PSSM · Santé Mentale

Premiers Secours en Santé Mentale

Module 4 : Crises et urgences

Module 4 : Crises 30 min de lecture

4.1 Idées suicidaires et crise suicidaire (RUD)

La France compte environ 8 900 décès par suicide chaque année (ONS — Observatoire National du Suicide, rapport 2022) et près de 200 000 tentatives. Le suicide est la 2e cause de mortalité chez les 15-24 ans. Ce chapitre détaille l'échelle RUD (Risque-Urgence-Dangerosité — Monique Séguin, reprise HAS 2014 « Crise suicidaire »), la conduite secouriste PSSM, le rôle du 3114 (numéro national gratuit 24/7 lancé en septembre 2021), le dispositif post-tentative VigilanS (Vaiva 2019, réduction de récidive de 38 %) et les implications juridiques en milieu de travail (L411-1 CSS, Cass. crim. 11 mars 2020 n° 19-82.080).

Pyramide de la crise suicidaire — du signal faible au passage à l'acte
1. Idées passives
« je voudrais ne plus exister »
2. Idées actives
considération régulière
3. Scénarisation
moyen + lieu envisagés
4. Plan structuré
date + lettres d'adieu
5. Passage à l'acte
tentative / suicide

Phases 1-2 : intervention PSSM possible. Phases 3-5 : urgence médicale — 15 SAMU ou 3114.

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Épidémiologie du suicide en France

Selon l'Observatoire National du Suicide (ONS), rapport 2022, la France enregistre chaque année environ 8 900 décès par suicide et près de 200 000 tentatives. Le ratio de mortalité est de 3 hommes pour 1 femme (moyens plus létaux — armes à feu, pendaison), mais le ratio de tentatives s'inverse : 3 à 4 femmes pour 1 homme tentent (moyens moins létaux — médicaments, scarifications).

Le suicide est la 2e cause de mortalité chez les 15-24 ans (après les accidents) et la 3e chez les 25-34 ans. Le taux atteint un premier pic chez les 45-54 ans (souffrance professionnelle, séparations, dépressions de mi-vie) et un second pic chez les plus de 80 ans, en lien avec l'isolement social, la précarité physique et le veuvage. Trois régions sont sur-représentées : Bretagne, Hauts-de-France, Normandie — facteurs explicatifs convergents : ruralité, isolement géographique, consommation d'alcool plus élevée.

Facteurs de risque identifiés par l'ONS et la HAS :

  • Antécédent personnel de tentative — risque de récidive × 10 ;
  • Trouble psychique non traité60 à 70 % des personnes décédées par suicide souffraient d'une dépression caractérisée au moment du décès ;
  • Addictions — l'alcoolo-dépendance multiplie le risque × 6 ;
  • Événements de vie — deuil, séparation, licenciement, isolement social récent ;
  • Souffrance chronique non soulagée (douleur, maladie incurable) ;
  • Accès à un moyen létal — arme à feu au domicile = facteur majeur ;
  • Antécédent familial de suicide.

À l'inverse, certains facteurs protecteurs sont documentés : soutien social et familial, engagement religieux ou spirituel (effet protecteur démontré dans la méta-analyse), soins psychiatriques en cours, enfants à charge (particulièrement chez les mères), et la restriction d'accès aux moyens (sécurisation des armes, conditionnement des médicaments en blisters).

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La crise suicidaire : 5 niveaux d'évolution

La crise suicidaire désigne un épisode aigu d'envies de suicide. Le modèle classique distingue 5 niveaux progressifs, du signal faible au passage à l'acte :

  1. Pensées suicidaires occasionnelles (idées passives) : « j'aimerais ne pas me réveiller », « si je disparaissais, ce serait plus simple ». Pas de scénario, pas d'intention.
  2. Pensées suicidaires fréquentes (idées actives) : la personne envisage régulièrement la mort comme issue, mais sans plan concret.
  3. Idéation avec scénarisation : « je pourrais me jeter du pont », « je sais où trouver une corde ». Le moyen et le lieu émergent.
  4. Plan suicidaire structuré : « je le ferai jeudi avec mes médicaments ». Date, moyen, lieu fixés. Lettres d'adieu rédigées, arrangements terminaux (rangement des affaires, dons, testament).
  5. Passage à l'acte : tentative ou réalisation effective.

L'enjeu est crucial pour le secouriste PSSM : dans les phases 1 et 2, son intervention (écoute, validation, orientation vers consultation non urgente) peut suffire. Dès la phase 3, il s'agit d'une urgence médicale qui exige une orientation immédiate vers le 15 (SAMU) ou le 3114.

Repérer le passage d'une phase à l'autre suppose une écoute active, sans tabou. Les signaux d'alerte de phase 4 sont particulièrement importants : apaisement soudain après une période de détresse (décision prise = soulagement paradoxal), don d'objets personnels, prise de contact d'au revoir avec des proches longtemps perdus de vue, mise en ordre des affaires administratives.

