Bilan Carbone / BEGES

Bilan Carbone, BEGES & CSRD

Module 4 : CSRD et reporting durabilité

Module 4 : CSRD & ESRS 25 min de lecture

4.3 Double matérialité, audit et gouvernance

Concept central défini par ESRS 1, la double matérialité combine deux dimensions — impact de l'entreprise sur le monde, conséquences financières des enjeux ESG sur l'entreprise. C'est la première fois qu'un cadre obligatoire impose les deux ensemble, alors que la NFRD se limitait à l'impact et l'IFRS Sustainability au financier. Couplé à un audit externe par CAC ou OTI accrédité COFRAC et à des exigences de gouvernance renforcées, ce dispositif transforme la nature même du reporting durabilité.

La double matérialité en deux flèches
Matérialité d'impact (inside-out)
Impacts de l'entreprise sur l'environnement et la société
Émissions GES, pollution, conditions de travail fournisseurs, déforestation chaîne d'approvisionnement. Scoring : sévérité × ampleur × portée × probabilité × irréversibilité.
Matérialité financière (outside-in)
Risques et opportunités financières liés aux enjeux ESG
Inondation usine, taxe carbone CBAM, prix du gaz, opportunité marché VE, innovation bas-carbone. Scoring : probabilité × magnitude financière sur 5 ans.

Un enjeu est matériel si l'une OU l'autre dimension dépasse le seuil. Source : ESRS 1 §3 · IG MA1 EFRAG (mai 2024)

1

Pourquoi la « double » matérialité change la donne

Le concept de matérialité — emprunté à l'audit financier (norme ISA 320) — désigne le seuil au-delà duquel une information devient « significative » pour le destinataire du rapport. En reporting durabilité, deux écoles s'affrontaient avant la CSRD. L'école « impact », portée par GRI (Global Reporting Initiative) et l'ancienne NFRD, considérait que le reporting doit décrire les conséquences de l'entreprise sur le monde — intérêt principal : parties prenantes (salariés, riverains, ONG, citoyens). L'école « financière », portée par SASB (Sustainability Accounting Standards Board) et l'IFRS Sustainability Disclosure Standard (S1/S2 publiés par l'ISSB en juin 2023), considère que le reporting doit décrire les conséquences ESG sur la valeur de l'entreprise — intérêt principal : investisseurs.

La CSRD tranche en imposant les deux. Un enjeu est matériel s'il dépasse le seuil sur au moins l'une des deux dimensions — impact OU financière. C'est explicitement formulé par ESRS 1 §3 et précisé dans le standard d'application IG MA1 publié par l'EFRAG en mai 2024. Conséquence pratique : un enjeu peut être matériel parce qu'il pèse sur la planète sans peser sur le compte de résultat (ex. émissions GES d'une activité subventionnée), ou matériel financièrement sans impact externe direct (ex. risque physique d'inondation d'une usine isolée).

Cette ambition crée des défis méthodologiques : (a) parties prenantes à consulter (ONG locales, syndicats, communautés autochtones), (b) horizon temporel à fixer (court < 1 an, moyen 1-5 ans, long > 5 ans), (c) seuils de matérialité à calibrer (1 % des émissions ? 5 % du résultat ? 10 %), (d) traitement des incertitudes scientifiques (biodiversité, risques climatiques tail-risk). L'EFRAG a publié en mai 2024 deux Implementation Guidance — IG MA1 (Matérialité) et IG ChVal (Chaîne de valeur) — pour fournir une méthodologie de référence non contraignante.

Le premier contentieux européen attendu portera vraisemblablement sur l'exclusion par certains émetteurs de l'enjeu « biodiversité » ou « droits humains chaîne de valeur » au motif d'une matrice de matérialité limitée. Plusieurs ONG (Reclaim Finance, ClientEarth, Sherpa) ont déjà annoncé des actions judiciaires à venir contre des cas emblématiques de la vague 1.

2

Méthodologie en 5 étapes pour construire la matrice

Le standard d'application IG MA1 publié par l'EFRAG en mai 2024 propose une méthodologie en 5 étapes — non contraignante mais largement adoptée par les cabinets et les premiers émetteurs vague 1.

