Module 5 / 5 · Sommaire complet de la formation
5.1 SBTi (Science Based Targets) et trajectoires 1,5 °C
Comment passer d'un bilan carbone à une stratégie crédible alignée sur la science climatique ? La Science Based Targets initiative (SBTi) est devenue le référentiel mondial pour fixer des cibles de réduction compatibles avec l'accord de Paris. Le cap des 10 000 entreprises à cible validée a été franchi en janvier 2026, et le référentiel connaît sa première refonte majeure avec la version 2.0 du Corporate Net-Zero Standard, publiée en juin 2026.
Le processus SBTi en 5 étapes
Origine et gouvernance de la SBTi
La Science Based Targets initiative a été créée en 2015 par quatre organisations de référence : le CDP (Carbon Disclosure Project), le UN Global Compact, le WWF et le World Resources Institute (WRI). Son objet : fournir aux entreprises un cadre méthodologique pour fixer des cibles de réduction de gaz à effet de serre directement dérivées des scénarios climatiques du GIEC.
Une cible est dite « science-based » lorsqu'elle est compatible avec l'objectif de l'accord de Paris : limiter le réchauffement à 1,5 °C au-dessus du niveau préindustriel. Avant 2019, les trajectoires « bien en-dessous de 2 °C » étaient acceptées ; depuis juillet 2022, la SBTi exige exclusivement des trajectoires 1,5 °C pour toute nouvelle validation.
La SBTi joue un rôle de tiers de confiance : elle ne fixe pas les cibles, elle vérifie qu'elles respectent un référentiel public. Cette validation est devenue un signal de marché fort — elle conditionne l'accès à certains financements adossés à des critères de durabilité et la présence dans plusieurs indices boursiers. C'est une initiative privée à adhésion volontaire, et non une obligation réglementaire : à ne pas confondre avec le BEGES ou la CSRD.
Les méthodes admises sont au nombre de deux : la Sectoral Decarbonization Approach (SDA) pour les secteurs intensifs (acier, ciment, électricité, transport), qui décline une trajectoire par tonne produite ; et l'Absolute Contraction Approach (ACA), applicable transversalement, qui exige une réduction absolue de l'empreinte de l'entreprise.
Exigences typiques d'une cible 1,5 °C
Pour les Scope 1 et 2, la SBTi impose en référence l'Absolute Contraction Approach : une réduction absolue de -42 % d'ici 2030 par rapport à l'année de base 2020, soit l'équivalent de -4,2 % par an. Cette trajectoire est non négociable et ne tolère aucune compensation à ce stade.
Pour le Scope 3, la couverture est obligatoire dès lors qu'il représente plus de 40 % des émissions totales de l'entreprise — ce qui est le cas de la quasi-totalité des entreprises de services, de la grande distribution et de la finance. L'entreprise peut alors choisir :
- Cible en absolu (tonnage CO₂e) — exigeante mais lisible ;
- Cible en intensité (par euro de CA, par produit, par km parcouru) — plus flexible si l'activité croît ;
- Pour les secteurs FLAG (Forest, Land and Agriculture), une méthode dédiée publiée en 2022 couvre les émissions et les puits liés à l'usage des terres.
Le Corporate Net-Zero Standard, publié en octobre 2021, structure la cible de long terme. Il repose sur trois composantes :
- Des cibles de court terme à cinq ou dix ans, alignées sur une trajectoire 1,5 °C ;
- Une cible de long terme « net zéro » supposant une réduction effective de l'ordre de 90 % des émissions, l'absorption n'intervenant que pour le résidu incompressible ;
- Un plan de transition documenté et publié, avec un compte rendu annuel de l'avancement.
Refonte en cours : la version 2.0
La SBTi a publié le 11 juin 2026 la version 2.0 de son Corporate Net-Zero Standard — une révision de fond, qui introduit notamment une approche renforcée du scope 2 et des objectifs de scope 3 adaptés au contexte de l'entreprise. Le calendrier de bascule compte autant que le contenu : la version 1.3.1 reste le référentiel de validation en 2026, le portail de soumission sous la version 2.0 ouvre au premier trimestre 2027, et les deux versions coexistent jusqu'au 31 janvier 2028, date à partir de laquelle la version 2.0 devient la seule applicable. Une entreprise qui engage aujourd'hui une démarche doit donc décider sous quelle version elle soumet — et vérifier l'information à jour sur le site de l'initiative, ce calendrier ayant déjà été décalé par le passé.
Statistiques 2024 et adoption mondiale
Le mouvement a connu une accélération spectaculaire. La SBTi a franchi le cap des 10 000 entreprises à cible validée en janvier 2026, et en recense plus de 11 000 — un ensemble qui représente une part très significative de la capitalisation boursière mondiale. À cela s'ajoutent les entreprises au statut « engagées », qui disposent d'un délai pour soumettre une cible. Ces chiffres évoluant en permanence, ils sont à revérifier sur le tableau de bord public de l'initiative avant toute citation.
