Bilan Carbone / BEGES

Bilan Carbone, BEGES & CSRD

Module 3 : Réaliser un BEGES — méthode

Module 3 : Réaliser un BEGES 24 min de lecture

3.2 Collecte des données (factures, flotte, déplacements, achats)

La collecte représente 70 à 80 % de la charge d'un BEGES. Identifier les bonnes sources, structurer les enquêtes, automatiser ce qui peut l'être : sans cette discipline, on aboutit à des chiffres approximatifs qui ne survivent pas à la première revue ADEME ou à un audit CSRD.

Sources de données par scope et niveau de précision
SCOPE 1 — directes
Factures gaz / fioul (kWh, L)
Flotte : carburant + km
Audit installations froid (R4543)
Précision : élevée
SCOPE 2 — énergie
Factures électricité (kWh)
Réseau chaleur urbain
EF supplier ou mix réseau
Précision : élevée
SCOPE 3 — chaîne valeur
Compta achats × EXIOBASE
Enquêtes salariés (DT)
SIRH / outils voyage pro
Précision : faible à moyenne
1

Scope 1 : énergies sur site, flotte, fluides frigorigènes

Le scope 1 regroupe les émissions directes issues de sources contrôlées par l'entreprise : combustion fossile sur site, véhicules en propre, fuites de gaz fluorés. Les données sont en général les plus précises et les plus accessibles de tout le BEGES.

Combustion fixe (chaudières, fours, groupes électrogènes) : récupérer les factures annuelles de gaz naturel (consommation en kWh PCI), fioul domestique (litres livrés), propane / butane (kg ou m³). Croiser avec les factures fournisseur (Engie, TotalEnergies, EDF Gaz, Avia) et le compteur de l'exploitant pour vérifier la cohérence. Facteur d'émission ADEME gaz naturel : 0,184 kg CO₂eq/kWh PCI.

Flotte de véhicules : il faut par véhicule les kilométrages annuels (récupérables via les cartes carburant Total/BP/Shell, les badges télépéage, le SIV ou un outil de gestion de flotte type Fleet Manager). Croiser avec la consommation moyenne du modèle (cycle WLTP) et le type de carburant. Facteur d'émission gasoil : 2,49 kg CO₂eq/L ; essence : 2,28 kg/L ; électricité (mix France) : ≈ 0,06 kg/kWh. Privilégier la donnée « litres consommés » à la donnée « km parcourus » quand elle est disponible.

Fluides frigorigènes : composante souvent oubliée et pourtant lourde dans la distribution alimentaire, l'industrie agro et l'hôtellerie (5 à 10 % du scope 1 industrie agroalimentaire). Récupérer les fiches d'intervention des prestataires (Engie Cofely, Idex, Dalkia) qui indiquent les quantités rechargées en R410A, R134A, R32, R744. Les installations dont la charge dépasse 2 kg de fluide doivent disposer d'un registre réglementaire (article R4543 du Code du travail, règlement F-Gas UE 517/2014). Pondérer par le PRG (Potentiel de Réchauffement Global) du fluide : R410A = 2 088, R32 = 675, R744 (CO₂) = 1.

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Scope 2 : électricité, chaleur urbaine, double comptabilisation

Le scope 2 couvre l'énergie achetée mais consommée par l'entreprise : électricité, chaleur, froid, vapeur. Les données sont en général très accessibles via les factures fournisseurs, mais la subtilité tient au double reporting location-based vs market-based.

Sources de données : factures annuelles consolidées par compteur (Linky pour le résidentiel et tertiaire de plus en plus, courbes de charge horaires sur le portail Enedis pour les bâtiments > 36 kVA), factures fournisseurs (EDF Entreprises, ENGIE, TotalEnergies, fournisseurs alternatifs). Toutes ces données sont aussi remontées sur la plateforme OPERAT (décret tertiaire 2019-771, articles L.174-1 et R.174-22 du Code de la construction) pour les bâtiments tertiaires de plus de 1 000 m².

Approche location-based : applique le facteur d'émission moyen du mix électrique du pays où l'électricité est consommée. Pour la France : ≈ 0,06 kg CO₂eq/kWh (mix nucléaire dominant, données ADEME Base Empreinte). Pour l'Allemagne : ≈ 0,38 kg/kWh (mix charbon + renouvelable). Cette approche reflète la réalité physique du réseau.

Approche market-based : applique le facteur d'émission du contrat d'achat spécifique (PPA, garanties d'origine certifiées, fourniture verte). Une entreprise sous PPA éolien à 100 % aura un scope 2 market-based proche de zéro. Cette approche reflète la stratégie d'approvisionnement.

Le GHG Protocol Scope 2 Guidance (2015) et la CSRD ESRS E1 imposent le reporting des deux approches en parallèle. Pour le BEGES réglementaire, l'ADEME se concentre sur le location-based mais accepte la déclaration des deux. Réseaux de chaleur urbain : utiliser le facteur d'émission spécifique du réseau (publié par le fournisseur ou par l'ADEME — exemple CPCU Paris : ≈ 0,124 kg/kWh).