Étape 1 — Cartographier les enjeux candidats. Lister tous les enjeux pertinents pour le secteur en croisant : les sujets thématiques ESRS (E1 à G1), les benchmarks sectoriels (SASB, GRI, MSCI, Sustainalytics), les enjeux remontés par les peer reports et les analystes ESG, les enjeux spécifiques à l'entreprise (incidents passés, contentieux, plaintes). On obtient typiquement une liste de 25 à 50 enjeux candidats.

Étape 2 — Consultation des parties prenantes. Identifier les parties prenantes (salariés via CSE, syndicats, fournisseurs principaux, clients clés, riverains, ONG sectorielles, investisseurs, régulateurs, autorités locales) et les consulter par questionnaire, ateliers ou interviews. La CSRD impose une consultation effective, traçable, dont la méthode est documentée. La diversité des parties prenantes consultées est l'un des points scrutés par les auditeurs.

Étape 3 — Scoring matérialité d'impact. Pour chaque enjeu, évaluer 5 paramètres selon ESRS 1 et IG MA1 : sévérité de l'impact (gravité pour la cible), ampleur (nombre de personnes ou de surfaces touchées), portée (étendue géographique ou démographique), probabilité d'occurrence, irréversibilité (caractère récupérable ou définitif). Multiplication ou somme pondérée selon la méthode interne, avec seuil documenté.

Étape 4 — Scoring matérialité financière. Pour chaque enjeu, évaluer la probabilité d'occurrence et la magnitude financière sur un horizon 5 ans (impact EBITDA, CapEx, free cash flow, valorisation). Les méthodes les plus avancées utilisent des analyses de scénarios climatiques (NGFS, IEA NZE) pour quantifier les risques physiques et de transition. Étape 5 — Matrice double-axe seuil. Représentation graphique avec impact en abscisse et financier en ordonnée, seuils horizontaux et verticaux délimitant les enjeux « matériels » qui activent les normes thématiques. Documentation et validation par le comité ESG et le conseil.

3

Audit externe : du « limited » au « reasonable » assurance

L'article L820-1-1 du Code de commerce, créé par l'ordonnance 2023-1142, impose un audit externe obligatoire de l'état durabilité. La directive 2006/43/CE révisée fixe le cadre européen. Deux profils peuvent intervenir : (1) le commissaire aux comptes déjà en charge de l'audit financier de l'entité, qui doit pour cela être habilité spécifiquement sur la durabilité (formation continue obligatoire, examen H3C) ; (2) un OTI (Organisme Tiers Indépendant) accrédité par le COFRAC selon la norme NF EN ISO/IEC 17029 sur la vérification ESG.

Le niveau d'assurance évolue dans le temps. Phase 1 (exercices 2024 à 2027) : assurance limitée (limited assurance, équivalent à un examen, formulation négative « rien n'indique que les informations comportent des anomalies significatives »). Cette phase 1 demande au vérificateur de réaliser des tests d'analyse, des entretiens, des contrôles ciblés, mais pas un audit exhaustif. Phase 2 (exercice 2028 et suivants) : assurance raisonnable (reasonable assurance, équivalent audit financier classique, formulation positive « les informations sont conformes aux ESRS dans tous leurs aspects significatifs »). Tests substantifs étendus, contrôles internes systématiques, échantillonnage statistique.

Les standards d'audit applicables sont : (a) ISAE 3000 (International Standard on Assurance Engagements) publié par l'IAASB, utilisé en attendant un standard européen dédié ; (b) ISSA 5000 (International Standard for Sustainability Assurance) en cours d'adoption finale par l'IAASB (vote attendu 2024-2025) — standard international consolidé spécifique durabilité ; (c) à terme un standard européen dédié ESSAS (European Sustainability Assurance Standard) en cours d'élaboration par la Commission, publication prévue 2026.

Le marché des auditeurs se structure rapidement : les Big 4 (Deloitte, EY, KPMG, PwC) capturent l'essentiel des mandats CSRD via leurs entités CAC, suivis de Mazars, Forvis Mazars, BDO, Grant Thornton. Coût d'audit : +10 % à +20 % sur le coût d'audit financier traditionnel selon les premières remontées (étude Compagnie Nationale des Commissaires aux Comptes janvier 2025). Pour une grande entreprise, cela représente plusieurs centaines de milliers d'euros annuels. Les OTI accrédités COFRAC restent minoritaires en parts de marché mais sont prisés sur les sujets sectoriels pointus (biodiversité, droits humains complexes).

