Bilan Carbone / BEGES

Bilan Carbone, BEGES & CSRD

Module 2 : Scope 1, 2, 3 et facteurs d'émission

Module 2 : Scopes 1, 2, 3 28 min de lecture

2.3 Scope 3 : émissions indirectes amont et aval (15 catégories)

Pour la plupart des entreprises tertiaires, le Scope 3 représente 80 à 95 % des émissions. Pour les acteurs financiers, plus de 99 %. Le GHG Protocol Scope 3 Standard (2011) le structure en 15 catégories — 8 amont, 7 aval — qu'il faut savoir prioriser pour ne pas se noyer dans la donnée.

Les 15 catégories du Scope 3 — GHG Protocol Scope 3 Standard (2011)
AMONT — 8 catégories
1
Achats biens et services
2
Biens d'équipement (CAPEX)
3
Énergie hors Scopes 1-2 (amont fuel)
4
Transport et distribution amont
5
Déchets opérations
6
Déplacements professionnels
7
Déplacements domicile-travail
8
Locations amont (immo, LLD, lease)
AVAL — 7 catégories
9
Transport et distribution aval
10
Transformation produits vendus
11
Utilisation produits vendus
12
Fin de vie produits vendus
13
Locations aval
14
Franchises
15
Investissements financiers
1

Définition et logique amont/aval

Le Scope 3 selon le GHG Protocol Corporate Value Chain (Scope 3) Accounting and Reporting Standard (édition 2011, supplément cas pratiques 2013) rassemble toutes les autres émissions indirectes hors Scope 2, sur l'ensemble de la chaîne de valeur amont et aval.

La frontière conceptuelle :

  • Amont (catégories 1 à 8) : ce qui s'est passé avant que le bien ou service n'arrive dans l'entreprise. Fabrication des intrants, transport jusqu'au site, fabrication des immobilisations, énergie de l'énergie, déchets, déplacements salariés, locations amont.
  • Aval (catégories 9 à 15) : ce qui se passe après que le bien ou service est sorti de l'entreprise. Distribution aux clients, transformation par eux, usage par l'utilisateur final, fin de vie, franchises, investissements financiers.

Chaque catégorie est numérotée et porte une définition stricte du standard. Pour le BEGES réglementaire ADEME (article R229-46 du Code de l'environnement, révisé en 2022), seules certaines catégories sont obligatoires pour les entreprises > 500 salariés non soumises à la CSRD ; pour la CSRD ESRS E1, le périmètre complet est attendu avec justification des exclusions.

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Les 8 catégories amont en détail

Catégorie 1 — Achats de biens et services : souvent le poste n° 1 absolu d'un bilan tertiaire (30 à 50 % du total). Calcul par ratio monétaire (€ HT × EF par secteur EXIOBASE ou ADEME) en première approche, puis quantités physiques (kg, tonnes, unités × EF matériau) pour les achats stratégiques.

Catégorie 2 — Biens d'équipement (CAPEX) : investissements de l'année — IT (serveurs, ordinateurs, smartphones), mobilier, machines, véhicules, bâtiments construction. Comptés intégralement l'année d'acquisition, pas amortis. Un nouveau datacenter peut faire exploser le bilan ponctuellement.

Catégorie 3 — Énergie hors Scopes 1-2 : extraction, transport, raffinage des combustibles déjà comptés en Scopes 1-2. Pour l'essence : +40 à 50 % en supplément du facteur combustion seule. Attention : la Base Empreinte ADEME intègre l'amont dans les EF des Scopes 1-2 (les chiffres 2,21 ou 2,49 kg/L incluent déjà l'amont), donc en France cette catégorie est partiellement déjà comptée. Vigilance double comptage.

Catégorie 4 — Transport et distribution amont : fret entrant fournisseurs vers l'entreprise. Calcul tonne.km × EF mode (route 0,090 kg/t.km, maritime 0,010, aérien 1,1).

Catégorie 5 — Déchets opérations : déchets non dangereux et dangereux (DIB, DEEE, déchets industriels) gérés en aval — incinération, mise en décharge (méthane), recyclage (souvent EF négatif évité).

Catégorie 6 — Déplacements professionnels : avion, train, voiture personnelle pour mission, taxi. EF avion court-courrier 0,255 kg CO₂eq/pax.km, long-courrier 0,193 ; train SNCF 0,0029 kg/pax.km (mix électrique France) ; voiture 0,193 kg/pax.km moyenne.

Catégorie 7 — Déplacements domicile-travail : voiture personnelle, transports en commun, vélo. Enquête salariés obligatoire pour précision. EF voiture 0,193, bus 0,148, métro/RER 0,003 kg/pax.km, vélo 0. Le télétravail réduit ce poste.

