3.2 Reprise des données : inventaire, codification et qualité
Une GMAO ne vaut que par ce qu'elle contient. Chargez-y un parc incomplet, des équipements en double et des libellés rédigés au fil de l'eau, et chaque recherche, chaque plan de maintenance et chaque indicateur en héritera. La reprise des données est donc un chantier à part entière du projet : recenser ce qui existe, le confronter au terrain, le nettoyer, le codifier, puis contrôler avant de charger.
Le circuit d'une reprise de données
Recenser
fichiers, ancien logiciel, carnets, rapports
Inventorier
tournée terrain, plaques, photos
Nettoyer
doublons, libellés, champs vides
Codifier
identifiants, arborescence, nommage
Charger
gabarits d'import, essais
Contrôler
comptages, sondages, validation
Le chargement se fait d'abord dans un environnement de test : on corrige les gabarits, on recharge, on recontrôle, avant l'import définitif en production.
Inventaire : les fichiers existants face au terrain
La tentation est forte de charger directement le tableur du service ou l'export de l'ancien logiciel. Or ces sources décrivent le parc tel qu'il était quand quelqu'un a pris le temps de le noter. Entre-temps, des machines ont été déplacées, remplacées, modifiées ou mises au rebut sans que la liste suive.
| Source existante | Ce qu'elle apporte | Sa limite habituelle |
|---|---|---|
| Tableur du service maintenance | La liste utilisée au quotidien, souvent avec des codes maison. | Colonnes hétérogènes, doublons, équipements disparus. |
| Ancien logiciel | Structure existante, historique, plans de préventif. | Champs détournés de leur usage, données jamais purgées. |
| Fichier des immobilisations | Équipements acquis, dates et valeurs d'acquisition. | Logique comptable : une ligne peut regrouper plusieurs machines, ou l'inverse. |
| Carnets de maintenance, rapports de vérification | Équipements soumis à obligations, dernières dates de contrôle. | Dispersés entre classeurs, courriels et portails d'organismes. |
| Plans, schémas, dossiers constructeurs | Composition des installations, références. | Pas toujours mis à jour après modification. |
La tournée d'inventaire
L'inventaire terrain confronte la liste consolidée à la réalité, zone par zone. Il se prépare avec une fiche de relevé identique pour tous et se mène de préférence en binôme : un technicien qui connaît les installations, une personne qui saisit.
- relever la plaque signalétique : fabricant, type, numéro de série, année ;
- photographier l'équipement et sa plaque, utile plus tard pour lever un doute ;
- noter la localisation exacte et l'état apparent ;
- poser une étiquette portant l'identifiant, éventuellement avec un code-barres ou un QR code lisible par les mobiles ;
- signaler les équipements trouvés sur le terrain mais absents des listes, et l'inverse.
À l'issue de la tournée, chaque ligne de la liste consolidée tombe dans l'une de trois catégories, qui appellent chacune une décision :
Trouvé et conforme
L'équipement existe, là où la liste l'indique : on complète la fiche et on l'étiquette.
Trouvé mais différent
Déplacé, remplacé par un modèle voisin, modifié : on corrige la liste, pas le terrain.
Introuvable ou inconnu
Listé mais absent, ou présent mais jamais listé : enquête auprès des équipes, puis décision de créer ou de retirer.
La fiche équipement minimale à reprendre
Une fiche équipement peut compter des dizaines de champs. Pour la reprise, l'enjeu est de définir un socle minimal obligatoire, renseigné pour chaque équipement avant le chargement, et de laisser le reste s'enrichir en exploitation. Un champ que personne ne sait remplir restera vide, ou pire, sera rempli au hasard.
| Champ | Pourquoi il est indispensable |
|---|---|
| Identifiant | Clé unique qui relie OT, historique, pièces et plans de maintenance. |
| Désignation | Permet de retrouver l'équipement par une recherche ; doit suivre une règle de nommage. |
| Localisation | Rattachement à l'arborescence : où intervenir, quel secteur, quel responsable. |
| Fabricant, type, numéro de série | Trois champs distincts, jamais mélangés dans la désignation : ils servent aux commandes de pièces et au rapprochement avec la documentation. |
| Date de mise en service | Point de départ de certaines échéances et repère d'âge du parc. |
| Criticité | Oriente les priorités, le niveau de préventif et le stock de pièces. |
| Documentation | Notice d'instructions, plans, schémas, certificats, rattachés ou référencés. |
Sur la documentation, la norme NF EN 13460 (2009) « Maintenance — Documentation pour la maintenance » traite des documents techniques nécessaires à la maintenance d'un bien ; elle est une référence utile pour dresser la liste des documents à rattacher, sans qu'il soit nécessaire d'en reproduire le contenu.
Codification : un identifiant stable et des règles de nommage
La reprise est souvent l'occasion de revoir la codification. Le débat porte sur un choix de fond : l'identifiant doit-il signifier quelque chose ?
