Bilan Carbone / BEGES

Bilan Carbone, BEGES & CSRD

Module 5 : Stratégie bas-carbone et pérennisation

Module 5 : Stratégie bas-carbone 28 min de lecture

5.1 SBTi (Science Based Targets) et trajectoires 1,5 °C

Comment passer d'un bilan carbone à une stratégie crédible alignée sur la science climatique ? La Science Based Targets initiative (SBTi) est devenue le référentiel mondial pour fixer des cibles de réduction GES compatibles avec l'accord de Paris et l'objectif 1,5 °C du GIEC. Plus de 5 000 entreprises validées en 2024 dont environ 350 françaises.

Le processus SBTi en 5 étapes
1 — Commit
Engagement
24 mois pour soumettre une cible
2 — Develop
Élaboration
SDA ou Absolute Contraction Approach
3 — Submit
Soumission
Formulaire SBTi officiel
4 — Validate
Validation
30 j (PME) / 90 j (grand groupe)
5 — Publish
Communication
Publique + reporting annuel
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Origine et gouvernance de la SBTi

La Science Based Targets initiative a été créée en 2015 par quatre organisations de référence : le CDP (Carbon Disclosure Project), le UN Global Compact, le WWF et le World Resources Institute (WRI). Son objet : fournir aux entreprises un cadre méthodologique pour fixer des cibles de réduction de gaz à effet de serre directement dérivées des scénarios climatiques du GIEC.

Une cible est dite « science-based » lorsqu'elle est compatible avec l'objectif de l'accord de Paris : limiter le réchauffement à 1,5 °C au-dessus du niveau préindustriel. Avant 2019, les trajectoires « bien en-dessous de 2 °C » étaient acceptées ; depuis juillet 2022, la SBTi exige exclusivement des trajectoires 1,5 °C pour toute nouvelle validation.

La SBTi joue un rôle de tiers de confiance indépendant : elle ne fixe pas les cibles, elle valide qu'elles respectent un référentiel public. Cette validation, devenue un signal de marché fort, conditionne désormais l'accès à plusieurs financements ESG (BNP Paribas, Crédit Agricole, Société Générale) et la présence dans certains indices boursiers durables.

Les méthodes admises sont au nombre de deux : la Sectoral Decarbonization Approach (SDA) pour les secteurs intensifs (acier, ciment, électricité, transport), qui décline une trajectoire par tonne produite ; et l'Absolute Contraction Approach (ACA), applicable transversalement, qui exige une réduction absolue de l'empreinte de l'entreprise.

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Exigences typiques d'une cible 1,5 °C

Pour les Scope 1 et 2, la SBTi impose en référence l'Absolute Contraction Approach : une réduction absolue de -42 % d'ici 2030 par rapport à l'année de base 2020, soit l'équivalent de -4,2 % par an. Cette trajectoire est non négociable et ne tolère aucune compensation à ce stade.

Pour le Scope 3, la couverture est obligatoire dès lors qu'il représente plus de 40 % des émissions totales de l'entreprise — ce qui est le cas de la quasi-totalité des entreprises de services, de la grande distribution et de la finance. L'entreprise peut alors choisir :

  • Cible en absolu (tonnage CO₂e) — exigeante mais lisible ;
  • Cible en intensité (par euro de CA, par produit, par km parcouru) — plus flexible si l'activité croît ;
  • Pour les secteurs FLAG (Forest, Land and Agriculture), une méthode dédiée publiée en 2022 couvre les émissions et les puits liés à l'usage des terres.

Le Net-Zero Standard, publié en octobre 2021 (version V1) puis révisé en 2024 (V2), rend désormais l'engagement net-zero 2050 obligatoire pour toute validation SBTi à partir de 2025. Le standard impose trois composantes :

  1. Des cibles court terme à 5-10 ans, strictement alignées 1,5 °C ;
  2. Une cible long terme net-zero 2050, c'est-à-dire 90 à 95 % de réduction effective des émissions, complétée par 5 à 10 % d'absorption résiduelle pour les émissions inévitables ;
  3. Un plan de transition documenté annuellement, public et chiffré.
« Net-zero is not a synonym for carbon neutrality based on offsets. It requires deep, science-aligned emissions reductions across the value chain, with neutralization limited to residual emissions. »
— SBTi Corporate Net-Zero Standard V1, octobre 2021
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Statistiques 2024 et adoption mondiale

Le mouvement a connu une accélération spectaculaire : la SBTi recensait moins de 500 entreprises avec cible validée en 2020 ; elles sont plus de 5 000 fin 2024, soit une multiplication par dix en quatre ans. À cela s'ajoutent plus de 7 000 entreprises engagées (statut Commit only) qui disposent de 24 mois pour soumettre leur cible.