— Publicité —
4

Gouvernance durabilité : le conseil et les comités

La norme ESRS 2 impose des exigences précises sur la gouvernance des sujets de durabilité, contrôlées par l'auditeur. Premier niveau : le conseil d'administration ou le directoire doit intégrer les sujets de durabilité dans ses délibérations. La pratique recommandée est d'au moins quatre points ESG inscrits à l'ordre du jour par an, avec délibérations tracées dans les procès-verbaux. La composition du conseil doit inclure une expertise durabilité (administrateur formé, ancien dirigeant ESG, profil scientifique climat ou biodiversité).

Deuxième niveau : la création d'un comité d'éthique, RSE ou durabilité du conseil est fortement recommandée par les codes Afep-Medef et Middlenext. En pratique, plus de 80 % des sociétés du CAC 40 ont créé un tel comité en 2024 (étude IFA-Capgemini). Ce comité prépare les délibérations du conseil sur la matérialité, le plan de transition, les KPI, la rémunération des dirigeants associée aux cibles ESG.

Troisième niveau : le lien entre rémunération variable des dirigeants et atteinte des cibles ESG. Pratique présente dans 70 % des CAC 40 en 2024 (étude Egon Zehnder) avec une part typique de 10 à 20 % du variable conditionné à des critères durabilité — émissions CO2, parité, satisfaction salariés, sécurité. La CSRD impose la publication de ces critères et de leur pondération dans le rapport durabilité (datapoint ESRS 2 GOV-3).

Quatrième niveau : le devoir de diligence raisonnable (due diligence) sur les droits humains et l'environnement, exigence portée par l'ESRS S2 mais surtout par la directive CSDDD 2024/1760 (Corporate Sustainability Due Diligence Directive) adoptée en juin 2024 et transposable en droit national d'ici juillet 2026. La CSDDD vise les grandes entreprises > 1 000 salariés et > 450 M€ CA (seuils relevés à 5 000 sal. et 1,5 Md€ CA lors du trilogue final), et impose : identification des risques sur la chaîne de valeur amont et aval, plan d'action de prévention et d'atténuation, mécanisme de plainte accessible, reporting annuel, sanctions civiles pour les victimes. La CSDDD complète la loi française pionnière sur le devoir de vigilance n° 2017-399 du 27 mars 2017.

5

Interaction CSRD — Taxonomie — SFDR : la trilogie investisseurs

La CSRD n'est pas un document que l'on lit pour soi : c'est une source unique alimentant l'écosystème financier européen. Trois textes complémentaires forment la « trilogie » qui structure le marché. Premier texte : le règlement Taxonomie 2020/852 du 18 juin 2020 qui définit ce qu'est une activité « durable » selon 6 objectifs environnementaux — atténuation du changement climatique, adaptation, eau et ressources marines, économie circulaire, prévention de la pollution, biodiversité et écosystèmes. Les critères techniques de contribution substantielle et de DNSH (Do No Significant Harm) sont précisés par des actes délégués (climat juin 2021, autres objectifs juin 2023).

L'entreprise doit publier dans son rapport durabilité trois KPI taxonomie : (a) part du chiffre d'affaires issu d'activités alignées, (b) part des CapEx (dépenses d'investissement) alignés, (c) part des OpEx (dépenses d'exploitation) alignés. Trois colonnes : éligible (activité couverte par la taxonomie), aligné (respecte tous les critères), non aligné. Ces chiffres sont scrutés par les fonds verts et les obligations vertes (green bonds) qui doivent respecter des ratios minimums alignés taxonomie pour pouvoir afficher l'étiquette « durable ».

Deuxième texte : le règlement SFDR 2019/2088 du 27 novembre 2019 (Sustainable Finance Disclosure Regulation) qui impose aux acteurs financiers (gestionnaires d'actifs, sociétés de gestion, assureurs, conseillers en investissement) de publier des informations ESG sur leurs produits financiers : article 6 (intégration des risques de durabilité), article 8 (produits « light green » qui promeuvent des caractéristiques environnementales ou sociales), article 9 (produits « dark green » à objectif d'investissement durable). SFDR niveau 2 (règlement délégué 2022/1288) précise les indicateurs PAI (Principal Adverse Impacts) que les gestionnaires doivent surveiller : émissions de leurs participations, exposition fossiles, controverses droits humains, etc.