Identifiant non signifiant
Un numéro séquentiel, par exemple EQ-004127, qui ne décrit rien.
- Pour : ne change jamais, même si l'équipement est déplacé ou reclassé ; aucune règle à interpréter.
- Contre : ne dit rien à la lecture ; on s'appuie sur la désignation et la localisation.
Identifiant signifiant
Un code qui encode l'atelier, la famille et un rang, par exemple AT2-POM-03.
- Pour : lisible sur le terrain et dans les échanges.
- Contre : devient faux au premier déplacement ; le changer casse les liens avec l'historique et les documents.
Un compromis répandu consiste à garder un identifiant technique stable et non signifiant, géré par le logiciel, et à porter la lecture métier par la localisation dans l'arborescence et un repère fonctionnel affiché. Si l'équipement change de place, seule sa localisation change ; son identité et son historique restent.
Des règles de nommage écrites
- structure fixe de la désignation : nom générique, puis qualificatif, puis repère (« Pompe centrifuge eau glacée n° 2 », jamais « P2 eau froide nouvelle ») ;
- liste fermée d'abréviations autorisées, ou aucune abréviation ;
- pas de fabricant ni de numéro de série dans la désignation : ils ont leurs propres champs ;
- casse et accentuation homogènes, pour que la recherche retrouve tout.
Nomenclatures et articles de magasin
La nomenclature d'un équipement décrit de quoi il est composé et quelles pièces de rechange lui sont associées. L'article de magasin est la pièce telle qu'elle est stockée et achetée. Les deux se rejoignent : un même roulement peut figurer dans la nomenclature de dix moteurs, mais il ne doit exister qu'une fois comme article.
Nomenclature
Équipement, sous-ensembles, pièces. À reprendre en priorité pour les équipements critiques, souvent à partir des dossiers constructeurs.
Article
Référence interne unique, désignation normalisée, unité, emplacement, stock, fournisseurs.
Références fabricant
Plusieurs références externes peuvent pointer vers le même article : fabricant d'origine, distributeurs, équivalents validés.
Les doublons d'articles sont le défaut le plus coûteux de la reprise magasin : la même pièce existe sous deux références, l'une en rupture, l'autre en surstock, et personne ne le voit. Pour les débusquer :
- trier par référence fabricant normalisée (sans espaces, tirets ni points) ;
- imposer une désignation structurée : type de pièce, caractéristiques, dimensions (« Roulement à billes 6205 2RS », pas « roult moteur ») ;
- faire valider les fusions par le magasinier et un technicien avant chargement ;
- ne reprendre les articles sans mouvement depuis longtemps qu'après décision explicite : garder, déclasser ou écouler.
La reprise du stock s'appuie idéalement sur un inventaire physique à la date de bascule, pour charger des quantités justes. La gestion du magasin en exploitation, criticité des pièces et réapprovisionnement, fait l'objet du chapitre 4.2 Pièces de rechange.
L'historique : quoi reprendre, quoi archiver
Reprendre tout l'historique paraît prudent. En pratique, des années d'OT saisis avec des codes différents, des libellés libres et des équipements renommés pèsent sur la reprise sans être exploitables. La bonne question n'est pas « que possède-t-on ? » mais « de quoi aura-t-on besoin dans la GMAO, et sous quelle forme ? ».
| Donnée | Recommandation usuelle |
|---|---|
| OT ouverts à la bascule | Reprendre ou solder dans l'ancien outil avant la date de gel, mais jamais les deux. |
| Plans de préventif | Reprendre avec la date de dernière réalisation ou le dernier relevé de compteur, sinon toutes les échéances repartent de zéro. |
| Vérifications réglementaires | Reprendre les dernières dates et les échéances ; conserver les rapports accessibles pendant la durée légale. |
| Compteurs | Reprendre la dernière valeur relevée et sa date. |
| Historique correctif récent | Au cas par cas : reprise simplifiée (date, équipement, nature, durée) si les données sont propres. |
| Historique ancien ou mal codifié | Archiver en lecture seule, consultable, sans le charger dans la GMAO. |
Quand l'historique correctif est repris, le faire sous une forme homogène et réduite :
- date de l'intervention et équipement, rattaché à son nouvel identifiant ;
- nature de l'intervention, ramenée à la liste des types d'OT du nouveau paramétrage ;
- durée ou temps passé, si l'information est fiable ;
- le libellé d'origine conservé dans un champ texte, sans chercher à le recoder ligne à ligne.
Pour le correctif, une reprise partielle bien codifiée vaut mieux qu'une reprise complète inexploitable. Les indicateurs de fiabilité calculés sur un historique hétérogène donnent des résultats trompeurs : mieux vaut démarrer une série propre à la bascule.