La France compte environ 350 entreprises validées, en forte progression depuis 2022. Les secteurs les plus représentés sont la technologie, la finance, l'agroalimentaire et la distribution. L'industrie lourde (acier, ciment, chimie) reste en retrait, freinée par la difficulté technique à atteindre -42 % à 2030 sans rupture technologique majeure (hydrogène vert, électrification, CCS).

Le CDP (Carbon Disclosure Project), ONG britannique fondée en 2000, héberge la principale base de données mondiale de reporting carbone : plus de 28 000 entreprises y déclarent annuellement leurs émissions. Sa notation, publique, va de D- (worst) à A (Leadership). Des investisseurs représentant plus de 130 000 milliards de dollars d'actifs sous gestion utilisent les scores CDP pour leurs décisions d'allocation. Depuis 2024, l'existence d'une cible SBTi validée est devenue un prérequis pour intégrer la CDP A List.

Au niveau international, l'initiative Race to Zero portée par l'ONU regroupe la SBTi, la Net Zero Asset Owner Alliance et la GFANZ (Glasgow Financial Alliance for Net Zero), qui rassemble à elle seule plus de 700 institutions financières représentant 150 000 milliards de dollars. Le UN High-Level Expert Group, dans son rapport « Integrity Matters » de novembre 2022, a formulé 10 recommandations contre le greenwashing : transparence, inclusion obligatoire du Scope 3, plans concrets, refus de la compensation comme alibi.

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Engagements emblématiques en France

Plusieurs entreprises françaises font figure de référence par la profondeur de leur engagement et le suivi public de leur trajectoire :

  • Engie : -42 % Scope 1+2 à 2030 (base 2017), neutralité 2045, plan de transition publié annuellement avec audit indépendant. Sortie totale du charbon en 2027 (Europe) et 2032 (monde).
  • L'Oréal : -50 % Scope 1+2 sur l'ensemble des sites à 2030 (base 2016), -25 % Scope 3 par produit fini. 100 % électricité renouvelable atteinte dès 2023 sur ses 79 sites industriels.
  • BNP Paribas : engagement validé SBTi sur la sortie du financement charbon en 2030 dans les pays OCDE et 2040 dans le reste du monde ; arrêt du financement de l'exploration-production pétrole-gaz non conventionnel.
  • Carrefour : -50 % Scope 1+2 à 2030 (base 2019), plan « Climate Act » couvrant l'éco-conception des produits MDD, le froid commercial et la logistique amont.
  • Schneider Electric : cible nette zéro 2050 validée, tableau de bord public actualisé trimestriellement (« SE Sustainability Impact »).

Ces engagements ne sont pas seulement symboliques : leur non-respect engage la responsabilité juridique de l'entreprise. Plusieurs procédures contentieuses sont en cours en Europe contre des groupes accusés de greenwashing sur leurs engagements net-zero.

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Risques business à ne pas avoir de cible SBTi

Au-delà de l'aspect réputationnel, l'absence de cible SBTi devient progressivement un désavantage compétitif concret. Trois canaux de risque sont identifiés :

  1. Marchés publics et grands appels d'offres : la loi Climat et Résilience du 22 août 2021 intègre la performance environnementale dans les critères de jugement. Les directions achats des collectivités territoriales et de l'État (UGAP, AP-HP, SNCF) demandent désormais la production d'un BEGES et d'un engagement de réduction crédible pour les marchés > 1 M€.
  2. Accès au financement bancaire : BNP Paribas, Crédit Agricole et Société Générale ont introduit des clauses RSE dans leurs conventions de crédit. Une cible SBTi validée permet d'obtenir un Sustainability-Linked Loan (SLL) avec marge réduite de 5 à 25 points de base. À l'inverse, l'absence de trajectoire crédible dégrade la notation interne ESG et peut majorer les conditions.
  3. Cascade SBTi en supply chain : pour atteindre leur cible Scope 3, les donneurs d'ordres exigent que leurs fournisseurs stratégiques aient eux-mêmes une cible SBTi. C'est le cas chez Apple, Microsoft, Walmart, mais aussi chez Stellantis, Sanofi et LVMH en France. Un fournisseur sans cible est progressivement déréférencé.