Catégorie 8 — Locations amont : biens immobiliers loués (bureaux, entrepôts), véhicules en LLD, équipements en location. Souvent traité en Scope 2 si compteur dédié (chauffage tertiaire).

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Les 7 catégories aval — l'usage, le grand oublié

Catégorie 9 — Transport et distribution aval : livraison des produits aux clients, distribution e-commerce, logistique cliente. Pour la grande consommation, poste important.

Catégorie 10 — Transformation des produits vendus : émissions générées par les clients intermédiaires (BtoB) lorsqu'ils transforment le produit. Exemple : un sidérurgiste vendant des bobines à un emboutisseur automobile.

Catégorie 11 — Utilisation des produits vendus : phase d'usage par le client final. C'est souvent le poste dominant des fabricants de produits énergivores : automobile (75 % de l'empreinte d'un véhicule = phase d'usage sur 200 000 km), électroménager (lave-linge 10 ans), équipements industriels (durée vie 10-30 ans). Une chaudière vendue en 2025 émettra du CO₂ chaque année jusqu'en 2050.

Catégorie 12 — Fin de vie des produits vendus : recyclage, incinération, mise en décharge des produits une fois usagés. Calcul standardisé par type de matériau et filière (DEEE, papier, plastique).

Catégorie 13 — Locations aval : biens immobiliers loués à des tiers. Bailleur immobilier commercial concerné.

Catégorie 14 — Franchises : émissions des franchisés (McDonald's, Carrefour Market, Yves Rocher). Le franchiseur capture les Scopes 1-2 de chaque franchisé en catégorie 14 de son propre Scope 3.

Catégorie 15 — Investissements financiers : émissions des participations détenues (capital, dette, actifs financiers gérés). Souvent > 90 % du Scope 3 des banques, assurances, fonds d'investissement. Standard de référence : PCAF (Partnership for Carbon Accounting Financials, version 2022), retenu par la majorité des grandes banques mondiales et la TCFD/ISSB.

Hiérarchie de matérialité : la SBTi exige de couvrir au moins 67 % du Scope 3 dans la trajectoire de réduction, et 90 % pour les objectifs Net Zero. Inutile de chercher la précision sur les catégories marginales — concentrer l'effort sur les 3-5 catégories qui font 80 % de l'impact.
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Poids du Scope 3 par secteur — la révélation

Le Scope 3 n'est pas un « bonus » optionnel : pour la majorité des entreprises, c'est l'essentiel du bilan. Quelques ordres de grandeur ADEME et ABC :

SecteurPart Scope 3Catégorie dominante
Banque / assurance / fonds> 99 %Cat. 15 — Investissements (PCAF)
Distribution / retail~ 90 %Cat. 1 — Achats biens
Agriculture / agro-alimentaire~ 85 %Cat. 1 — Achats intrants (matières premières agricoles)
Tertiaire / services80-95 %Cat. 1 + Cat. 6 + Cat. 7 (achats + déplacements)
Automobile (constructeur)~ 80 %Cat. 11 — Usage véhicule par client
Industrie lourde (ciment, sidérurgie)30-50 %Cat. 1 — Matières premières + énergie amont

Conséquence stratégique : une banque qui se borne à décarboner son Scope 1+2 (bâtiments, flotte) traite < 1 % de son empreinte. Le vrai sujet est l'alignement de son portefeuille sur une trajectoire 1,5 °C — d'où l'émergence de la Net-Zero Banking Alliance, de l'initiative SBTi for FI et de la TCFD-ISSB IFRS S2.

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Méthodes de calcul — du monétaire au physique

Le GHG Protocol Scope 3 Standard distingue plusieurs niveaux de précision, gradués par catégorie :

  • Méthode monétaire (spend-based) : émissions = montant € HT × EF par secteur NACE/COICOP. Base de données EXIOBASE 3 (multi-régional input-output), ADEME Base Empreinte. Incertitude 50-80 % en première approche. C'est la méthode de démarrage pour la catégorie 1.
  • Méthode physique hybride : quantité × EF matériau spécifique. Exemple : 5 t d'acier × 1,85 kg CO₂eq/kg = 9 250 kg CO₂eq. Incertitude 20-30 %. Plus pertinent pour les achats stratégiques (top fournisseurs).
  • Méthode données fournisseurs (supplier-specific) : EF réel fourni par le fournisseur (issu de son propre BEGES). Incertitude < 15 %. Demande engagement de la chaîne de valeur. Initiative CDP Supply Chain facilite la collecte : 28 000+ entreprises reportent à leurs clients via la plateforme.
  • Pour le transport : distance × véhicule × charge (méthode bottom-up). Norme EN 16258 / ISO 14083 (2023).

