Module 2 : Méthodologie d'évaluation des risques
Sommaire complet de la formation2.1 Identifier dangers et unités de travail
L'évaluation des risques commence toujours par deux opérations préalables : découper l'entreprise en unités de travail homogènes et recenser, dans chacune, les dangers présents. La rigueur de cette étape conditionne toute la suite : un danger oublié ne sera jamais coté, donc jamais traité.
Une grille de balayage en 8 familles de dangers
Danger et risque : la distinction fondatrice
La première erreur — et la plus fréquente — dans un DUERP consiste à confondre danger et risque. La distinction retenue par l'INRS, notamment dans la brochure ED 840 « Évaluation des risques professionnels — Aide au repérage des risques dans les PME-PMI », est constante :
Danger : propriété ou capacité intrinsèque d'un équipement, d'une substance, d'une méthode de travail, à causer un dommage pour la santé des travailleurs.
Risque : résultat de l'exposition d'un ou plusieurs travailleurs à un danger dans des conditions définies.
— Terminologie INRS de l'évaluation des risques professionnels
Concrètement : un flacon d'acide chlorhydrique fermé dans une armoire ventilée est un danger (substance corrosive intrinsèquement agressive). Mais ce flacon ne devient un risque que dès l'instant où un opérateur l'ouvre, le transvase, le manipule. Le danger est permanent et inhérent à l'objet ; le risque est conditionnel et lié à l'activité humaine. Le DUERP n'évalue pas des dangers en soi — il évalue des situations à risque, c'est-à-dire des conjonctions danger × exposition × salariés.
Cette nuance a une conséquence pratique majeure : on ne supprime pas un risque en supprimant l'exposition seule (qui peut réapparaître), ni en supprimant le danger seul (souvent impossible). On agit sur les deux dimensions, dans l'ordre des 9 principes généraux de prévention (cf. chapitre 2.3).
La criticité (cf. chapitre 2.2) traduit cette équation en chiffres : gravité, qui dépend surtout du danger, multipliée par fréquence d'exposition, qui dépend de l'activité. C'est la mise en nombres du couple danger-exposition.
L'unité de travail (UT) : définition juridique et opérationnelle
L'article R4121-1 du Code du travail dispose que les résultats de l'évaluation sont « transcrits dans un document unique [...] comportant un inventaire des risques identifiés dans chaque unité de travail de l'entreprise ou de l'établissement ». La notion d'unité de travail (UT) est donc le pivot organisationnel du document. Sans découpage en UT, pas de DUERP valide.
La circulaire DRT n° 6 du 18 avril 2002, toujours en vigueur comme texte interprétatif de référence, définit l'unité de travail comme « un groupe de salariés exposés à des risques homogènes ». Elle précise immédiatement que l'UT ne se confond pas avec une entité organisationnelle préexistante : ce peut être un poste, un atelier, une ligne de production, un métier, une équipe géographique, voire une mission temporaire. Ce qui compte, c'est l'homogénéité d'exposition, pas le rattachement hiérarchique.
Trois maillages typiques sont rencontrés sur le terrain :
- Maillage par lieu (atelier A, atelier B, bureaux administratifs, entrepôt) : adapté aux PME mono-site avec une forte cohérence géographique
- Maillage par métier (soudeurs, caristes, opérateurs CN, agents d'entretien, commerciaux itinérants) : adapté aux entreprises multi-sites où le même métier expose aux mêmes risques quel que soit l'établissement
- Maillage mixte (combinaison des deux) : recommandé par l'INRS pour les structures complexes — exemple : « caristes entrepôt Lyon » distinct de « caristes entrepôt Lille » si les flux et engins diffèrent
La granularité doit rester raisonnable, et aucun texte ne la chiffre. Un DUERP avec 3 unités de travail pour 250 salariés est trop grossier pour porter un inventaire utile ; un DUERP avec 80 unités pour 50 salariés est ingérable et personne ne le relira. Le seul critère opposable reste celui de la circulaire : l'homogénéité de l'exposition. Si deux groupes de salariés n'ont ni les mêmes dangers, ni les mêmes durées d'exposition, ni les mêmes protections, ils relèvent de deux unités distinctes — quel que soit leur effectif.
