Module 1 : Cadre et fondamentaux PSSM · Sommaire complet
1.2 Santé mentale en France : chiffres et enjeux
Avant d'apprendre à intervenir, il faut mesurer l'ampleur du phénomène. Environ 1 Français sur 5 est concerné par un trouble psychique chaque année et 1 sur 3 au cours de sa vie — ordres de grandeur retenus par Santé publique France et la Drees. L'OCDE estimait en 2018 le coût économique total pour la France à environ 80 milliards d'euros par an, soit 3,7 % du PIB. Ce chapitre dresse le panorama chiffré et les enjeux d'accès aux soins qui légitiment le déploiement des PSSM — avec les sources de chaque donnée, car beaucoup de chiffres circulent sans origine identifiable.
Ordres de grandeur des prévalences vie entière (population française)
Ordres de grandeur issus des enquêtes en population générale et des synthèses épidémiologiques françaises. Ces prévalences varient selon les études et les définitions diagnostiques retenues : elles servent à situer la fréquence relative des troubles, pas à produire un décompte exact.
Un Français sur cinq concerné chaque année
Les repères utilisés en France proviennent des baromètres santé de Santé publique France, des travaux de la Drees (Direction de la recherche, des études, de l'évaluation et des statistiques), des cohortes épidémiologiques de l'Inserm et des comparaisons internationales de l'OCDE.
Environ 1 Français sur 5 est concerné chaque année par un trouble psychique, tous troubles confondus (humeur, anxiété, addiction, psychose, TCA), et 1 sur 3 au cours de sa vie. Ces ordres de grandeur sont stables dans les enquêtes en population générale, avec une aggravation documentée des troubles anxio-dépressifs depuis la pandémie (cf. zone 3).
Décomposition par type de trouble — prévalence vie entière, ordres de grandeur convergents des enquêtes françaises et européennes (définitions CIM-11 / DSM-5) :
- Troubles anxieux 21 % — la famille la plus fréquente. Inclut le TAG (trouble anxieux généralisé), le trouble panique, la phobie sociale, l'agoraphobie, les phobies spécifiques, le TOC (trouble obsessionnel compulsif), le PTSD (état de stress post-traumatique).
- Dépression majeure 17 % vie entière, dont 6 % dans les 12 derniers mois. Légère prédominance féminine (rapport 2:1 environ).
- Addiction à l'alcool 8 %, dont 3 % de dépendance sévère.
- Troubles bipolaires 1-2 % (type I + type II ; jusqu'à 4 % en spectre élargi).
- Schizophrénie 0,7 %, soit de l'ordre de 500 000 personnes en France ; émergence typique 18-25 ans.
- Troubles du comportement alimentaire (TCA) 1-3 % — anorexie mentale, boulimie, hyperphagie boulimique ; forte prédominance féminine adolescente.
Ces troubles se cumulent fréquemment : la comorbidité dépression + anxiété concerne 60 % des dépressions ; dépression + addiction 30 %. Le secouriste PSSM doit donc s'attendre à des tableaux mixtes plutôt qu'à des cas « purs ».
Suicide : 9 200 décès en 2022, deuxième cause de mortalité des 15-24 ans
Le suicide reste un enjeu de santé publique majeur en France. Selon l'Observatoire national du suicide (ONS, 6e rapport publié en février 2025) et la Drees :
9 200 décès par suicide en 2022 et 8 676 en 2023, soit une baisse d'environ 4 % entre les deux années. Le taux de mortalité par suicide s'établissait à 13,4 pour 100 000 habitants en 2022, avec de fortes disparités régionales. Le suicide est la deuxième cause de mortalité chez les 15-24 ans, après les accidents.
Les tentatives de suicide sont estimées entre 190 000 et 280 000 pour l'année 2021, environ 58 % d'entre elles donnant lieu à un passage aux urgences (estimation à partir du Baromètre santé de Santé publique France, citée dans le 6e rapport de l'ONS).
Répartition par sexe : la mortalité par suicide est nettement plus élevée chez les hommes (de l'ordre de trois hommes pour une femme), qui recourent à des moyens plus létaux, tandis que les tentatives sont plus fréquentes chez les femmes. Cette inversion est retrouvée dans la quasi-totalité des pays. L'ONS souligne par ailleurs la situation préoccupante des personnes de plus de 85 ans et des jeunes femmes.
