Module 1 / 4 · Sommaire complet de la formation
1.2 Les fumées : composition, toxicité et protection des intervenants
Les flammes se voient, les fumées tuent. Le chapitre précédent a montré que l'essentiel de l'énergie d'un feu de local part avec les fumées ; celui-ci explique ce qu'elles contiennent, comment leurs toxiques atteignent les intervenants et ce que prévoit le guide de doctrine de 2020 sur la toxicité des fumées pour limiter l'exposition, de l'arrivée sur les lieux jusqu'au retour au centre de secours.
Les dangers associés aux fumées selon le GDO 2018
Inflammabilité, explosivité
Toxicité, corrosivité
Émission de particules
Opacité
Rayonnement
Envahissement et mobilité
Chaleur
Qu'est-ce qu'une fumée d'incendie ?
Le guide de doctrine de 2018 sur les incendies de structures définit les fumées comme « l'ensemble visible des particules solides et/ou liquides en suspension et des gaz résultant d'une combustion ou d'une pyrolyse », plus ou moins diluées par l'air ambiant.
Les gaz de combustion sont « généralement le dioxyde de carbone, le monoxyde de carbone, la vapeur d'eau ainsi que d'autres gaz », dont la nature dépend étroitement des matériaux qui brûlent : cyanure d'hydrogène, chlorure d'hydrogène, oxydes d'azote, hydrocarbures. Le guide ajoute que ces gaz « contiennent souvent des gaz combustibles imbrûlés » : une fumée n'est pas seulement toxique, elle peut elle-même brûler, ce qui explique les phénomènes thermiques vus au chapitre 1.1.
Le guide dresse la liste des dangers associés aux fumées : inflammabilité et explosivité, toxicité et corrosivité, émission de particules, opacité, rayonnement, envahissement et mobilité, chaleur. Ses fiches scientifiques détaillent chacun de ces aspects : un mélange opaque qui réduit la visibilité, toxique et corrosif, inflammable et explosif, mobile et envahissant, rayonnant.
Pour les victimes comme pour les intervenants, cette pluralité de dangers est la raison pour laquelle l'évacuation des fumées figure parmi les grands principes de maîtrise du feu : le GDO lui attribue quatre objectifs, améliorer les conditions de survie des personnes (moins d'intoxication, plus de visibilité pour évacuer), faciliter la progression des secours, réduire la propagation par convection et priver le feu d'une partie de son combustible.
Ce que contiennent les fumées
Le guide de 2020 consacré à la toxicité des fumées souligne d'emblée que leur composition est « particulièrement complexe à identifier et propre à chaque sinistre ». Il liste pourtant les substances toxiques les plus fréquemment émises lors d'incendies de structures : dioxyde et monoxyde de carbone, oxydes d'azote, dioxyde de soufre, fluorure, bromure, chlorure et cyanure d'hydrogène, ammoniac, formaldéhyde, phénol, benzène, styrène, toluène, sulfure d'hydrogène, acroléine et plusieurs autres composés aromatiques.
Il classe ces produits en deux familles :
- les composés organiques, bâtis sur un squelette carboné, souvent peu solubles dans l'eau ; parmi eux, les composés organiques volatils (COV), présents sous forme de molécules ou de particules en suspension ;
- les composés minéraux ou inorganiques : métaux et dérivés, composés simples du carbone comme le monoxyde de carbone, qui agissent en réagissant avec les composants biologiques.
Les incendies produisent aussi des suies, qui contiennent des hydrocarbures aromatiques polycycliques (HAP), formés surtout par la pyrolyse de matières organiques et par les imbrûlés. Le guide note que les HAP peuvent être absorbés mais ont aussi un fort pouvoir d'adsorption : de nombreux toxiques s'y fixent puis s'en libèrent.
Les feux de forêts et d'espaces naturels font l'objet d'un développement propre. Le combustible végétal (cellulose, lignine, hémicellulose…) se dégrade en plusieurs phases : stress du végétal, émission puis inflammation des produits de pyrolyse, combustion des résidus charbonneux. Les fumées libèrent majoritairement des oxydes de carbone, des composés organiques volatils et semi-volatils, du méthane, de l'ammoniac, des oxydes d'azote, des hydrocarbures aromatiques et des suies, que le guide décrit comme de mêmes caractéristiques que celles des incendies de structures.