Les 4 méthodes terrain pour identifier les dangers
L'identification des dangers ne peut pas se faire depuis un bureau, en lisant uniquement des fiches de poste. Quatre méthodes se complètent, et aucune ne suffit seule :
- Observation directe sur le poste de travail : visiter chaque UT en situation réelle, en horaires variés (jour, nuit si applicable, démarrage et fin de poste). Observer les tâches réellement exécutées, pas celles décrites dans les procédures (l'écart entre « travail prescrit » et « travail réel » est une mine d'informations).
- Entretiens individuels et collectifs avec les salariés : leur expertise terrain est irremplaçable. Ce sont eux qui connaissent les contournements, les modes dégradés, les situations vues passer sans accident. Anonymiser les retours pour libérer la parole. Le CSE ou ses représentants doivent être systématiquement associés.
- Mesures et analyses : dosimétrie bruit (norme NF EN ISO 9612), vibrations mains-bras et corps entier (directive 2002/44/CE), atmosphère (CO, COV, poussières), éclairement, ambiance thermique, charge physique (NIOSH). Ces mesures objectivent ce que l'observation subjective ne peut chiffrer.
- Analyse documentaire : registre des AT/MP des 3 à 5 dernières années, fiches d'entreprise du service de prévention et santé au travail (SPST), fiches de données de sécurité (FDS) des produits chimiques, registres de sécurité, comptes rendus CSE/CSSCT, bilan social.
C'est la triangulation entre ces quatre sources qui fait la valeur de l'inventaire : elle permet de détecter les dangers « invisibles », ceux que personne ne signale plus parce qu'ils sont devenus une habitude de métier.
Le retour d'expérience accidents et presqu'accidents (REX)
Un DUERP qui ignore l'historique accidentel de l'entreprise est un DUERP aveugle. Le registre des accidents bénins, les déclarations d'AT et de MP des trois à cinq dernières années et — surtout — les presqu'accidents signalés en interne constituent une matière première irremplaçable.
Rappel utile sur ce registre : depuis le décret n° 2021-526 du 29 avril 2021, l'employeur n'a plus besoin d'une autorisation préalable de la CARSAT pour le tenir. Il le tient s'il dispose d'un poste de secours et d'une personne chargée des soins, en informe la caisse, et y consigne les accidents n'entraînant ni arrêt de travail ni soins médicaux. Ne pas le confondre avec la déclaration d'accident du travail, elle, obligatoire : 24 heures pour le salarié pour informer l'employeur, 48 heures pour l'employeur pour déclarer à la CPAM.
La pyramide de Bird (1969) donne l'ordre de grandeur : pour 1 accident grave, environ 10 accidents avec arrêt, 30 accidents sans arrêt et 600 incidents sans dommage. Le chiffre exact importe peu ; ce qui compte, c'est la forme de la pyramide. Ne traiter que la pointe sans s'occuper de la base revient à attendre la prochaine catastrophe.
Le service de prévention et de santé au travail établit et met à jour une fiche d'entreprise (article D4624-37 du Code du travail) qui recense les risques professionnels et les effectifs exposés. Transmise à l'employeur et au CSE, c'est une porte d'entrée précieuse pour le DUERP — et une source de contradiction redoutable si elle décrit des risques que le DUERP ignore. L'Assurance Maladie – Risques professionnels publie par ailleurs les statistiques de sinistralité par comité technique national (CTN A à I) : c'est l'indice de fréquence (accidents avec arrêt pour 1 000 salariés) qui y est publié par secteur, donc le seul indicateur réellement comparable à sa branche.
Exemple concret : une menuiserie de 18 salariés constate 4 coupures aux mains sur 12 mois, toutes sans arrêt de travail. L'analyse révèle que 3 sur 4 sont survenues sur la même toupie, lors du dégagement des copeaux moteur tournant. Le danger « contact main / outil en rotation lors du dégagement » devient prioritaire dans le DUERP — alors qu'aucune de ces quatre coupures n'apparaît dans les statistiques d'accidents avec arrêt.
Recenser les situations dangereuses, famille par famille
Une fois les dangers identifiés famille par famille, il faut les rattacher à des situations dangereuses concrètes : la rencontre d'un danger et d'un travailleur dans des conditions d'exposition définies. C'est l'élément élémentaire qui sera coté au chapitre 2.2.
