Bilan Carbone / BEGES
CSRD et reporting durabilité

Module 4 / 5  · Sommaire complet de la formation

Module 4 : CSRD & ESRS 25 min de lecture

4.2 Normes ESRS et reporting standardisé

Les ESRS (European Sustainability Reporting Standards) sont la pierre angulaire de la CSRD : 12 normes adoptées par acte délégué le 31 juillet 2023, développées par l'EFRAG sur mandat de la Commission européenne, structurées en 2 normes transversales, 5 environnementales, 4 sociales et 1 gouvernance — soit ≈ 1 100 datapoints obligatoires et jusqu'à 1 800 datapoints conditionnels selon les enjeux matériels identifiés.

Les 12 normes ESRS adoptées le 31 juillet 2023
Transversales
ESRS 1
Exigences générales
ESRS 2
Informations générales
Environnement (E)
E1
Climat
E2
Pollution
E3 / E4 / E5
Eau, biodiv., circulaire
Social (S)
S1
Effectifs propres
S2
Chaîne de valeur
S3 / S4
Communautés, consommateurs
Gouvernance (G)
ESRS G1
Conduite des affaires Corruption, lobbying, vigilance, lanceurs d'alerte

Source : Acte délégué (UE) 2023/2772 du 31 juillet 2023 · règlement publié JOUE L350/2023

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L'EFRAG et la genèse des 12 normes ESRS

L'EFRAG (European Financial Reporting Advisory Group), créé en 2001 pour conseiller la Commission sur les normes IFRS, s'est vu confier en 2020 un nouveau mandat de sustainability reporting. Une commission ESRS dédiée a été constituée en 2022, présidée par Patrick de Cambourg, regroupant entreprises, investisseurs, ONG, auditeurs et académiques. C'est elle qui a élaboré les drafts publics ED ESRS en avril 2022, recueilli les commentaires (4 000+ contributions), puis remis en novembre 2022 les drafts finaux à la Commission.

La Commission a adopté l'acte délégué (UE) 2023/2772 le 31 juillet 2023, entré en vigueur le 1er janvier 2024 pour application sur l'exercice 2024 (vague 1 CSRD). Le Parlement et le Conseil disposaient d'un droit d'objection (procédure de comitologie article 290 TFUE) qui n'a pas été utilisé. Les 12 normes adoptées sont juridiquement contraignantes — à la différence des cadres internationaux GRI, SASB ou TCFD qui restaient des références volontaires.

Deux évolutions majeures sont intervenues depuis. D'abord, les normes sectorielles (oil & gas, mines, agriculture, automobile, énergie, textile, transport, banque…), initialement prévues pour 2026, ont été purement et simplement supprimées par la directive « Omnibus I » publiée au JOUE le 26 février 2026 : la Commission ne publiera que des lignes directrices sectorielles non contraignantes, et les ESRS génériques s'appliquent à tous les secteurs. Ensuite, la Commission doit adopter un jeu d'ESRS simplifié, avec un nombre de datapoints sensiblement réduit, au plus tard le 18 septembre 2026 : les volumétries indiquées dans ce chapitre décrivent donc les ESRS de 2023 et seront révisées à la baisse.

Côté PME, la norme VSME (Voluntary SME Standard) devient la pièce centrale : c'est elle qui sert de plafond aux informations qu'une entreprise soumise peut réclamer à un fournisseur de moins de 1 000 salariés. La norme LSME (Listed SME), conçue pour les PME cotées de l'ancienne vague 3, perd en revanche son objet obligatoire : ces entreprises sont sorties du champ de la CSRD.

La gouvernance internationale est un enjeu majeur : l'EFRAG dialogue avec l'IFRS Foundation (qui pilote les normes IFRS S1 et S2 publiées par l'ISSB en juin 2023) pour limiter les doubles reportings. Des travaux conjoints de correspondance entre les deux jeux de normes ont été publiés : sur le volet climatique en particulier, ESRS E1 et IFRS S2 couvrent largement les mêmes informations, ce qui permet à une entreprise de servir les deux cadres à partir d'un même socle de données — sans que cela vaille équivalence automatique.

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ESRS 1 et ESRS 2 : la grammaire transversale du reporting

Deux normes transversales s'appliquent à toutes les entreprises CSRD, indépendamment des enjeux matériels identifiés. ESRS 1 « Exigences générales » pose les fondations : (a) définition des concepts (impact, risque, opportunité, matérialité, chaîne de valeur) ; (b) périmètre de consolidation (alignement avec le périmètre des états financiers) ; (c) horizon temporel (court terme < 1 an, moyen 1-5 ans, long terme > 5 ans) ; (d) principe de double matérialité et méthodologie d'évaluation ; (e) niveaux d'agrégation et désagrégation par secteur, géographie, segment.

