies.
- Réponse ligne par ligne : standard, paramétrage ou développement.
- Planning et charge de mise en œuvre détaillés par lot.
- Export complet montré en séance, avec sa documentation.
- Références joignables, dans un contexte proche.
- Niveaux de service chiffrés, avec rapport périodique.
Sources
- Règlement (UE) 2023/2854 du 13 décembre 2023 (Data Act), chapitre VI : art. 25 (clauses contractuelles de changement), art. 29 (frais de changement), art. 31 (services sur mesure, versions d'essai non productives) — texte publié au JOUE, version consolidée à vérifier au moment de contracter — EUR-Lex
- Règlement (UE) 2016/679 (RGPD), art. 28 (sous-traitant) — cnil.fr
- NF EN 16271 (février 2013), expression fonctionnelle du besoin et cahier des charges fonctionnel — norme citée sans reproduction — afnor.org
À retenir
- Les exigences obligatoires éliminent ; les exigences souhaitées se notent dans une grille pondérée dont les poids sont fixés avant l'ouverture des offres.
- Quelques points d'écart ne départagent pas : tester la sensibilité aux poids et justifier chaque note.
- La démonstration se fait sur un script de scénarios de l'entreprise, remis à l'avance, avec des utilisateurs terrain dans le jury.
- Les références se questionnent sur des faits : planning, coûts imprévus, reprise, support, montées de version.
- Le coût complet sur 5 ans inclut paramétrage, reprise, interfaces, formation, support, évolutions, sortie et temps interne.
- Le contrat verrouille niveaux de service mesurables, propriété et restitution des données, évolutions et fin de contrat ; une GMAO « gratuite » s'évalue avec la même grille.