La méthode consiste, pour chaque unité de travail, à balayer méthodiquement les familles de dangers et à inventorier les situations correspondantes. Exemple de tableau structuré :
| Famille | Danger identifié | Situation dangereuse | Salariés exposés |
|---|---|---|---|
| Mécanique | Pièce en rotation toupie | Dégagement copeaux moteur tournant | 3 menuisiers |
| Chimique | Vernis polyuréthane (CMR cat. 2) | Application au pistolet en cabine | 2 finisseurs |
| Physique | Bruit > 85 dB(A) | Atelier scie à panneaux | 4 opérateurs |
| Organisationnel | Travail isolé | Astreinte week-end maintenance | 2 techniciens |
| Psychosocial | Charge mentale | Pic commandes décembre, délais courts | Toute l'équipe (18) |
Le DUERP doit lister toutes les situations dangereuses identifiées, même celles qui seront cotées « faibles » au chapitre suivant. L'exhaustivité est un critère de validité juridique : un risque non recensé est un risque non évalué, et c'est l'employeur qui en supporte la charge devant l'inspection du travail comme devant le juge.
PME vs grand groupe : deux exemples de découpage
Exemple 1 — TPE de maçonnerie (8 salariés) : 1 dirigeant, 4 maçons, 2 manœuvres, 1 secrétaire. Le découpage pragmatique est 2 UT : « UT Chantier » (6 personnes : maçons + manœuvres, mêmes risques BTP) + « UT Administratif » (2 personnes : dirigeant + secrétaire, risques bureautiques et déplacements). Inutile d'isoler chaque maçon dans une UT : leurs expositions sont homogènes. Le DUERP fait 8 pages, est mis à jour annuellement à la signature d'un nouveau chantier majeur.
Exemple 2 — Groupe industriel agroalimentaire 1 200 salariés, 3 sites : le découpage retenu combine localisation et métier. On obtient environ 45 unités de travail : production (4 par site × 3 sites = 12), maintenance (3 par site = 9), logistique caristes (2 par site = 6), laboratoire qualité (1 par site = 3), administration (1 par site = 3), commerciaux itinérants (1 unité globale), bureau d'études, informatique, divers. Le DUERP global est piloté par le service HSE central avec des relais par site. Mise à jour annuelle obligatoire (article R4121-2, applicable dès 11 salariés) et à chaque investissement industriel majeur.
Dans les deux cas, le critère de validité est le même : aucun salarié ne doit échapper à une unité de travail. Les intérimaires, stagiaires et alternants sont rattachés à l'unité correspondant à leur activité réelle — le DUERP « répertorie l'ensemble des risques professionnels auxquels sont exposés les travailleurs », sans distinguer selon le type de contrat (article L4121-3-1). Les salariés d'une entreprise extérieure qui interviennent ponctuellement relèvent, eux, d'un autre dispositif : l'analyse commune des risques et le plan de prévention des articles R4512-6 et R4512-7, le plan devant être écrit dès 400 heures d'intervention sur douze mois ou pour les travaux de la liste de l'arrêté du 19 mars 1993.
Workflow d'identification : 5 étapes pour ne rien manquer
À retenir
- Danger = propriété intrinsèque ; risque = exposition d'un travailleur à ce danger (terminologie INRS, brochure ED 840).
- L'unité de travail (circulaire DRT n° 6 du 18 avril 2002) = groupe de salariés exposés à des risques homogènes. Ce peut être un poste, un atelier, un métier ou une mission.
- Article R4121-1 : « inventaire des risques identifiés dans chaque unité de travail ». Pas d'UT, pas de DUERP valide.
- 4 méthodes terrain à combiner : observation in situ, entretiens avec les salariés, mesures, analyse documentaire.
- 8 familles de dangers à balayer pour chaque unité : mécanique, électrique, chimique, biologique, physique, organisationnel, psychosocial, environnemental.
- Critère de découpage : l'homogénéité d'exposition, pas l'effectif ni l'organigramme. Aucun salarié ne doit échapper à une unité ; les entreprises extérieures relèvent du plan de prévention (R4512-6 et R4512-7).
Sources de ce chapitre
- Code du travail, articles R4121-1, R4121-2, R4512-6, R4512-7, D4624-37 — Légifrance
- Circulaire DRT n° 6 du 18 avril 2002 (notion d'unité de travail) ; décret n° 2021-526 du 29 avril 2021 (registre des accidents bénins) ; arrêté du 19 mars 1993 (travaux dangereux)
- INRS, brochure ED 840 « Évaluation des risques professionnels — Aide au repérage des risques dans les PME-PMI » — inrs.fr
- Statistiques de sinistralité par CTN — Assurance Maladie – Risques professionnels