DUERP

Document Unique d'Évaluation des Risques Professionnels

Module 2 : Méthodologie d'évaluation des risques

Module 2 : Méthodologie 22 min de lecture

2.1 Identifier dangers et unités de travail

L'évaluation des risques commence toujours par deux opérations préalables : découper l'entreprise en unités de travail homogènes et recenser, dans chacune, les dangers présents. La rigueur de cette étape conditionne toute la suite : un danger oublié ne sera jamais coté, donc jamais traité.

Les 8 familles de dangers (référentiel INRS ED 840)
Mécanique
Coupures, écrasement, projection
Électrique
Contact direct, arc, induction
Chimique
CMR, ACD, brûlures
Biologique
Virus, bactéries, légionelles
Physique
Bruit, vibrations, rayonnements
Organisationnel
Horaires, charge, isolement
Psychosocial
Stress, violences, harcèlement
Environnemental
Chaleur, froid, intempéries
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Danger vs risque : la distinction fondatrice (INRS ED 840)

La première erreur — et la plus fréquente — dans un DUERP consiste à confondre danger et risque. La brochure INRS ED 840 « Évaluation des risques professionnels », référentiel méthodologique de référence, pose la distinction de manière claire et immuable :

Danger : propriété ou capacité intrinsèque d'un équipement, d'une substance, d'une méthode de travail, à causer un dommage pour la santé des travailleurs.

Risque : résultat de l'exposition d'un ou plusieurs travailleurs à un danger dans des conditions définies.

— INRS ED 840, édition 2024

Concrètement : un flacon d'acide chlorhydrique fermé dans une armoire ventilée est un danger (substance corrosive intrinsèquement agressive). Mais ce flacon ne devient un risque que dès l'instant où un opérateur l'ouvre, le transvase, le manipule. Le danger est permanent et inhérent à l'objet ; le risque est conditionnel et lié à l'activité humaine. Le DUERP n'évalue pas des dangers en soi — il évalue des situations à risque, c'est-à-dire des conjonctions danger × exposition × salariés.

Cette nuance a une conséquence pratique majeure : on ne supprime pas un risque en supprimant l'exposition seule (qui peut réapparaître), ni en supprimant le danger seul (souvent impossible). On agit sur les deux dimensions, dans l'ordre des 9 principes généraux de prévention (cf. chapitre 2.3).

Formellement, la criticité (cf. chapitre 2.2) traduit en chiffres cette équation : criticité = gravité (propre au danger) × fréquence (propre à l'exposition). C'est mathématiquement la matérialisation du couple danger–risque.

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L'unité de travail (UT) : définition juridique et opérationnelle

L'article R4121-1 du Code du travail dispose que les résultats de l'évaluation sont « transcrits dans un document unique [...] comportant un inventaire des risques identifiés dans chaque unité de travail de l'entreprise ou de l'établissement ». La notion d'unité de travail (UT) est donc le pivot organisationnel du document. Sans découpage en UT, pas de DUERP valide.

La circulaire DRT n° 6 du 18 avril 2002, toujours en vigueur comme texte interprétatif de référence, définit l'unité de travail comme « un groupe de salariés exposés à des risques homogènes ». Elle précise immédiatement que l'UT ne se confond pas avec une entité organisationnelle préexistante : ce peut être un poste, un atelier, une ligne de production, un métier, une équipe géographique, voire une mission temporaire. Ce qui compte, c'est l'homogénéité d'exposition, pas le rattachement hiérarchique.

Trois maillages typiques sont rencontrés sur le terrain :

  • Maillage par lieu (atelier A, atelier B, bureaux administratifs, entrepôt) : adapté aux PME mono-site avec une forte cohérence géographique
  • Maillage par métier (soudeurs, caristes, opérateurs CN, agents d'entretien, commerciaux itinérants) : adapté aux entreprises multi-sites où le même métier expose aux mêmes risques quel que soit l'établissement
  • Maillage mixte (combinaison des deux) : recommandé par l'INRS pour les structures complexes — exemple : « caristes entrepôt Lyon » distinct de « caristes entrepôt Lille » si les flux et engins diffèrent

La granularité doit rester raisonnable. Un DUERP avec 3 UT pour 250 salariés est trop grossier (manque de finesse). Un DUERP avec 80 UT pour 50 salariés est ingérable et illisible. L'INRS recommande, en ordre de grandeur, une UT pour 10 à 30 salariés exposés homogènes, ajustable selon la diversité des activités.