La répartition sectorielle est très inégale. Les services, la finance, l'agroalimentaire et la distribution sont largement représentés. L'industrie lourde — acier, ciment, chimie — reste en retrait, pour une raison technique et non de volonté : atteindre une réduction absolue de cette ampleur d'ici 2030 y suppose des ruptures de procédé (hydrogène, électrification des fours, capture du carbone) dont les cycles d'investissement dépassent l'horizon de la cible.
Le CDP (anciennement Carbon Disclosure Project) héberge la principale base mondiale de déclarations carbone d'entreprises, sur laquelle s'appuient des investisseurs représentant une part majeure des actifs gérés dans le monde. Sa notation publique, de D- à A, est devenue un repère de place ; les meilleures notations supposent notamment une cible de réduction validée scientifiquement.
Au niveau international, plusieurs coalitions structurent le sujet, dont la campagne Race to Zero portée par les Nations unies. Le groupe d'experts de haut niveau des Nations unies, dans son rapport « Integrity Matters » de novembre 2022, a formulé dix recommandations pour crédibiliser les engagements net zéro des acteurs non étatiques : couverture obligatoire de l'ensemble de la chaîne de valeur, cibles intermédiaires, transparence des données, et refus de la compensation comme substitut à la réduction. C'est le document de référence à opposer à une communication net zéro trop confortable.
Lire une cible publiée : les six questions à se poser
Toutes les cibles validées se ressemblent dans les communiqués de presse et diffèrent profondément sur le fond. Le registre public de la SBTi permet de consulter, entreprise par entreprise, le libellé exact de la cible. Six questions suffisent à en évaluer la portée réelle :
- La cible est-elle en valeur absolue ou en intensité ? Une cible en intensité (par euro de chiffre d'affaires, par produit) est compatible avec une hausse des émissions absolues si l'activité croît. Ce n'est pas illégitime, mais cela ne dit pas la même chose.
- Quelle est l'année de base ? Une base ancienne, ou choisie sur une année de production exceptionnellement haute, offre un point de départ confortable. Une base 2020 ou 2021, marquée par la crise sanitaire, pose le problème inverse.
- Le scope 3 est-il couvert, et à quelle hauteur ? C'est la question décisive : une cible qui ne porte que sur les scopes 1 et 2 d'une entreprise de services traite une fraction marginale de son empreinte.
- La cible de long terme est-elle validée, ou seulement annoncée ? Un engagement affiché et une cible effectivement validée par un tiers sont deux statuts distincts, que les communications confondent volontiers.
- Existe-t-il un plan de transition chiffré et budgété ? Sans budget d'investissement associé, une trajectoire reste une intention.
- L'entreprise publie-t-elle son avancement chaque année ? C'est le seul moyen de vérifier qu'une cible à 2030 n'est pas simplement reportée d'année en année.
Dernier point, essentiel : une cible publiée n'est pas neutre juridiquement. Un engagement climatique diffusé auprès du public entre dans le champ des pratiques commerciales trompeuses s'il est démenti par les faits — c'est précisément ce qui fonde la jurisprudence française en matière de greenwashing (voir chapitre 5.3). Mieux vaut une cible modeste et tenue qu'une cible ambitieuse abandonnée en silence.
Risques business à ne pas avoir de cible SBTi
Au-delà de l'aspect réputationnel, l'absence de cible SBTi devient progressivement un désavantage compétitif concret. Trois canaux de risque sont identifiés :
- Commande publique : la loi Climat & Résilience impose la prise en compte de considérations environnementales dans les marchés publics. Les acheteurs publics demandent de plus en plus systématiquement un bilan d'émissions et une trajectoire de réduction dans leurs consultations. À cela s'ajoute, en France, le conditionnement des aides publiques à la transition au respect de l'obligation de BEGES (voir chapitre 1.2).
- Accès au financement : les prêts indexés sur des critères de durabilité conditionnent tout ou partie de la marge à l'atteinte d'objectifs environnementaux vérifiables. Une trajectoire validée par un tiers est une pièce du dossier ; son absence se traduit, au mieux, par des conditions moins favorables.
- Effet de cascade dans la chaîne d'approvisionnement : c'est le canal le plus puissant. Pour tenir leur propre cible de scope 3, les grands donneurs d'ordre exigent de leurs fournisseurs stratégiques qu'ils se dotent eux-mêmes d'une trajectoire de réduction — et transforment progressivement cette exigence en critère de référencement. Un sous-traitant industriel sans bilan carbone se retrouve, de fait, hors jeu sur certains appels d'offres.
Le mouvement est auto-renforçant : plus la communauté grandit, plus la pression sur les retardataires s'intensifie. Pour une PME industrielle française, l'enjeu n'est pas tant la validation par la SBTi — exigeante et coûteuse en temps — que de disposer d'un bilan carbone solide et d'un plan de transition chiffré, qui sont les deux pièces réellement demandées par les clients et les financeurs.