ESRS 1 introduit également la notion essentielle de « phasing-in » — allègements temporaires les premières années, par exemple sur les datapoints chaîne de valeur amont Scope 3 (différé d'1 an pour la vague 1, 3 ans pour les entités < 750 salariés). Elle précise enfin le traitement des estimations et incertitudes : tout chiffre publié doit être accompagné de sa méthode, de ses sources et de l'intervalle de confiance.

ESRS 2 « Informations générales » est l'unique norme dont tous les datapoints sont obligatoires indépendamment de la matérialité (les autres normes thématiques ne s'appliquent que si l'enjeu est jugé matériel). Quatre blocs structurent ESRS 2 : BP (Bases for Preparation) — cadre général et déclarations préalables ; GOV (Gouvernance) — composition des organes, rôle dans la durabilité, expertise, incitations, rémunération ; SBM (Stratégie et modèle d'affaires) — stratégie ESG, parties prenantes, chaîne de valeur ; IRO (Impacts, Risques, Opportunités) — processus d'identification et évaluation, matrice de matérialité.

L'enchaînement logique est strict : ESRS 1 fournit les définitions, ESRS 2 décrit le système de management de la durabilité, puis les normes thématiques E/S/G ne s'activent que sur les enjeux jugés matériels. Une entreprise pétrolière publiera typiquement E1+E2+E5+S1+G1 mais pas E3 si elle n'est pas implantée près d'une ressource aquatique critique. Cette logique de « materiality-driven disclosure » est ce qui différencie la CSRD d'un cadre rigide à la GRI où tout est à publier.

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Les 5 normes environnementales : E1 à E5

ESRS E1 « Changement climatique » est la norme la plus volumineuse et la plus médiatique — c'est aussi le pont direct avec le Bilan Carbone réglementaire (BEGES). Elle exige : (a) plan de transition net-zero 2050 aligné Accord de Paris 1,5 °C, (b) cibles de réduction Scope 1 + 2 + 3 avec horizon et trajectoire SBTi-like, (c) quantification annuelle des émissions selon GHG Protocol (Scope 1, 2 location-based ET market-based, Scope 3 amont + aval par catégorie), (d) dépenses CapEx et OpEx verts alignés taxonomie 2020/852, (e) prix interne du carbone (Internal Carbon Price, ICP) utilisé dans les décisions d'investissement, (f) part du chiffre d'affaires généré par activités alignées taxonomie.

ESRS E2 « Pollution » couvre la pollution de l'air (polluants atmosphériques hors GES — NOx, SOx, COV, particules), de l'eau (rejets, DBO, DCO, métaux lourds, pesticides), des sols et substances chimiques préoccupantes (SVHC du règlement REACH). Les datapoints sont quantitatifs (tonnes émises) et qualitatifs (politiques, plans de réduction).

ESRS E3 « Ressources aquatiques et marines » traite la consommation d'eau (prélèvements totaux, par origine, en zones de stress hydrique selon WRI Aqueduct), les rejets, l'impact sur les écosystèmes marins (pour les secteurs concernés — pêche, aquaculture, transport maritime, énergies offshore).

ESRS E4 « Biodiversité et écosystèmes » impose l'identification des sites en proximité de zones sensibles (Natura 2000, IUCN, KBA), l'évaluation des impacts (changements d'usage des sols, exploitation directe, espèces invasives, pollution, changement climatique — les 5 pressions IPBES), les politiques et plans d'action (zéro déforestation, restauration, paiement services écosystémiques). ESRS E5 « Économie circulaire » couvre les flux entrants (matières vierges vs recyclées, biomasse durable), sortants (déchets par type, valorisés vs éliminés), et l'écoconception des produits (durabilité, réparabilité, recyclabilité).

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Les 4 normes sociales et la norme gouvernance G1

ESRS S1 « Effectifs propres » — salariés CDI/CDD et travailleurs non salariés rattachés à l'entreprise (intérimaires, contractants). Datapoints : caractéristiques des effectifs (ETP, type de contrat, genre, âge, nationalité, handicap), conditions de travail (rémunération moyenne, médiane et écart à minimum légal, temps de travail, négociation collective, droit à la déconnexion), formation (heures/sal., catégories), santé-sécurité (taux fréquence, taux gravité, AT et MP), diversité-égalité (écarts F/H, plafond de verre, index Pénicaud, harcèlement signalé), salaires (ratio CEO / médian, écart salaire minimum vital).