Le standard recommande une approche itérative : démarrer en méthode monétaire pour identifier les points chauds, puis raffiner les top catégories en méthode physique ou fournisseur. Cette stratégie « analyse Pareto » est la seule praticable — vouloir 100 % de précision dès la première année conduit à un blocage.

Engagement fournisseurs : clauses RSE dans les appels d'offres, exigence d'un BEGES, objectif SBTi cascadé, scoring CDP, Engagement Score (Ecovadis). Les directions Achats deviennent des acteurs centraux de la décarbonation.

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Leviers de réduction Scope 3 — la chaîne et l'usage

Réduire son Scope 3 est la difficulté centrale du Bilan Carbone moderne : par définition, l'entreprise ne contrôle pas les émissions, elle les influence. Six leviers structurants :

  1. Achats responsables — politique RSE fournisseurs, clauses carbone dans les contrats (volume max CO₂eq/€), sélection sur critère EF, audit annuel via CDP Supply Chain.
  2. Éco-conception produits — allongement durée de vie, sobriété matière (gramme par fonction), substitution matériaux à forte empreinte (béton bas carbone, plastique recyclé, acier vert DRI-H₂), recyclabilité.
  3. Économie circulaire — réemploi, reconditionnement, location/abonnement plutôt que vente, recyclage en boucle fermée (closed-loop).
  4. Modal-shift transport — route → rail (-90 % CO₂), route → maritime, optimisation chargement, relocalisation fournisseurs (réduction km).
  5. Mobilité salariés — télétravail (-30 % cat. 7 typique), forfait mobilités durables (loi LOM 2019, art. L3261-3-1), plan de mobilité employeur (PMOB).
  6. Engagement utilisateur final — pour la catégorie 11 (usage), proposer des produits intrinsèquement plus efficients, informer les clients sur l'usage sobre, éco-bonus.

Trois pièges classiques à éviter :

  • Le double comptage avec d'autres entités de la chaîne (clarifier la frontière de chaque acteur).
  • Le greenwashing sur le Scope 3 par déclassement de catégories majeures (« non significatif », « non maîtrisable ») — la CSRD ESRS E1 exige une justification documentée des exclusions.
  • L'oubli de la catégorie 15 pour les acteurs financiers, qui pèse pourtant 99 %+ — révélé en 2022 par les rapports Oxfam sur les banques françaises (10 milliards t CO₂eq financées par BNP Paribas / Crédit Agricole / Société Générale / BPCE en 2020).
Catégorie Scope 3 dominante par grand secteur
Finance

Cat. 15 — Investissements

99 %+ du Scope 3. Standard PCAF. Net-Zero Banking Alliance.

Distribution

Cat. 1 — Achats biens

80-90 %. Levier : politique fournisseurs, marque distributeur bas carbone.

Automobile

Cat. 11 — Usage produit

75 %. Levier : électrification gamme, baisse intensité CO₂/km flotte vendue.

Tertiaire / SaaS

Cat. 1 + Cat. 2 + Cat. 6

Achats IT + équipements + déplacements pro. Forte concentration en 3-5 fournisseurs.

Agro-alimentaire

Cat. 1 — Matières premières

Élevage, lait, soja import = 80 % de l'empreinte. Levier : élevage régénératif.

Construction / BTP

Cat. 1 + Cat. 11

Béton, acier + chauffage des bâtiments livrés sur 50 ans (RE2020).

Une réduction crédible Scope 3 traite en priorité la catégorie dominante — pas une dispersion sur les 15.

À retenir
  • 15 catégories Scope 3 selon le GHG Protocol Scope 3 Standard (2011) : 8 amont (achats, CAPEX, énergie amont, transport entrant, déchets, déplacements pro, domicile-travail, locations amont) + 7 aval (transport sortant, transformation, usage, fin de vie, locations aval, franchises, investissements).
  • Poids dominant : 99 %+ pour la finance (Cat. 15 — standard PCAF), 80-95 % pour tertiaire/distribution, 75 % phase usage en automobile, 30-50 % en industrie lourde.
  • 3 méthodes graduées : monétaire (€ × EF secteur, incertitude 50-80 %) → physique (kg × EF matériau, 20-30 %) → fournisseur spécifique (< 15 %).
  • Priorisation Pareto recommandée : traiter les 3-5 catégories qui font 80 % de l'empreinte. SBTi exige 67 % de couverture, 90 % pour Net Zero.
  • 6 leviers : achats responsables, éco-conception, économie circulaire, modal-shift transport, mobilité salariés (télétravail, forfait LOM), engagement utilisateur.
  • CDP Supply Chain : 28 000+ entreprises reportent leurs émissions à leurs clients — clé pour passer en méthode fournisseur.
Sommaire de la formation