Démarrer une démarche SBTi : feuille de route pratique
Une démarche SBTi solide repose sur six prérequis pratiques :
- Bilan carbone Scope 1+2+3 réalisé selon la méthode GHG Protocol ou Bilan Carbone ADEME, couvrant l'essentiel des émissions estimées et, idéalement, vérifié par un tiers selon ISO 14064-3.
- Choix de l'année de base : la SBTi recommande une année récente (≤ 5 ans), représentative de l'activité « normale » (éviter 2020-2021 trop influencées par la crise sanitaire).
- Sélection de la méthode : Absolute Contraction Approach par défaut, SDA si le secteur est couvert (acier, ciment, électricité, transport, immobilier, aluminium, chimie, papier).
- Identification des leviers de réduction : efficacité énergétique, électrification, mix décarboné, sourcing matières recyclées, mobilité bas-carbone. Quantification du coût d'abattement (€/tCO₂e évité) pour prioriser.
- Construction du plan de transition : jalons annuels, budget CapEx, indicateurs de pilotage, gouvernance (sponsor COMEX, comité climat trimestriel).
- Soumission et validation : dossier en ligne, instruction par la SBTi, frais de validation à la charge de l'entreprise — barème différencié pour les PME. Tarif, délai d'instruction et version applicable du référentiel sont à vérifier sur le site de l'initiative au moment de la soumission.
À l'issue de la validation, l'entreprise s'engage à publier annuellement ses émissions et l'avancement vers sa cible. Cette publication est la principale source de crédibilité — et de risque réputationnel en cas de dérive.
Conseil terrain : ne pas surengager. La SBTi retire publiquement du registre les cibles des entreprises qui renoncent à leur engagement ou cessent de satisfaire aux critères : ces retraits sont visibles de tous. Une cible modeste et tenue vaut mieux qu'une cible ambitieuse abandonnée en cours de route.
Exigences SBTi 1,5 °C — vue synthétique
| Critère | Court terme (2030) | Long terme (Net-Zero 2050) |
|---|---|---|
| Scope 1+2 | Réduction absolue alignée 1,5 °C (ordre de −42 % à 2030 pour une base 2020, soit −4,2 %/an) | Environ 90 % de réduction |
| Scope 3 | Couverture obligatoire si > 40 % des émissions | Inclus dans la cible net-zero |
| Absorption | Non comptabilisée dans la cible | Résidu incompressible seulement, via puits vérifiés |
| Compensation | Interdite dans la cible court terme | Réservée aux émissions inévitables |
| Plan de transition | Publication annuelle obligatoire | |
| Référentiel | Corporate Net-Zero Standard — V1.3.1 applicable en 2026, V2.0 publiée le 11/06/2026, obligatoire après le 31 janvier 2028 | |
À retenir
- La SBTi, créée en 2015 par CDP, UN Global Compact, WWF et WRI, est le référentiel mondial pour cibles GES alignées sur la science du GIEC et l'accord de Paris.
- Exigence 1,5 °C Scope 1+2 : -42 % à 2030 (base 2020), soit -4,2 % par an (Absolute Contraction Approach). Scope 3 obligatoire si > 40 % des émissions totales.
- Corporate Net-Zero Standard : réduction effective de l'ordre de 90 %, l'absorption ne portant que sur le résidu incompressible. Version 2.0 publiée le 11 juin 2026 : la version 1.3.1 reste applicable en 2026, soumissions sous la V2 à partir du 1er trimestre 2027, V2 obligatoire après le 31 janvier 2028.
- Adoption massive : cap des 10 000 entreprises à cible validée franchi en janvier 2026, plus de 11 000 aujourd'hui. Chiffres à revérifier sur le tableau de bord public de l'initiative.
- Risques à ne pas avoir de trajectoire : perte d'accès aux aides publiques à la transition, pénalisation en commande publique, conditions de financement dégradées, et surtout déréférencement progressif par les donneurs d'ordre qui doivent tenir leur propre scope 3.
- Pour lire une cible publiée : valeur absolue ou intensité ? année de base ? scope 3 couvert ? cible validée ou seulement annoncée ? plan budgété ? avancement publié chaque année ?
Sources
- Science Based Targets initiative — Corporate Net-Zero Standard (version 2.0, publiée le 11 juin 2026), critères de validation, registre public des cibles — sciencebasedtargets.org
- Nations unies, groupe d'experts de haut niveau, Integrity Matters: Net Zero Commitments by Businesses, Financial Institutions, Cities and Regions (novembre 2022) — un.org
- GIEC, sixième rapport d'évaluation (scénarios de trajectoire 1,5 °C) — ipcc.ch
- CDP, base de déclarations carbone et système de notation — cdp.net