Nettoyer, puis confier chaque donnée à un responsable
Le nettoyage se fait avant le chargement, dans les fichiers de reprise, jamais « on corrigera dans la GMAO ». Une fois l'outil en service, chacun travaille avec les données telles qu'elles sont, et les corrections n'arrivent plus.
Les défauts à traiter
Doublons d'équipements ou d'articles
Libellés libres, abréviations maison
Champs obligatoires vides
Valeurs hors liste (familles, unités)
Équipements rebutés encore listés
Liens cassés : pièce sans équipement, plan sans gamme
Des responsables de la donnée
Une base propre le jour de la bascule se dégrade en quelques mois si personne n'en est responsable. Chaque famille de données reçoit un propriétaire, chargé de valider les créations et modifications :
| Données | Responsable habituel |
|---|---|
| Parc et arborescence | Méthodes maintenance ou gestionnaire GMAO |
| Plans de maintenance et gammes | Méthodes ou planificateur de maintenance |
| Articles et stocks | Magasinier ou gestionnaire de stocks, avec les achats |
| Vérifications réglementaires | Responsable maintenance, en lien avec le service HSE |
| Listes de référence (codes, familles) | Gestionnaire GMAO |
La création d'équipements ou d'articles se limite alors à quelques profils, conformément aux droits définis au chapitre 1.3. Les audits réguliers de la base sont détaillés au chapitre 4.3.
Charger, contrôler, faire valider
Le chargement proprement dit passe par des gabarits d'import fournis par l'éditeur ou l'intégrateur : un fichier par objet, dans un ordre imposé par les liens entre eux. On ne peut pas rattacher un équipement à une localisation qui n'existe pas encore, ni une pièce à un équipement absent.
| Ordre | Objet chargé | Dépend de |
|---|---|---|
| 1 | Listes de référence : familles, unités, codes, métiers | — |
| 2 | Localisations et arborescence | Listes de référence |
| 3 | Équipements | Localisations, familles |
| 4 | Articles de magasin et stocks | Unités, emplacements |
| 5 | Nomenclatures | Équipements, articles |
| 6 | Gammes, plans de maintenance, compteurs | Équipements, articles, métiers |
| 7 | OT ouverts et historique retenu | Tout ce qui précède |
Chaque import se contrôle aussitôt, avant de passer au suivant :
- comptages : le nombre d'enregistrements chargés correspond au nombre de lignes du fichier, les rejets sont expliqués ;
- sondages : une vingtaine de fiches tirées au hasard sont comparées une à une au fichier source et, pour les équipements, au terrain ;
- échéances : pour les plans, la prochaine date calculée par la GMAO est confrontée à celle de l'ancien planning, en particulier pour les vérifications réglementaires ;
- validation : les propriétaires de chaque famille de données signent la reprise de leur périmètre avant la bascule.
Quatre critères de qualité à contrôler, avant et après l'import
Complétude
Les champs du socle minimal sont renseignés pour chaque enregistrement.
Contrôle : compter les valeurs vides par champ obligatoire.
Unicité
Un équipement, un article, un identifiant : aucun doublon.
Contrôle : rechercher les numéros de série et références fabricant en double.
Cohérence
Les valeurs respectent les listes de référence et les liens entre objets tiennent.
Contrôle : chaque équipement a une localisation existante, chaque plan une gamme.
Actualité
Les données reflètent l'état présent du parc, pas celui d'il y a dix ans.
Contrôle : rapprochement par sondage avec l'inventaire terrain.
Sources
- NF EN 13460 (octobre 2009) « Maintenance — Documentation pour la maintenance » — norme AFNOR citée sans reproduction, afnor.org
- ISO 14224:2016 « Petroleum, petrochemical and natural gas industries — Collection and exchange of reliability and maintenance data for equipment » — iso.org
- Code du travail, article D. 4711-3 (conservation des documents de vérification et de contrôle) et article L. 4711-1 — wiki L. 4711-1, Légifrance
- Arrêté du 2 mars 2004 relatif au carnet de maintenance des appareils de levage, article 2 — Légifrance
À retenir
- Les fichiers existants se confrontent au terrain : tournée d'inventaire, plaques, photos, étiquetage, en commençant par le critique et le réglementaire.
- Socle minimal : identifiant, désignation, localisation, fabricant, type et numéro de série en champs distincts, mise en service, criticité, documentation.
- Un identifiant stable et non signifiant survit aux déplacements ; la lecture métier passe par l'arborescence et les règles de nommage.
- Une pièce = un seul article, avec plusieurs références fabricant si besoin ; les doublons se traitent avant import.
- Reprendre les OT ouverts, les plans avec leur dernière réalisation, les échéances réglementaires ; archiver sans supprimer (D. 4711-3).
- Contrôler complétude, unicité, cohérence, actualité, puis donner un responsable à chaque famille de données.