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Les 4 méthodes terrain pour identifier les dangers

L'identification des dangers ne peut pas se faire depuis un bureau, en lisant uniquement des fiches de poste. L'INRS ED 840 et l'ED 6203 « Repères en évaluation des risques » détaillent quatre méthodes complémentaires, à combiner systématiquement :

  1. Observation directe sur le poste de travail : visiter chaque UT en situation réelle, en horaires variés (jour, nuit si applicable, démarrage et fin de poste). Observer les tâches réellement exécutées, pas celles décrites dans les procédures (l'écart entre « travail prescrit » et « travail réel » est une mine d'informations).
  2. Entretiens individuels et collectifs avec les salariés : leur expertise terrain est irremplaçable. Ce sont eux qui connaissent les contournements, les modes dégradés, les situations vues passer sans accident. Anonymiser les retours pour libérer la parole. Le CSE ou ses représentants doivent être systématiquement associés.
  3. Mesures et analyses : dosimétrie bruit (norme NF EN ISO 9612), vibrations mains-bras et corps entier (directive 2002/44/CE), atmosphère (CO, COV, poussières), éclairement, ambiance thermique, charge physique (NIOSH). Ces mesures objectivent ce que l'observation subjective ne peut chiffrer.
  4. Analyse documentaire : registre des AT/MP des 3 à 5 dernières années, fiches d'entreprise du service de prévention et santé au travail (SPST), fiches de données de sécurité (FDS) des produits chimiques, registres de sécurité, comptes rendus CSE/CSSCT, bilan social.

Aucune méthode prise isolément ne suffit. L'INRS insiste : la triangulation entre ces 4 sources permet de croiser les regards et de détecter les dangers « invisibles » — ceux que personne ne signale parce qu'ils sont devenus une habitude.

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Le retour d'expérience accidents et presqu'accidents (REX)

Un DUERP qui ignore l'historique accidentel de l'entreprise est un DUERP aveugle. Le registre unique des accidents bénins (article D4711-1 du Code du travail), les déclarations d'AT et MP des 3 à 5 dernières années, et — surtout — les presqu'accidents signalés en interne constituent une matière première irremplaçable.

La pyramide de Heinrich (revue par Bird en 1969 et toujours pédagogiquement valide) rappelle l'ordre de grandeur : pour 1 accident grave, on observe statistiquement 10 accidents avec arrêt, 30 accidents sans arrêt, 600 presqu'accidents. Ne traiter que la pointe (les graves) sans s'occuper de la base (les signaux faibles) revient à attendre passivement la prochaine catastrophe.

Le service de prévention et santé au travail (SPST) édite chaque année une fiche d'entreprise (article D4624-37 du Code du travail) qui synthétise les expositions et les indicateurs de santé. Cette fiche, transmise à l'employeur et au CSE, est une porte d'entrée précieuse pour le DUERP. La CNAM-AT publie également chaque année les statistiques sectorielles (Comité technique national de chaque branche) : taux de fréquence (TF), taux de gravité (TG), indice de fréquence (IF) du secteur. Comparer ses propres indicateurs à ceux de son secteur (codes risque CTN A à I) permet de détecter une sur-sinistralité spécifique.

Exemple concret PME : une menuiserie de 18 salariés constate 4 coupures aux mains sur 12 mois (toutes sans arrêt). L'analyse REX révèle que 3 sur 4 sont survenues sur la même toupie, lors du dégagement de copeaux moteur tournant. L'identification du danger « contact main / outil en rotation » devient prioritaire dans le DUERP, là où le seul registre AT (sans arrêt = non remonté en MSA) l'aurait laissée invisible.

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Recenser les situations dangereuses : la grille INRS

Une fois les dangers identifiés famille par famille, il faut les rattacher à des situations dangereuses concrètes. Une situation dangereuse, au sens de l'INRS ED 6203, est la rencontre d'un danger et d'un travailleur dans des conditions d'exposition définies. C'est l'élément élémentaire qui sera coté en chapitre 2.2.