Le 3114, numéro national de prévention du suicide, a été ouvert le 1er octobre 2021. Gratuit, accessible 24h/24 et 7j/7, il est décroché par des infirmiers et psychologues spécifiquement formés, dans des centres de réponse régionaux adossés à des établissements de santé. Près de 700 000 appels avaient été reçus au niveau national fin 2024. Le secouriste PSSM doit le connaître par cœur (cf. module 4 sur la crise suicidaire).
Facteurs de risque suicidaire dans la population générale : trouble psychique non traité (au premier rang la dépression caractérisée), addictions, antécédents personnels ou familiaux de tentative, isolement, deuil, perte d'emploi, séparation, événement humiliant, douleur chronique, accès à un moyen létal. Le secouriste PSSM repère ces facteurs sans poser de diagnostic ; il interroge directement sur les idées suicidaires — l'idée reçue selon laquelle « en parler donne l'idée » est contredite par la littérature (revue Dazzi et coll., Psychological Medicine, 2014).
Post-COVID et entreprise : aggravation marquée
Évolution depuis la pandémie — les enquêtes CoviPrev de Santé publique France ont documenté, à partir de 2020, une hausse marquée et durable des états dépressifs et anxieux en population générale par rapport aux niveaux d'avant-pandémie. La dégradation a été particulièrement nette chez les 18-24 ans, chez les femmes et chez les personnes en difficulté financière. Cet effet ne s'est résorbé que partiellement les années suivantes.
Le secouriste PSSM en entreprise n'a pas besoin de mémoriser un pourcentage précis : retenir que la souffrance psychique au travail est fréquente, qu'elle a augmenté et qu'elle est très largement sous-déclarée suffit à justifier une posture de vigilance.
Attention aux chiffres « entreprise » qui circulent
Les pourcentages de salariés « en détresse psychologique » ou « en burn-out » les plus repris viennent de baromètres déclaratifs réalisés par des cabinets privés, pas de statistiques publiques. Le plus cité est le baromètre OpinionWay pour Empreinte Humaine : en mars 2022, 13 % des salariés interrogés se déclaraient en burn-out sévère, ce qui, rapporté à la population active, a donné le chiffre de 2,5 millions de salariés largement diffusé — souvent attribué à tort à l'Anact ou à la Dares.
Ces enquêtes mesurent un ressenti déclaré, avec des échantillons et des questions qui varient d'une vague à l'autre. Elles sont utiles pour suivre une tendance, pas pour établir une prévalence clinique. Côté données publiques, l'enquête Conditions de travail et risques psychosociaux de la Dares et de l'Insee, relancée en 2024, doit livrer des résultats détaillés à partir de 2026.
Burn-out (syndrome d'épuisement professionnel) — il ne fait l'objet d'aucun tableau de maladies professionnelles en France : sa reconnaissance passe par la voie hors tableau, devant le CRRMP (Comité régional de reconnaissance des maladies professionnelles), qui suppose une incapacité permanente prévisible d'au moins 25 % — condition rarement remplie. Le burn-out figure en revanche dans la CIM-11 de l'OMS, entrée en vigueur le 1er janvier 2022, non comme une maladie mais comme un phénomène lié au travail pouvant motiver un recours aux services de santé.
Pour aller plus loin : notre test d'épuisement professionnel et l'article burn-out et travail posté : la procédure de reconnaissance.
Coût économique : ce que disent réellement les estimations
Le chiffre de « 100 milliards d'euros par an » est très répandu mais ne correspond à aucune publication identifiable de l'OCDE. Trois estimations, aux périmètres différents, sont en revanche traçables.
(1) L'estimation OCDE (2018). Dans Health at a Glance: Europe 2018, l'OCDE et la Commission européenne évaluent le coût total des troubles de santé mentale à environ 80 milliards d'euros par an pour la France, soit 3,7 % du PIB — et plus de 4 % du PIB à l'échelle de l'Union européenne. Ce total agrège trois blocs : les dépenses de soins directes, les pertes liées à un taux d'emploi et à une productivité plus faibles, et les dépenses de protection sociale.
(2) L'estimation « actifs » (2025). Une étude publiée en 2025 chiffre à près de 25 milliards d'euros par an le coût des troubles mentaux chez les seuls actifs, pour 3,4 millions de personnes concernées en 2022 — répartis entre 14,8 Mds € pour l'Assurance Maladie, 7,6 Mds € pour les employeurs et 2,3 Mds € pour les organismes complémentaires. C'est le périmètre le plus pertinent pour une démarche d'entreprise.
