Module 4 : Crises et urgences · Sommaire complet
4.1 Idées suicidaires et crise suicidaire (RUD)
La France a enregistré 9 200 décès par suicide en 2022 et 8 676 en 2023, pour un nombre de tentatives estimé entre 190 000 et 280 000 par an (Observatoire national du suicide, 6e rapport, février 2025). Le suicide est la 2e cause de mortalité chez les 15-24 ans. Ce chapitre détaille l'échelle RUD (Risque — Urgence — Dangerosité), la conduite du secouriste PSSM, le rôle du 3114 (numéro national gratuit 24/7, ouvert le 1er octobre 2021), le dispositif de recontact VigilanS et les implications juridiques en milieu de travail.
Pyramide de la crise suicidaire — du signal faible au passage à l'acte
Phases 1-2 : intervention PSSM possible. Phases 3-5 : urgence médicale — 15 SAMU ou 3114.
Épidémiologie du suicide en France
Selon l'Observatoire national du suicide (ONS, 6e rapport, février 2025) et la Drees, la France a enregistré 9 200 décès par suicide en 2022 — soit un taux de 13,4 pour 100 000 habitants — et 8 676 en 2023, en baisse d'environ 4 %. Le nombre de tentatives de suicide est estimé entre 190 000 et 280 000 pour 2021, dont environ 58 % donnent lieu à un passage aux urgences.
La mortalité par suicide est nettement plus élevée chez les hommes, qui recourent à des moyens plus létaux, alors que les tentatives sont plus fréquentes chez les femmes. Cette inversion est retrouvée dans la quasi-totalité des pays.
Le suicide est la 2e cause de mortalité chez les 15-24 ans, après les accidents. En valeur absolue, les taux les plus élevés concernent toutefois les âges avancés : l'ONS souligne la situation particulièrement préoccupante des personnes de plus de 85 ans, en lien avec l'isolement, le veuvage et la perte d'autonomie, ainsi que celle des jeunes femmes. Les disparités régionales sont marquées, avec des taux plus élevés dans le nord-ouest du pays.
Facteurs de risque communément retenus :
- Antécédent personnel de tentative de suicide — c'est le facteur prédictif le plus fort ;
- Trouble psychique non traité, au premier rang la dépression caractérisée, retrouvée chez une large majorité des personnes décédées par suicide ;
- Addictions, en particulier l'alcool, qui aggrave l'impulsivité et lève les inhibitions ;
- Événements de vie — deuil, séparation, perte d'emploi, isolement social récent, événement humiliant ;
- Souffrance chronique non soulagée (douleur, maladie grave) ;
- Accès à un moyen létal — facteur majeur et, surtout, sur lequel on peut agir immédiatement ;
- Antécédent familial de suicide.
À l'inverse, certains facteurs protecteurs sont documentés : soutien social et familial, soins en cours, projets et responsabilités structurantes, et surtout la restriction d'accès aux moyens — sécurisation des armes, conditionnement des médicaments, sécurisation des lieux à risque. C'est la mesure de prévention dont l'efficacité est la mieux établie, et c'est aussi la seule qu'un secouriste puisse mettre en œuvre lui-même dans l'instant.
La crise suicidaire : 5 niveaux d'évolution
La crise suicidaire désigne un épisode aigu d'envies de suicide. Le modèle classique distingue 5 niveaux progressifs, du signal faible au passage à l'acte :
- Pensées suicidaires occasionnelles (idées passives) : « j'aimerais ne pas me réveiller », « si je disparaissais, ce serait plus simple ». Pas de scénario, pas d'intention.
- Pensées suicidaires fréquentes (idées actives) : la personne envisage régulièrement la mort comme issue, mais sans plan concret.
- Idéation avec scénarisation : « je pourrais me jeter du pont », « je sais où trouver une corde ». Le moyen et le lieu émergent.
- Plan suicidaire structuré : « je le ferai jeudi avec mes médicaments ». Date, moyen, lieu fixés. Lettres d'adieu rédigées, arrangements terminaux (rangement des affaires, dons, testament).
- Passage à l'acte : tentative ou réalisation effective.