Le mouvement est auto-renforçant : plus la communauté SBTi grandit, plus la pression sur les retardataires s'intensifie. Pour une PME industrielle française, l'horizon raisonnable est aujourd'hui 2026-2027 pour engager la démarche, sous peine de voir ses débouchés se restreindre.

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Démarrer une démarche SBTi : feuille de route pratique

Une démarche SBTi solide repose sur six prérequis pratiques :

  1. Bilan carbone Scope 1+2+3 réalisé selon la méthode GHG Protocol ou Bilan Carbone ADEME, couvrant 95 % des émissions estimées et audité par un tiers (ISO 14064-3 souhaité).
  2. Choix de l'année de base : la SBTi recommande une année récente (≤ 5 ans), représentative de l'activité « normale » (éviter 2020-2021 trop influencées par la crise sanitaire).
  3. Sélection de la méthode : Absolute Contraction Approach par défaut, SDA si le secteur est couvert (acier, ciment, électricité, transport, immobilier, aluminium, chimie, papier).
  4. Identification des leviers de réduction : efficacité énergétique, électrification, mix décarboné, sourcing matières recyclées, mobilité bas-carbone. Quantification du coût d'abattement (€/tCO₂e évité) pour prioriser.
  5. Construction du plan de transition : jalons annuels, budget CapEx, indicateurs de pilotage, gouvernance (sponsor COMEX, comité climat trimestriel).
  6. Soumission et validation SBTi : formulaire en ligne, frais de validation environ 4 950 USD pour les PME et 14 500 USD pour les grandes entreprises (tarif 2024).

À l'issue de la validation, l'entreprise s'engage à publier annuellement ses émissions et l'avancement vers sa cible. Cette publication est la principale source de crédibilité — et de risque réputationnel en cas de dérive.

Conseil terrain : ne pas surengager. Mieux vaut une cible SBTi modeste mais tenue qu'une cible ambitieuse abandonnée en cours de route. La SBTi a sanctionné en 2023 plusieurs entreprises ayant retiré leur engagement (suppression publique de la cible, mention « removed »).
Exigences SBTi 1,5 °C — vue synthétique
Critère Court terme (2030) Long terme (Net-Zero 2050)
Scope 1+2-42 % en absolu vs 2020 (-4,2 %/an)90-95 % de réduction
Scope 3Couverture obligatoire si > 40 % des émissionsInclus dans la cible net-zero
AbsorptionNon comptabilisée dans la cible5-10 % résiduels via puits validés
CompensationInterdite dans la cible court termeRéservée aux émissions inévitables
Plan de transitionPublication annuelle obligatoire
Validation30 jours (PME) / 90 jours (grand groupe)Standard V2 — 2024
À retenir
  • La SBTi, créée en 2015 par CDP, UN Global Compact, WWF et WRI, est le référentiel mondial pour cibles GES alignées sur la science du GIEC et l'accord de Paris.
  • Exigence 1,5 °C Scope 1+2 : -42 % à 2030 (base 2020), soit -4,2 % par an (Absolute Contraction Approach). Scope 3 obligatoire si > 40 % des émissions totales.
  • Net-Zero Standard V2 (2024) : net-zero 2050 obligatoire pour toute nouvelle validation, soit 90-95 % de réduction effective + 5-10 % d'absorption résiduelle.
  • Adoption massive : > 5 000 entreprises validées en 2024 (vs < 500 en 2020), dont environ 350 françaises. CDP référence > 28 000 entreprises, investisseurs > 130 000 Md$ d'AuM.
  • Risques business à ne pas avoir de cible : exclusion progressive marchés publics, dégradation financement bancaire (clauses RSE BNP/CA/SG), déréférencement supply chain par les donneurs d'ordres (cascade SBTi).
  • Cas français de référence : Engie (-42 % 2030, neutralité 2045), L'Oréal (-50 % sites), BNP Paribas (sortie charbon 2030 OCDE / 2040 monde), Carrefour Climate Act, Schneider Electric.
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