Comment les toxiques atteignent l'organisme
Le guide distingue deux formes d'exposition :
- directe, quand les polluants entrent dans l'organisme sans intermédiaire : inhaler la fumée pendant l'incendie, inhaler des poussières lors du déshabillage ou après le déblai, manger avec des mains ou des gants couverts de suie ;
- indirecte ou croisée, quand une personne restée hors de la zone sale s'expose par un objet pollué : aider un collègue à se déshabiller, ranger du matériel souillé.
Les produits de combustion se fixent sur les équipements selon deux mécanismes, l'absorption (le composé pénètre dans un milieu, comme la suie dans un textile) et l'adsorption (il se fixe sur une surface, comme sur les fibres ou les cheveux), avant d'être relargués plus ou moins vite : c'est la désorption. Le guide reconnaît que les équipements de protection individuelle offrent une bonne barrière thermique, mais qu'ils sont, comme le matériel, exposés aux fumées.
Les voies de pénétration sont l'inhalation, l'ingestion, la voie percutanée et la voie oculaire. Le guide insiste sur un point : les voies percutanée et oculaire « sont souvent ignorées ou omises, alors qu'elles sont souvent les voies privilégiées des polluants en dehors de la phase d'attaque », pendant le reconditionnement du matériel, la restauration ou l'hydratation. Il cite trois facteurs qui favorisent l'intoxication par la peau : l'élévation de la température corporelle, l'humidité de la peau et le « micro climat » créé par la transpiration sous les équipements.
| Agent (extrait du tableau du GDO 2020) | Type d'atteinte ou d'effet |
|---|---|
| Acide cyanhydrique | Asphyxie |
| Dioxyde de carbone | Narcose |
| Isocyanates | Pulmonaire, oculaire, cutanée |
| Ammoniac | Pulmonaire, oculaire |
| Acide chlorhydrique | Irritations des muqueuses |
Ce tableau décrit des familles d'effets ; il ne fournit ni seuil ni durée d'exposition admissible, et le guide n'en donne pas pour les opérations.
Apprécier le risque et changer de culture
Pour les particules résiduelles des fumées, le guide de 2020 estime que, « dans l'état actuel des connaissances, seule une appréciation du risque est possible ». Il définit le risque comme la probabilité qu'une personne subisse un préjudice ou des effets nocifs pour sa santé en cas d'exposition à un danger, et fonde son appréciation sur trois facteurs : la fréquence, la durée et l'intensité de l'exposition. Ces facteurs sont confrontés à la situation, et le commandant des opérations de secours adapte les mesures à l'urgence et au contexte.
Deux activités sont visées : les opérations de lutte contre l'incendie et la formation avec feux réels, dont les formateurs réguliers font l'objet d'un développement spécifique.
Le guide plaide pour « une évolution nécessaire de la culture ». Les règles de prévention doivent être enseignées dès les formations initiales, car « chaque sapeur-pompier est responsable de sa propre sécurité et de sa santé », et l'est aussi vis-à-vis de ses collègues. Il demande de « ne plus valoriser l'image du sapeur-pompier héros couvert de suie », aussi bien en interne que dans la communication.
« L'hygiène et la bonne santé physique sont des éléments primordiaux de la protection du sapeur-pompier notamment contre les risques de toxicité liés aux fumées d'incendie. »
— GDO « Prévention des risques liés à la toxicité des fumées » (DGSCGC, 2e édition, septembre 2020), chapitre 2, § 1
Le guide de 2018 replace cette prévention dans un ensemble plus large : la protection des intervenants repose sur trois piliers, la sécurité, le soutien sanitaire opérationnel et la réhabilitation des personnels. Parmi les facteurs dont dépend la sécurité (organisation des secours, techniques, matériel, formation, fatigue, expérience), il range les équipements de protection individuelle, qui représentent « en principe le dernier rempart pour se protéger d'un risque identifié ».
Pendant l'opération : limiter l'exposition
Le guide de 2020 demande à tous les commandants des opérations de secours, du chef d'agrès au chef de site, d'intégrer dans leurs idées de manœuvre l'exposition limitée des personnels aux fumées. Il décrit plusieurs mesures, présentées comme des bonnes pratiques à adapter par chaque service :
- À l'arrivée : privilégier un stationnement des engins vitres et ventilation fermées, même hors de la zone exposée, et veiller au port complet des équipements de protection, avec un contrôle croisé de leur bon positionnement, en particulier aux jonctions ;
- Sur les lieux : un zonage lié à la toxicité des fumées, matérialisé par de la rubalise, des balises, des panneaux ou un contrôleur ; le COS fait respecter le port des protections adaptées « de la reconnaissance jusqu'au déblai » et limite l'accès aux personnes strictement nécessaires ;
- Dans la zone de soutien sanitaire et de réhabilitation : rechercher le principe de « marche en avant » ; lors des phases de repos, après retrait des équipements, se nettoyer le visage, le cou et les mains avant de s'hydrater et de se restaurer ;
- Avant le départ : nettoyer sur place les équipements et le matériel, porter des gants pour manipuler les outils, isoler ce qui reste souillé dans des sacs ou bacs dédiés, protéger l'intérieur des engins si le nettoyage doit se faire au centre.