L'enjeu est crucial pour le secouriste PSSM : dans les phases 1 et 2, son intervention (écoute, validation, orientation vers consultation non urgente) peut suffire. Dès la phase 3, il s'agit d'une urgence médicale qui exige une orientation immédiate vers le 15 (SAMU) ou le 3114.
Repérer le passage d'une phase à l'autre suppose une écoute active, sans tabou. Les signaux d'alerte de phase 4 sont particulièrement importants : apaisement soudain après une période de détresse (décision prise = soulagement paradoxal), don d'objets personnels, prise de contact d'au revoir avec des proches longtemps perdus de vue, mise en ordre des affaires administratives.
L'échelle RUD : Risque — Urgence — Dangerosité
L'échelle RUD a été développée par Monique Séguin, psychologue et professeure au département de psychoéducation et de psychologie de l'Université du Québec en Outaouais, spécialiste de la prévention du suicide et du deuil. Elle s'est diffusée en France dans le prolongement de la conférence de consensus des 19 et 20 octobre 2000, « La crise suicidaire : reconnaître et prendre en charge », organisée par la Fédération française de psychiatrie avec le concours méthodologique de l'ANAES — texte toujours accessible sur le site de la HAS — et par les formations nationales au repérage de la crise suicidaire qui en sont issues.
Deux précisions utiles : Monique Séguin est psychologue, non psychiatre — l'erreur est fréquente. Et le RUD est un cadre d'évaluation clinique, pas un score validé au sens psychométrique : il structure le raisonnement et la décision d'orientation, il ne produit pas un chiffre opposable. Le secouriste PSSM l'utilise pour savoir à quel point la situation est urgente, jamais pour « coter » quelqu'un.
L'évaluation s'organise autour de trois axes :
(R) RISQUE — somme des facteurs de vulnérabilité : antécédents personnels et familiaux de TS, dépression caractérisée, addictions, isolement social, événements de vie récents. Coté Faible / Moyen / Élevé.
(U) URGENCE — degré de structuration du scénario : Faible (idées vagues sans précision), Moyen (scénario imprécis, hésitations), Élevé (scénario précis avec date, lieu, moyen, lettres d'adieu rédigées, arrangements terminaux).
(D) DANGEROSITÉ — du moyen envisagé : Faible (médicaments en faibles quantités, scarifications superficielles), Moyen (médicaments en grandes quantités, association alcool + médicaments), Élevé (arme à feu, défenestration, pendaison, train, saut depuis un pont).
Conduite à tenir selon le RUD :
- R + U + D Faible : soutien, validation émotionnelle, orientation vers médecin traitant ou psychologue, suivi non urgent.
- R + U + D Moyen : consultation psychiatrique dans la semaine, CMP ou psychiatre libéral. Informer un proche.
- R + U + D Élevé : URGENCE MÉDICALE ABSOLUE — appeler le 15 (SAMU) ou le 3114, ne pas laisser seul·e, sécuriser l'environnement (retirer arme à feu, médicaments, objets coupants), accompagner aux urgences psychiatriques.
Le secouriste PSSM face à la crise suicidaire
L'enseignement clé du programme PSSM est qu'aborder directement la question du suicide n'augmente pas le risque de passage à l'acte. Cette idée reçue, encore très répandue, a été examinée par Dazzi et coll. dans une revue de la littérature publiée dans Psychological Medicine en 2014 — Does asking about suicide and related behaviours induce suicidal ideation? — qui ne retrouve aucun élément en faveur d'une induction d'idées suicidaires par le questionnement. Au contraire, poser la question soulage souvent la personne, qui se sent enfin entendue dans sa souffrance. Le rapport de l'OMS Preventing suicide: a global imperative (2014) est, lui, un rapport de santé publique, pas une méta-analyse : à ne pas citer comme tel.
Conduite recommandée en 6 étapes :
- Aborder la question directement : « Es-tu en train de penser à mettre fin à tes jours ? », « As-tu pensé à te faire du mal ? ». Pas d'euphémisme ambigu (« faire une bêtise »).
- Écouter sans paniquer, sans dramatiser, sans banaliser. Pas de jugement moral, pas de « tu as la vie devant toi », pas de « pense à tes enfants ».
- Évaluer le RUD en posant des questions précises : « Depuis quand ? », « As-tu pensé à comment ? », « As-tu un moyen à portée ? ».