ESRS S2 « Travailleurs dans la chaîne de valeur » impose le reporting sur les conditions de travail chez les fournisseurs et sous-traitants — même logique que la loi française sur le devoir de vigilance (loi 2017-399) et que la directive CSDDD 2024/1760. Risques typiquement rapportés : travail forcé, travail des enfants, atteinte à la liberté syndicale, conditions de sécurité, paiement de salaires de subsistance. ESRS S3 « Communautés affectées » couvre les riverains des sites, les peuples autochtones, les communautés impactées par des projets (mines, énergie, infrastructures).

ESRS S4 « Consommateurs et utilisateurs finaux » traite des impacts produits/services : santé et sécurité des consommateurs (rappels produits, accidents), vie privée et protection des données (alignement RGPD), accessibilité (handicap, fracture numérique), marketing responsable (allégations vérifiables, ciblage des publics vulnérables — mineurs).

ESRS G1 « Conduite des affaires » — unique norme gouvernance — couvre la culture d'entreprise et l'éthique : politiques anti-corruption (alignement loi Sapin 2 n° 2016-1691), gestion des conflits d'intérêts, lobbying et contributions politiques (avec montants), traitement des lanceurs d'alerte (alignement directive 2019/1937 et loi Waserman 2022-401), délais de paiement aux fournisseurs (article L441-16 Code de commerce), bien-être animal pour les secteurs concernés (élevage, cosmétique, pharma). Les indicateurs anti-corruption sont particulièrement scrutés : nombre de cas confirmés, formation des salariés exposés, signalements internes.

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ESRS E1, taxonomie et prix interne du carbone : le cœur opérationnel

Pour le praticien Bilan Carbone, l'ESRS E1 est la norme structurante. Elle impose un plan de transition net-zero 2050 documenté avec : (a) année de référence (souvent 2019 pré-COVID) et émissions historiques recalculées si la méthode change, (b) cibles intermédiaires à 2030 et 2040 alignées 1,5 °C selon SBTi (Science Based Targets initiative) ou méthodologie équivalente, (c) plan d'action (substitutions énergétiques, électrification, sobriété, capture, compensation résiduelle), (d) analyse de scénarios climatiques (NGFS, IEA NZE 2050) pour risques physiques et de transition.

La taxonomie verte UE (règlement 2020/852) s'articule directement : E1 impose la publication des 3 KPI taxonomie — part du chiffre d'affaires, des CapEx et des OpEx alignés sur les 6 objectifs environnementaux (atténuation climat, adaptation, eau, économie circulaire, pollution, biodiversité). Une activité est « alignée » si elle (1) contribue substantiellement à au moins un objectif, (2) ne nuit pas significativement aux 5 autres (principe DNSH — Do No Significant Harm), (3) respecte des garanties sociales minimales (OCDE, OIT, droits humains).

Le prix interne du carbone (ICP) devient un datapoint sensible : la CSRD demande la publication du niveau (€/tCO2e), du périmètre d'application (par BU, par projet d'investissement, par décision de pricing), et de l'impact sur les décisions. Les pratiques varient fortement d'une entreprise à l'autre, d'un prix purement notionnel à un prix réellement opposable en comité d'investissement. Une référence publique utile en France est la valeur de l'action pour le climat retenue pour l'évaluation des investissements publics, sensiblement plus élevée que la plupart des prix internes constatés. C'est l'un des leviers d'arbitrage les plus puissants entre un projet fossile et un projet bas-carbone : à condition que le prix soit effectivement appliqué, et pas seulement publié.

Concernant le Scope 3, ESRS E1 demande de reporter les émissions significatives de la chaîne de valeur selon les catégories du GHG Protocol (achats, biens d'équipement, transport amont, déplacements, distribution aval, usage des produits, fin de vie…), en justifiant les exclusions. La norme ne fixe pas de seuil chiffré universel : c'est l'entreprise qui définit et documente son seuil de significativité, et le vérificateur qui en apprécie la cohérence. Les données de chaîne de valeur bénéficient d'allègements temporaires (phasing-in) les premières années.