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Scope 3 amont : achats, transports, immobilisations

Le scope 3 amont concentre l'essentiel du travail. La méthode standard pour la cat. 1 « Achats de biens et services » repose sur la comptabilité analytique : extraction depuis l'ERP (SAP, Oracle, Sage X3, Cegid, Odoo) de l'ensemble des achats annuels par compte / famille / fournisseur, croisée avec une base de facteurs d'émission monétaires.

Base monétaire de référence en France : la Base Empreinte ADEME et la base EXIOBASE v3.x (130 secteurs économiques, 49 pays, facteurs en kg CO₂eq/€). Avantage : permet de cartographier l'intégralité des achats en quelques jours. Inconvénient : l'incertitude est élevée (typiquement 50 à 80 % d'incertitude relative selon les catégories). C'est suffisant pour prioriser les catégories d'achats matérielles, pas pour piloter finement.

Pour les catégories les plus contributives, il faut monter en précision via : (1) une enquête fournisseurs ciblée (top 20 % en valeur représentant ≈ 80 % du carbone achat — loi de Pareto), (2) la demande de PCF (Product Carbon Footprint) calculés selon la norme ISO 14067 ou GHG Protocol Product Standard, (3) l'inscription au CDP Supply Chain pour disposer d'un canal de remontée standardisé auprès des grands fournisseurs.

Transport amont (cat. 4) : récupérer les données chez les transitaires (DHL, Geodis, Bolloré, Kuehne+Nagel), ou via la comptabilité d'achat (lignes « transport », « affrètement »). Distance × tonnage × mode (camion, train, maritime, aérien). Facteurs d'émission ADEME : routier France ≈ 90 g CO₂eq/t.km ; rail ≈ 6 g ; maritime ≈ 10 g ; aérien ≈ 1 100 g.

Immobilisations (cat. 2) : amortir les biens capitaux (bâtiments, machines, véhicules, IT) sur leur durée de vie comptable. Approche typique : prix d'achat × EF monétaire × (1 / durée de vie). Compatible CSRD si méthodologie documentée.

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Déplacements professionnels et domicile-travail

Déplacements professionnels (cat. 6) : la reconstitution s'appuie sur les outils de gestion de voyages et les notes de frais. Sources de données :

  • Plateformes de voyage corporate : Amex GBT, Concur, KDS, Egencia, FCM Travel — exports trains, avions, hôtels, locations véhicules avec distance et empreinte carbone parfois pré-calculée.
  • Notes de frais : Expensya, Notilus, SAP Concur, Mooncard — pour les déplacements hors plateforme corpo.
  • SIRH pour les indemnités kilométriques et les déplacements en véhicule personnel.

Déplacements domicile-travail (cat. 7) : la donnée n'existe pas dans les systèmes RH habituels, il faut donc enquêter les salariés. C'est une obligation légale depuis la loi Climat et Résilience du 22 août 2021 (article L1214-8-2 du Code des transports) : toute entreprise de plus de 50 salariés sur un même site doit élaborer un Plan de Mobilité Employeur (PDME), lequel impose la connaissance des modes et distances de déplacement.

Méthodologie d'enquête recommandée :

  • Questionnaire en ligne court (Forms / Tally / Typeform) : code postal de résidence, distance domicile-travail, modes utilisés (voiture seul, covoiturage, transports en commun, vélo, marche), fréquence hebdomadaire, jours télétravaillés.
  • Taux de réponse cible : 30 à 60 % (médiane à 45 % d'après les retours ADEME). Sous 30 %, la représentativité devient discutable.
  • Extrapolation aux non-répondants par CSP / site / catégorie d'âge, en signalant l'incertitude.
  • Mise à jour tous les 2 à 3 ans (et obligatoirement après un déménagement de site).

Facteurs d'émission ADEME : voiture seule essence ≈ 218 g CO₂eq/passager.km ; covoiturage 3 personnes ≈ 73 g ; TER ≈ 28 g ; TGV ≈ 1,9 g ; métro / RER ≈ 4 g ; bus thermique ≈ 132 g ; vélo ≈ 0 g ; marche = 0 g.

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Déchets, IT, services cloud et données qualitatives

Déchets (cat. 5) : récupérer le registre déchets (obligation article R541-43 du Code de l'environnement) et les factures du collecteur (Suez, Veolia, Paprec, Derichebourg). Données utiles : tonnages annuels par filière (incinération avec ou sans valorisation énergétique, recyclage par matière, mise en décharge, compostage) et par type de déchet (DIB, DIS, DEEE, papier, plastique, métaux).

Numérique et IT (cat. 1, 2, 11) : composante en croissance rapide. Trois sources d'émissions :

  • Datacenter : consommation kWh × EF mix électrique × PUE (Power Usage Effectiveness, typiquement 1,3 à 1,8). Données disponibles via la facture du prestataire ou le tableau de bord de la GTB.
  • Matériel informatique : achat (impact production matérielle, ≈ 70 % du cycle de vie d'un PC), usage (consommation électrique), fin de vie. Inventaire à constituer via le SI parc (Snipe-IT, GLPI, ServiceNow). Durée de vie comptable 3-5 ans, durée d'usage cible visée 6-8 ans.
  • Services cloud (cat. 1) : AWS, Azure, GCP fournissent désormais des dashboards carbone (AWS Customer Carbon Footprint Tool, Microsoft Sustainability Calculator, Google Cloud Carbon Footprint). Récupérer l'export annuel par service / région.