- Si urgence : appeler le 15 ou le 3114, ne PAS laisser seul·e, sécuriser l'environnement, accompagner aux urgences psychiatriques.
- Ne pas recourir au « contrat de non-suicide » (engagement écrit ou verbal à ne pas passer à l'acte) : son efficacité n'est pas démontrée, il génère un faux sentiment de sécurité chez l'aidant et peut dissuader la personne de reparler de ses idées suicidaires si elle a « promis ». La pratique recommandée aujourd'hui est le plan de sécurité construit avec la personne par un professionnel : signaux d'alerte, stratégies d'apaisement, personnes à contacter, sécurisation des moyens.
- Orienter vers les ressources : 3114, 15, urgences psychiatriques du CHU, CMP, médecin traitant.
Le 3114 est le numéro national de prévention du suicide, ouvert le 1er octobre 2021. Il est gratuit, accessible 24h/24 et 7j/7 depuis toute la France, et la réponse est assurée par des infirmiers et psychologues spécifiquement formés, dans des centres de réponse régionaux adossés à des établissements de santé. Il s'adresse aux personnes en souffrance, à leurs proches et aux professionnels : un secouriste PSSM peut donc l'appeler lui-même pour être conseillé sur une situation. Près de 700 000 appels avaient été reçus fin 2024.
Après une tentative — VigilanS et cadre juridique du suicide au travail
Après une tentative de suicide, le suivi est impératif : c'est dans les mois qui suivent que le risque de réitération est le plus élevé. Le dispositif VigilanS, déployé progressivement sur l'ensemble du territoire, organise une veille de six mois après la sortie hospitalière : carte ressource remise à la sortie, appels de recontact programmés, envoi de cartes postales, et accès permanent à une ligne dédiée.
L'évaluation publiée par Santé publique France en septembre 2023 a porté sur 23 146 patients ayant fait une tentative de suicide entre 2015 et 2017 dans les six premiers territoires déployés, la moitié exposée au dispositif et l'autre non. Résultat : une diminution de 38 % du risque de réitération suicidaire (nouveau passage aux urgences, hospitalisation pour tentative, ou décès par suicide) dans les douze mois, quel que soit le sexe et qu'il s'agisse ou non d'une première tentative.
Suicide en entreprise — qualification juridique : un suicide ou une tentative survenant au temps et au lieu de travail bénéficie de la présomption d'imputabilité de l'article L411-1 du Code de la sécurité sociale, à charge pour l'employeur ou la caisse d'apporter la preuve contraire. La jurisprudence va plus loin : dans un arrêt du 22 février 2007 (Cass. civ. 2e, n° 05-13.771), la Cour de cassation a admis qu'un acte suicidaire survenu au domicile, pendant un arrêt maladie, puisse constituer un accident du travail dès lors que le salarié établit qu'il s'est produit par le fait du travail — en l'espèce, un syndrome anxio-dépressif lié aux conditions de travail.
Lorsqu'un lien est établi entre les conditions de travail et le passage à l'acte (harcèlement moral, surcharge, isolement managérial, sanction déguisée), la faute inexcusable de l'employeur peut être retenue, avec des conséquences financières lourdes : majoration de la rente et indemnisation des préjudices. Au pénal, l'arrêt Cass. crim. 31 janvier 2023 (n° 22-80.482) a confirmé la condamnation d'une société pour homicide involontaire après le suicide d'un salarié réaffecté à un poste à terre — décision qualifiée de « sanction déguisée » —, en jugeant que la certitude du lien de causalité n'exige pas l'immédiateté entre la faute et le décès.
Pour le secouriste PSSM en entreprise, ce cadre rend l'écoute et l'orientation précoce d'autant plus cruciales : signaler une situation préoccupante au médecin du travail (avec accord de la personne lorsqu'il est possible, ou via signalement RPS si danger imminent), c'est aussi protéger l'organisation d'un drame humain et juridique.