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Datapoints XBRL : 1 100 obligatoires + 1 800 conditionnels

Le format XBRL impose un balisage rigoureux : chaque donnée publiée est encadrée par une balise unique issue de la taxonomie ESRS publiée par l'ESMA (similaire à la taxonomie ESEF pour les états financiers). Au total, on dénombre :

Catégorie de datapoint Nombre Régime
ESRS 2 obligatoires≈ 130Tous publiés, sans test de matérialité
Datapoints thématiques obligatoires≈ 1 100Publiés si l'enjeu est matériel (impact OU financière)
Datapoints volontaires≈ 800Recommandés (best practice EFRAG)
Datapoints conditionnels secteur≈ 1 000Étaient activables selon les ESRS sectoriels — supprimés par Omnibus I (JOUE 26/02/2026)

Le mécanisme de filtrage par matérialité est contrôlé : si l'entreprise écarte un enjeu, elle doit publier une déclaration explicite « datapoint non matériel » avec justification, et l'auditeur vérifie la cohérence de cette exclusion (cf. matrice de double matérialité). Une exclusion sans justification est une cause classique de non-certification.

Côté outillage, un marché s'est structuré autour de plateformes qui intègrent la collecte, le calcul, le balisage XBRL et la préparation de l'audit. Les très grands groupes s'appuient le plus souvent sur l'outil qui produit déjà leur rapport financier balisé, pour garantir la cohérence entre les deux états. Le critère déterminant n'est pas la richesse fonctionnelle mais la traçabilité de bout en bout : pour chaque datapoint publié, un vérificateur doit pouvoir remonter jusqu'à la donnée source.

Quand s'active chaque norme ESRS thématique ?
ESRS E1
Climat — matériel pour TOUTES les entreprises CSRD
ESRS E3
Eau — selon stress hydrique des sites
ESRS E4
Biodiv. — selon proximité zones sensibles
ESRS S1
Effectifs propres — matériel dans la quasi-totalité des cas
ESRS S2
Fournisseurs — en lien avec CSDDD
ESRS G1
Gouvernance — matériel pour toutes
À retenir
  • 12 normes ESRS adoptées par acte délégué (UE) 2023/2772 du 31 juillet 2023, développées par l'EFRAG sur mandat de la Commission. Application au 1er janvier 2024.
  • Structure : 2 transversales (ESRS 1 exigences générales, ESRS 2 informations générales), 5 environnementales (E1 climat, E2 pollution, E3 eau, E4 biodiversité, E5 économie circulaire), 4 sociales (S1 effectifs propres, S2 chaîne de valeur, S3 communautés, S4 consommateurs), 1 gouvernance (G1 conduite des affaires).
  • ESRS 2 est la seule à 100 % obligatoire. Les normes thématiques s'activent uniquement sur les enjeux jugés matériels (impact OU financière) — sauf ESRS E1 climat présumé matériel pour TOUTES les entreprises CSRD.
  • ESRS E1 = pierre angulaire pour Bilan Carbone : plan de transition net-zero 2050 1,5 °C, cibles intermédiaires SBTi, Scope 1+2+3 GHG Protocol, KPI taxonomie verte UE 2020/852, prix interne du carbone (ICP), analyse scénarios climatiques.
  • Volumétrie du jeu de 2023 : ≈ 1 100 datapoints obligatoires + 800 volontaires + 1 000 conditionnels sectoriels — chiffres appelés à baisser avec les ESRS simplifiés attendus d'ici le 18 septembre 2026. Format XBRL avec balises uniques selon taxonomie ESMA.
  • Interopérabilité avec IFRS S1/S2 de l'ISSB. Normes sectorielles supprimées par la directive Omnibus I (JOUE du 26/02/2026), remplacées par de simples lignes directrices ; ESRS simplifiés attendus au plus tard le 18 septembre 2026. Norme VSME volontaire : elle plafonne ce qu'une entreprise soumise peut demander à un fournisseur de moins de 1 000 salariés.
Sources
  • Règlement délégué (UE) 2023/2772 du 31 juillet 2023 portant adoption des normes ESRS ; directive « Omnibus I », JOUE du 26 février 2026 — eur-lex.europa.eu
  • EFRAG, normes ESRS, guides d'application et norme volontaire VSME — efrag.org
  • Règlement (UE) 2020/852 (taxonomie) et ses actes délégués ; normes IFRS S1 et S2 de l'ISSB
  • Greenhouse Gas Protocol (quantification des scopes 1, 2 et 3 attendue par ESRS E1) — ghgprotocol.org
Sommaire de la formation