Documentation de la qualité des données (recommandation ADEME) : chaque ligne de calcul doit être assortie d'un niveau de qualité sur 3 paliers :

  • Élevée : donnée mesurée ou facturée, EF spécifique au fournisseur.
  • Moyenne : donnée mesurée mais EF générique (Base Empreinte).
  • Faible : donnée estimée par extrapolation ou ratio monétaire (EXIOBASE).

Cette traçabilité est exigée par l'arrêté du 14 novembre 2022 (méthode BEGES) et par les ESRS E1 §50 pour la CSRD. Documenter la qualité permet aussi d'identifier les priorités de montée en précision pour les exercices suivants.

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Outils, durée et difficultés récurrentes

Trois familles d'outils dominent le marché en 2026 :

  • Tableurs (Excel / Google Sheets) : adaptés aux petits BEGES (PME, premier exercice). L'ADEME publie gratuitement le Bilan Carbone® version Excel ABC (version 9 en cours), avec base de facteurs d'émission intégrée. Coût : 0 €. Inconvénient : la mise à jour annuelle devient lourde.
  • Plateformes SaaS dédiées : Carbo, Sami, Greenly, Sweep, Toovalu, Genesis, Watershed, Persefoni, Plan A. Automatisation de la collecte (connecteurs ERP, comptabilité, voyage), calcul automatisé, dashboards de pilotage, reporting CSRD intégré. Coût : 5 000 à 50 000 € / an selon la taille de l'entreprise et le niveau de service. Le marché s'est structuré rapidement depuis 2022.
  • Cabinets de conseil : EY, KPMG, Deloitte, PwC, Carbone 4, BL évolution, Ekodev — prestation complète avec experts ingénieurs énergie/carbone. Coût : 30 000 à 200 000 € par exercice.

Durée typique de la collecte : 2 à 6 semaines pour une entreprise structurée disposant déjà d'un ERP propre et d'un système qualité énergie. Compter 3 à 6 mois pour un premier exercice ou si les données sont dispersées entre filiales, ERP hétérogènes, sites multiples.

Difficultés fréquentes qui ralentissent la collecte :

  • Achats payés via cartes bancaires d'entreprise ou notes de frais (« hors compta analytique ») — souvent 5 à 15 % du volume achat manquant.
  • Intérim et sous-traitance : rémunérations qui sortent du SIRH classique, à reconstituer via comptabilité fournisseur.
  • Périmètres multi-sociétés ou multi-pays sans consolidation analytique préalable.
  • Scope 3 catégories 1 et 11 (« Use of sold products ») systématiquement sous-évaluées les premières années — la précision se gagne sur 2-3 exercices.
  • Données salariés à distance et hybrides post-COVID : modèle des déplacements DT à revoir tous les 18 mois.
Workflow type d'une collecte BEGES sur 8 semaines
S1-2
Cadrage
Note méthodo, périmètre, RACI, choix outil
S3-4
Scope 1+2
Factures énergie, flotte, fluides, OPERAT
S5-6
Scope 3
Extraction achats, enquête DT, voyages pro
S7-8
Contrôle qualité
Reconciliations, qualité données, validation

Compter 3 à 6 mois pour un premier exercice ou un groupe multi-sites complexe.

À retenir
  • Scope 1 : factures gaz / fioul (EF gaz 0,184 kg/kWh), flotte (gasoil 2,49 kg/L), fluides frigos pondérés par leur PRG (R410A = 2 088). Précision élevée.
  • Scope 2 : factures électricité (Enedis / fournisseur), réseau chaleur, plateforme OPERAT pour le tertiaire. Double reporting location-based (mix réseau) et market-based (contrat PPA / GO).
  • Scope 3 achats (cat. 1) : extraction compta × Base Empreinte ADEME / EXIOBASE en kg/€. Précision faible (incertitude 50-80 %), à compléter par enquête fournisseurs + PCF + CDP Supply Chain pour le top 20 %.
  • Déplacements DT (cat. 7) : enquête salariés obligatoire dans le cadre du Plan de Mobilité Employeur (article L1214-8-2 Code transports, > 50 salariés). Taux réponse cible 30-60 %, extrapolation par CSP.
  • Outils : tableur ABC ADEME (gratuit), SaaS dédiées Carbo / Sami / Greenly / Watershed (5-50 k€/an), cabinets conseil (30-200 k€). Durée typique 2-6 semaines, 3-6 mois si premier exercice.
  • Qualité des données : 3 niveaux ADEME (élevée / moyenne / faible) — exigence de l'arrêté du 14 nov 2022 et des ESRS E1 §50. Documenter chaque ligne pour audit.
Sommaire de la formation