Le guide identifie les moments où les toxiques se transfèrent : temps de repos et de soutien sanitaire, déblai, nettoyage sur site, transit vers le centre, reconditionnement. Il prévoit que le COS choisisse un mode de nettoyage selon quatre situations, de l'absence de besoin à une souillure importante, et qu'une zone de réhabilitation soit installée hors du panache de fumées. Le conducteur de l'engin-pompe peut y tenir le rôle de logisticien, avec un parc de matériels propres, un parc de matériels souillés et une zone de nettoyage.
Le guide ajoute une précision importante : la souillure visible « ne constitue pas le seul critère de pollution » d'un équipement. Une tenue d'apparence propre peut avoir été exposée.
Après l'opération : le principe sale-propre
De retour au centre d'incendie et de secours, le guide prescrit des règles d'hygiène élémentaires : limiter les déplacements, prendre très rapidement une douche après avoir retiré les salissures de suie avec de l'eau savonneuse froide, qui limite l'ouverture des pores, insister sur les zones de liaison entre équipements comme le cou, changer et nettoyer les vêtements portés en intervention. En aucun cas les espaces de vie ne doivent être rejoints avant la douche.
Les personnes chargées du nettoyage du matériel doivent disposer de protections cutanée, oculaire et respiratoire adaptées. Les engins sont aérés pendant le reconditionnement, et les tenues de feu ne sont pas stockées avec le reste du vestiaire.
À l'échelle du bâtiment, le guide s'appuie sur le principe de la filière sale-propre, qui ne se réduit pas à un circuit de circulation : il réunit procédures, dispositifs techniques et formation pour éviter le mélange du propre et du sale et limiter au strict minimum le contact avec des équipements souillés. Il propose notamment :
- des vestiaires « froids » pour les vêtements personnels et de service, et des vestiaires « chauds » pour les équipements de protection potentiellement sales ;
- un circuit de retour d'intervention qui commence par le lavage des bottes et se termine par les douches ;
- dans les centres existants, un zonage sale, semi-propre et propre, chaque zone pouvant être associée à un type de chaussant.
Côté équipements, le guide présente la cagoule de protection filtrante, dont un référentiel technique est paru en décembre 2019 à la suite de travaux menés par la DGSCGC avec la CNRACL : elle protège du risque thermique et filtre certaines particules fines et suies. Pour la protection respiratoire en atmosphère irrespirable, voir le chapitre 4.1 sur l'engagement en milieu vicié.
La prévention de la toxicité des fumées en trois temps (GDO 2020)
Avant
- Formation aux risques et à l'hygiène
- Filière sale-propre au centre
- Équipements adaptés et entretenus
Pendant
- Port complet et contrôlé des protections
- Zonage et accès limité
- Se nettoyer avant de boire ou manger
Après
- Nettoyage sur place, souillé isolé
- Douche rapide avant les espaces de vie
- Séchage et désorption des tenues
Sources
- GDO « Prévention des risques liés à la toxicité des fumées » (DGSCGC, 2e édition, septembre 2020), chapitres 1 à 4 — securite-civile.interieur.gouv.fr
- GDO « Interventions sur les incendies de structures » (DGSCGC, version du 16 avril 2018), chapitre 1 (§ 1.5 et section II) et chapitre 2 (section II, protection des intervenants) — securite-civile.interieur.gouv.fr
À retenir
- Les fumées sont un mélange de particules et de gaz : toxiques, corrosifs, opaques, chauds et souvent inflammables.
- Leur composition est propre à chaque sinistre ; suies et HAP retiennent puis relarguent de nombreux toxiques.
- Quatre voies de pénétration : inhalation, ingestion, peau, yeux ; la peau et les yeux sont souvent oubliés hors de l'attaque.
- Le risque s'apprécie selon la fréquence, la durée et l'intensité de l'exposition.
- En opération : protections portées jusqu'au déblai, zonage, se nettoyer avant de boire ou manger, matériel souillé isolé.
- Au retour : douche rapide avant les espaces de vie et organisation sale-propre du centre.