La grille INRS recommande, pour chaque UT, de balayer méthodiquement les 8 familles et d'inventorier les situations dangereuses correspondantes. Exemple de tableau structuré :

FamilleDanger identifiéSituation dangereuseSalariés exposés
MécaniquePièce en rotation toupieDégagement copeaux moteur tournant3 menuisiers
ChimiqueVernis polyuréthane (CMR cat. 2)Application au pistolet en cabine2 finisseurs
PhysiqueBruit > 85 dB(A)Atelier scie à panneaux4 opérateurs
OrganisationnelTravail isoléAstreinte week-end maintenance2 techniciens
PsychosocialCharge mentalePic commandes décembre, délais courtsToute l'équipe (18)

Le DUERP doit lister toutes les situations dangereuses identifiées, même celles qui paraîtront cotées « faibles » en chapitre suivant. L'exhaustivité est un critère de validité juridique : un risque non recensé est un risque non évalué, et c'est l'employeur qui supporte le risque pénal (article R4741-1, amende de 1 500 € par UT manquante, multipliée par le nombre de salariés concernés).

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PME vs grand groupe : deux exemples de découpage

Exemple 1 — TPE de maçonnerie (8 salariés) : 1 dirigeant, 4 maçons, 2 manœuvres, 1 secrétaire. Le découpage pragmatique est 2 UT : « UT Chantier » (6 personnes : maçons + manœuvres, mêmes risques BTP) + « UT Administratif » (2 personnes : dirigeant + secrétaire, risques bureautiques et déplacements). Inutile d'isoler chaque maçon dans une UT : leurs expositions sont homogènes. Le DUERP fait 8 pages, est mis à jour annuellement à la signature d'un nouveau chantier majeur.

Exemple 2 — Groupe industriel agroalimentaire 1 200 salariés, 3 sites : le découpage retenu combine localisation et métier. On obtient environ 45 UT : production (4 UT par site × 3 sites = 12), maintenance (3 par site = 9), logistique caristes (2 par site = 6), laboratoire qualité (1 par site = 3), administration (1 par site = 3), commercial/itinérants (1 UT globale), R&D (1 UT siège), informatique (1 UT siège), divers. Le DUERP global est piloté par le service HSE central, avec relais par site. Mise à jour annuelle obligatoire (≥ 11 salariés, article L4121-3-1) + à chaque investissement industriel majeur.

Dans les deux cas, le critère de validité est le même : aucun salarié ne doit échapper à une UT. Les intérimaires, stagiaires, alternants, sous-traitants en mission longue (≥ 6 mois sur site) doivent être rattachés à l'UT correspondant à leur activité réelle, conformément à l'article L4121-3-1 introduit par la loi du 2 août 2021. Les sous-traitants ponctuels relèvent quant à eux du plan de prévention (article R4513-1).

Workflow d'identification : 5 étapes pour ne rien manquer
1
Cartographier les UT
Par lieu, métier ou mixte
2
Observer in situ
Tâches réelles vs prescrites
3
Interroger les salariés
CSE + entretiens anonymisés
4
Mesurer & analyser docs
FDS, AT/MP, fiche SPST
5
Lister les situations
8 familles × chaque UT
À retenir
  • Danger = propriété intrinsèque, risque = exposition × danger (INRS ED 840).
  • L'unité de travail (circulaire DRT n° 6 du 18 avril 2002) = groupe de salariés exposés à des risques homogènes. Ce peut être un poste, un atelier, un métier ou une mission.
  • Article R4121-1 : « inventaire des risques identifiés dans chaque unité de travail ». Pas d'UT, pas de DUERP valide.
  • 4 méthodes terrain à combiner : observation, entretiens, mesures, analyse documentaire (INRS ED 6203).
  • 8 familles INRS à balayer pour chaque UT : mécanique, électrique, chimique, biologique, physique, organisationnel, psychosocial, environnemental.
  • Granularité cible : 1 UT pour 10 à 30 salariés exposés homogènes. Amende R4741-1 : 1 500 € par UT manquante.
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