(3) Les estimations « coût social global » plus larges, qui incluent la perte de qualité de vie valorisée monétairement, aboutissent à des chiffres supérieurs (de l'ordre de 100 à 110 milliards d'euros). Ce sont ces travaux, et non un rapport de l'OCDE, qui sont à l'origine du chiffre le plus cité.
À retenir sur la méthode : ces trois chiffres ne sont pas contradictoires, ils ne mesurent simplement pas la même chose. Citer un montant sans préciser son périmètre et son année, c'est s'exposer à être contredit — et perdre en crédibilité devant un comité de direction.
Sur le retour sur investissement de la prévention, la référence la plus solide est l'étude de Chisholm et coll. publiée dans The Lancet Psychiatry en 2016, conduite avec l'OMS : elle estime qu'un dollar investi dans l'extension du traitement de la dépression et de l'anxiété produit environ quatre dollars de gains en santé et en capacité de travail, à l'échelle de la population. C'est un résultat de santé publique, pas un ratio garanti au niveau d'une entreprise : il ne faut pas le présenter comme le « ROI du PSSM ».
Stigmatisation et accès aux soins dégradé
La stigmatisation reste forte en France. Les enquêtes d'opinion successives montrent qu'une large part de la population associe encore la schizophrénie à la dangerosité. La réalité épidémiologique est très différente : les personnes vivant avec un trouble psychique sévère sont davantage victimes de violences qu'elles n'en commettent, et la surreprésentation des actes violents, quand elle est observée, est principalement liée à la comorbidité avec des addictions et à l'absence de traitement, non au diagnostic en lui-même.
La conséquence pratique est un retard massif au recours aux soins : la peur du regard social, professionnel ou familial repousse la première consultation de plusieurs années pour beaucoup de troubles anxieux et dépressifs. Pour les troubles psychotiques, ce retard porte un nom — la DUP, durée de psychose non traitée — et constitue un déterminant reconnu du pronostic à long terme.
L'accès aux soins est dégradé. Les délais d'obtention d'un premier rendez-vous en CMP (Centre médico-psychologique, structure publique de secteur, gratuite) vont de quelques semaines à plusieurs mois selon les territoires, et les délais en psychiatrie libérale sont eux aussi longs. La démographie des psychiatres est défavorable, avec une pyramide des âges vieillissante et des inégalités territoriales marquées. Le tarif libre des psychologues en ville constitue un frein supplémentaire hors dispositifs de prise en charge.
Dispositif public à connaître : « Mon soutien psy » (anciennement MonPsy, lancé en avril 2022) : jusqu'à 12 séances par an chez un psychologue partenaire, à 50 € la séance, prises en charge à 60 % par l'Assurance Maladie et le solde par la complémentaire santé. Depuis 2025, l'adressage par un médecin n'est plus nécessaire : la personne prend directement rendez-vous avec un psychologue inscrit à l'annuaire d'ameli.fr. Les dépassements d'honoraires sont interdits dans ce cadre. C'est aujourd'hui l'orientation la plus concrète qu'un secouriste PSSM puisse proposer.
Tissu associatif. L'Unafam (Union nationale de familles et amis de personnes malades et/ou handicapées psychiques, créée en 1963) accompagne l'entourage et dispose d'antennes dans tous les départements ; la Fondation FondaMental porte la recherche sur les maladies psychiques ; Santé Mentale France fédère des associations gestionnaires ; SOS Amitié et SOS Suicide Phénix assurent des lignes d'écoute. Ces structures sont des relais d'orientation essentiels pour le secouriste (cf. module 3).
Pourquoi les PSSM répondent à ces enjeux
La combinaison des constats précédents — prévalence élevée, dégradation depuis la pandémie, délais d'accès aux CMP et à la psychiatrie, stigmatisation persistante, coût économique de plusieurs dizaines de milliards d'euros — fait apparaître un point simple : les professionnels de santé ne peuvent pas assurer seuls le repérage. Une partie du repérage et du soutien initial doit se déplacer vers l'entourage et le milieu de vie.