Phrases à dire — phrases à éviter
Les mots comptent. Voici les formulations validées par les guides PSSM internationaux (programme australien Mental Health First Aid et adaptation française PSSM-France) :
À dire :
- « Tu sembles aller mal en ce moment. Je m'inquiète pour toi. »
- « Est-ce que tu as parfois pensé à en finir, à te faire du mal ? »
- « Je suis là pour t'écouter, sans te juger. »
- « Tu n'es pas seul·e, on va trouver de l'aide ensemble. »
- « On peut appeler le 3114 ensemble, c'est gratuit et confidentiel. »
À éviter absolument :
- « Tu n'y penses pas vraiment, tu vas voir, ça va passer. » (banalisation)
- « Pense à tes enfants / tes parents. » (culpabilisation)
- « Il y a des gens qui vivent bien pire que toi. » (comparaison disqualifiante)
- « Promets-moi que tu ne feras rien. » (le contrat de non-suicide n'est plus recommandé)
- « Tu es lâche / égoïste de penser ça. » (jugement moral)
Échelle RUD — conduite à tenir selon le niveau global
| Niveau RUD global | Signes typiques | Conduite secouriste PSSM |
|---|---|---|
| Faible | Idées passives, pas de plan, soutien social présent | Écoute + orientation médecin / psy non urgente |
| Moyen | Scénario imprécis, antécédent dépressif, isolement | Consultation psychiatrique dans la semaine + informer un proche |
| Élevé | Plan structuré, date fixée, moyen létal accessible | URGENCE — 15 ou 3114, ne pas laisser seul·e, sécuriser, urgences psy |
D'après le modèle RUD de Monique Séguin (psychologue, Université du Québec en Outaouais), diffusé en France dans le prolongement de la conférence de consensus d'octobre 2000 « La crise suicidaire : reconnaître et prendre en charge ».
Sources
- Drees — Observatoire national du suicide, 6e rapport, février 2025.
- HAS — conférence de consensus « La crise suicidaire : reconnaître et prendre en charge » (octobre 2000).
- Santé publique France — évaluation du dispositif VigilanS (septembre 2023).
- Dazzi T. et coll., Does asking about suicide and related behaviours induce suicidal ideation? What is the evidence?, Psychological Medicine, 2014.
- 3114.fr — numéro national de prévention du suicide.
- Légifrance — article L411-1 du Code de la sécurité sociale ; Cass. civ. 2e, 22 février 2007, n° 05-13.771 ; Cass. crim. 31 janvier 2023, n° 22-80.482.
À retenir
- Épidémiologie : 9 200 décès en 2022, 8 676 en 2023 ; 190 000 à 280 000 tentatives par an (ONS, 6e rapport, février 2025). 2e cause de mortalité chez les 15-24 ans. Le facteur prédictif le plus fort est l'antécédent de tentative.
- 5 niveaux de crise : idées passives → idées actives → scénarisation → plan structuré → passage à l'acte. Le PSSM intervient en phases 1-2 ; dès la phase 3, c'est une urgence médicale.
- Échelle RUD — modèle de Monique Séguin, psychologue (et non psychiatre), diffusé en France après la conférence de consensus d'octobre 2000 : Risque (vulnérabilité), Urgence (degré de scénarisation), Dangerosité (létalité et accessibilité du moyen). Cadre d'évaluation clinique, pas un score validé. RUD élevé = 15 ou 3114, ne pas laisser seul·e, sécuriser les moyens.
- 3114 : numéro national de prévention du suicide, gratuit 24/7, ouvert le 1er octobre 2021, décroché par des infirmiers et psychologues formés. Accessible aussi aux proches et aux professionnels.
- Aborder directement le sujet : poser la question n'augmente pas le risque de passage à l'acte (revue Dazzi et coll., Psychological Medicine, 2014). Le contrat de non-suicide n'est plus recommandé : lui préférer un plan de sécurité construit avec un professionnel.
- VigilanS : veille de 6 mois après une tentative. Évaluation Santé publique France, septembre 2023 (23 146 patients) : −38 % de risque de réitération à 12 mois.
- Suicide au travail : présomption d'AT au temps et au lieu de travail (L411-1 CSS) ; qualification possible même hors de l'entreprise si le fait du travail est établi (Cass. civ. 2e, 22 fév. 2007, n° 05-13.771). Faute inexcusable, et au pénal homicide involontaire (Cass. crim. 31 janv. 2023, n° 22-80.482).
Sommaire de la formation
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