Troisième texte : la CSDDD 2024/1760 déjà évoquée, qui ferme la boucle en imposant aux entreprises non seulement de publier les risques mais aussi d'agir pour les prévenir et atténuer. Le tout est complété par d'autres briques sectorielles : CBAM 2023/956 (mécanisme d'ajustement carbone aux frontières), règlement EUDR 2023/1115 (déforestation importée), règlement déchets de batteries 2023/1542, règlement écodesign produits durables 2024/1781 (ESPR). L'entreprise vit désormais dans un écosystème normatif intégré dont la pierre angulaire est l'État durabilité CSRD.

— Publicité —
6

Matrice des acteurs : qui fait quoi dans le dispositif CSRD ?

Le projet CSRD mobilise toute la chaîne de gouvernance et de contrôle. Voici la matrice de responsabilité tirée des bonnes pratiques observées dans la vague 1 (2024-2025) :

Acteur Mission CSRD Cadrage légal
Conseil d'administrationValidation matrice de matérialité, plan de transition, KPIESRS 2 GOV-1, code Afep-Medef
Comité RSE / éthique du CAPréparation délibérations, suivi performance ESGCode Afep-Medef art. 17 (recommandé)
Direction généraleSponsorship projet, arbitrages, allocation ressourcesL233-28-4 Code commerce
Directeur Développement Durable / RSEPilotage projet, collecte datapoints, rédaction
DAF / contrôle internePérimètre conso, ITGC, qualité des donnéesAlignement périmètre L233-16
Commissaire aux comptesAudit durabilité (limité 2024-2027, raisonnable dès 2028)L820-1-1 Code commerce, ISAE 3000 / ISSA 5000
OTI accrédité COFRACAlternative au CAC pour vérificationNF EN ISO/IEC 17029
AMF (entités cotées)Contrôle qualité, sanctions, recommandationsL621-15 Code monétaire

L'absence d'un seul de ces maillons (typiquement : sponsorship faible du conseil, ou DAF non impliqué dans la qualité des données) est souvent à l'origine des non-conformités détectées par les auditeurs lors de la vague 1. Le tone at the top est aussi déterminant que les outils SaaS de collecte.

Les 6 maillons indispensables d'un projet CSRD
Conseil & comité RSE
Validation matérialité, plan de transition
Direction générale
Sponsor projet, arbitrages
Direction RSE
Pilotage opérationnel datapoints
DAF & contrôle interne
Périmètre, ITGC, qualité données
CAC / OTI
Audit limité puis raisonnable
AMF (cotées)
Supervision et sanctions
À retenir
  • Double matérialité = concept central défini par ESRS 1 §3 et IG MA1 EFRAG (mai 2024). Combine matérialité d'impact (inside-out) ET matérialité financière (outside-in). Un enjeu est matériel si l'une OU l'autre dépasse le seuil — rupture vs NFRD (impact seul) et IFRS (financier seul).
  • Méthodologie en 5 étapes : cartographie enjeux, consultation parties prenantes, scoring impact (sévérité × ampleur × portée × probabilité × irréversibilité), scoring financier (probabilité × magnitude EBITDA 5 ans), matrice double-axe avec seuil.
  • Audit externe obligatoire (article L820-1-1 Code commerce) par commissaire aux comptes ou OTI accrédité COFRAC (norme NF EN ISO/IEC 17029). Niveau d'assurance : limité 2024-2027 (ISAE 3000), raisonnable à partir de 2028 (vers ISSA 5000 et ESSAS européen).
  • Gouvernance ESRS 2 : 4 réunions ESG/an du conseil, comité RSE (présent dans 80 % CAC 40), lien rémunération variable et cibles ESG (70 % CAC 40, 10-20 % du variable). Coût audit : +10-20 % vs audit financier classique.
  • CSDDD 2024/1760 adoptée juin 2024, transposition juillet 2026, vise > 1 000 sal et > 450 M€ CA. Renforce le devoir de vigilance, complète la loi française 2017-399. Sanctions civiles pour victimes.
  • Trilogie investisseurs : CSRD (information) + Taxonomie UE 2020/852 (6 objectifs, 3 KPI CA/CapEx/OpEx) + SFDR 2019/2088 (PAI gestionnaires, articles 6/8/9). La CSRD devient la source unique alimentant tout l'écosystème financier européen.
Sommaire de la formation