Les PSSM apportent trois réponses opérationnelles à ces enjeux :
(1) Réduire le délai de repérage. Un collègue, un proche, un encadrant formé repère les premiers signes (humeur, retrait, propos inquiétants) bien avant qu'une consultation ne soit envisagée. Raccourcir la durée pendant laquelle un trouble évolue sans soin est un objectif largement partagé en psychiatrie, particulièrement pour les troubles psychotiques débutants.
(2) Faciliter l'orientation effective. Le secouriste connaît les ressources locales et nationales (médecin traitant, médecin du travail, CMP, 3114, Mon soutien psy, associations) et accompagne la personne vers elles. Le passage d'une information générale à une orientation concrète et nommée est ce qui distingue une conversation bienveillante d'un premier secours utile.
(3) Lutter contre la stigmatisation. C'est l'effet le mieux documenté de la formation : la revue Cochrane de 2023 retrouve une amélioration de la littératie en santé mentale et une réduction des attitudes stigmatisantes chez les personnes formées. En revanche, l'amélioration de la santé mentale des personnes aidées n'est pas démontrée à ce stade — le PSSM doit donc être présenté comme un dispositif de repérage et d'orientation, pas comme un traitement.
Trois estimations du coût, trois périmètres différents
| Estimation | Périmètre | Source et année |
|---|---|---|
| ≈ 80 Mds €/an 3,7 % du PIB | Coût total des troubles de santé mentale : soins, pertes d'emploi et de productivité, dépenses de protection sociale | OCDE / Commission européenne, Health at a Glance: Europe, 2018 |
| ≈ 25 Mds €/an | Troubles mentaux des actifs seulement (3,4 M de personnes), dont 14,8 Mds € Assurance Maladie et 7,6 Mds € employeurs | Étude publiée en 2025, données 2022 |
| 100 à 110 Mds €/an | Coût social global, incluant la valorisation monétaire de la perte de qualité de vie | Travaux académiques sur le coût social des troubles mentaux |
Toujours préciser le périmètre et l'année : le chiffre de « 100 milliards selon l'OCDE » mélange deux sources distinctes.
Sources
- Drees — Observatoire national du suicide, 6e rapport (février 2025) : décès et tentatives de suicide.
- Santé publique France — baromètres santé, enquêtes CoviPrev, données sur les états dépressifs.
- OCDE / Commission européenne, Health at a Glance: Europe 2018 — coût des troubles de santé mentale.
- Chisholm D. et coll., Scaling-up treatment of depression and anxiety: a global return on investment analysis, The Lancet Psychiatry, 2016.
- ameli.fr — dispositif « Mon soutien psy » : séances, tarif, prise en charge.
À retenir
- Environ 1 Français sur 5 est concerné par un trouble psychique chaque année, 1 sur 3 au cours de sa vie (Santé publique France, Drees).
- Ordres de grandeur des prévalences vie entière : anxiété ≈ 21 %, dépression ≈ 17 %, addiction alcool ≈ 8 %, bipolaire 1-2 %, schizophrénie 0,7 %, TCA 1-3 % — à citer comme ordres de grandeur, pas comme mesures exactes.
- Suicide : 9 200 décès en 2022, 8 676 en 2023, deuxième cause de mortalité chez les 15-24 ans. Tentatives estimées entre 190 000 et 280 000 (ONS, 6e rapport, février 2025). Numéro national 3114, ouvert le 1er octobre 2021, gratuit 24/7, ≈ 700 000 appels reçus fin 2024.
- En entreprise : les pourcentages les plus cités (détresse psychologique, burn-out sévère) viennent de baromètres déclaratifs privés, souvent mal attribués — le chiffre de 2,5 M de salariés en burn-out sévère vient d'OpinionWay / Empreinte Humaine (mars 2022), pas de l'Anact.
- Coût : ≈ 80 Mds €/an, soit 3,7 % du PIB (OCDE, 2018, coût total) ; ≈ 25 Mds €/an pour les seuls actifs (étude 2025, données 2022). Le « 100 Mds selon l'OCDE » est un amalgame de deux sources.
- Burn-out : aucun tableau de maladies professionnelles, reconnaissance hors tableau via le CRRMP avec IPP ≥ 25 %. Présent dans la CIM-11 (2022) comme phénomène lié au travail, pas comme maladie.
- Orientation concrète à connaître : Mon soutien psy — 12 séances/an, 50 € la séance, 60 % Assurance Maladie, sans adressage médical depuis 2025.