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L'échelle RUD : Risque — Urgence — Dangerosité

L'échelle RUD a été développée par la psychiatre canadienne Monique Séguin et reprise officiellement par la HAS dans sa recommandation 2014 « Crise suicidaire : reconnaître et prendre en charge ». Elle structure l'évaluation autour de trois axes :

(R) RISQUE — somme des facteurs de vulnérabilité : antécédents personnels et familiaux de TS, dépression caractérisée, addictions, isolement social, événements de vie récents. Coté Faible / Moyen / Élevé.

(U) URGENCE — degré de structuration du scénario : Faible (idées vagues sans précision), Moyen (scénario imprécis, hésitations), Élevé (scénario précis avec date, lieu, moyen, lettres d'adieu rédigées, arrangements terminaux).

(D) DANGEROSITÉ — du moyen envisagé : Faible (médicaments en faibles quantités, scarifications superficielles), Moyen (médicaments en grandes quantités, association alcool + médicaments), Élevé (arme à feu, défenestration, pendaison, train, saut depuis un pont).

Conduite à tenir selon le RUD :

  • R + U + D Faible : soutien, validation émotionnelle, orientation vers médecin traitant ou psychologue, suivi non urgent.
  • R + U + D Moyen : consultation psychiatrique dans la semaine, CMP ou psychiatre libéral. Informer un proche.
  • R + U + D Élevé : URGENCE MÉDICALE ABSOLUE — appeler le 15 (SAMU) ou le 3114, ne pas laisser seul·e, sécuriser l'environnement (retirer arme à feu, médicaments, objets coupants), accompagner aux urgences psychiatriques.
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Le secouriste PSSM face à la crise suicidaire

L'enseignement clé du programme PSSM est qu'aborder directement la question du suicide n'incite PAS au passage à l'acte. Cette idée reçue, encore très répandue, est démentie par la méta-analyse OMS 2014 « Preventing suicide: a global imperative », confirmée par une revue Cochrane 2020. Au contraire, poser la question soulage souvent la personne, qui se sent enfin entendue dans sa souffrance.

Conduite recommandée en 6 étapes :

  1. Aborder la question directement : « Es-tu en train de penser à mettre fin à tes jours ? », « As-tu pensé à te faire du mal ? ». Pas d'euphémisme ambigu (« faire une bêtise »).
  2. Écouter sans paniquer, sans dramatiser, sans banaliser. Pas de jugement moral, pas de « tu as la vie devant toi », pas de « pense à tes enfants ».
  3. Évaluer le RUD en posant des questions précises : « Depuis quand ? », « As-tu pensé à comment ? », « As-tu un moyen à portée ? ».
  4. Si urgence : appeler le 15 ou le 3114, ne PAS laisser seul·e, sécuriser l'environnement, accompagner aux urgences psychiatriques.
  5. Le « contrat de non-suicide » (engagement écrit à ne pas passer à l'acte) est obsolète et déconseillé par la HAS 2014 : peu d'efficacité démontrée, génère un faux sentiment de sécurité chez l'aidant.
  6. Orienter vers les ressources : 3114, 15, urgences psychiatriques du CHU, CMP, médecin traitant.

Le 3114 est le numéro national de prévention du suicide. Lancé en septembre 2021 par le ministère de la Santé, financé par l'Assurance Maladie, il est gratuit, accessible 24h/24 et 7j/7, et s'appuie sur 17 centres répartis en France métropolitaine et dans les DOM. Il est destiné aux personnes en souffrance, à leurs proches et aux professionnels.

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Après une tentative — VigilanS et cadre juridique du suicide au travail

Après une tentative de suicide, le suivi spécialisé est impératif. Le dispositif VigilanS, déployé nationalement, propose un contact téléphonique régulier avec un veilleur formé pendant les 6 mois post-sortie hospitalière. L'évaluation publiée par Vaiva et al. (2019, BMJ) démontre une réduction de récidive de 38 % chez les patients suivis. Le dispositif s'appuie sur une carte ressource remise à la sortie, des appels programmés à J10, M1, M3 et M6, et un accès permanent à une ligne d'urgence dédiée.

Suicide en entreprise — qualification juridique : un suicide ou une tentative survenant sur le lieu et au temps de travail est présumé être un accident du travail au titre de l'article L411-1 du Code de la Sécurité sociale. La jurisprudence le confirme depuis l'arrêt Cass. soc. 22 février 2007 : la présomption d'imputabilité joue, et la charge de la preuve contraire pèse sur l'employeur.

Lorsqu'un lien direct est établi entre les conditions de travail et le passage à l'acte (harcèlement moral, surcharge, isolement managérial, dégradation organisée), la faute inexcusable de l'employeur peut être retenue avec des conséquences financières lourdes (majoration de la rente, indemnisation intégrale des préjudices). L'arrêt Cass. crim. 11 mars 2020 (n° 19-82.080) a confirmé la condamnation d'un directeur à 6 mois de prison avec sursis et 25 000 € d'amende après le suicide d'une cadre dépressive isolée — illustration de la responsabilité pénale personnelle du dirigeant.

Pour le secouriste PSSM en entreprise, ce cadre rend l'écoute et l'orientation précoce d'autant plus cruciales : signaler une situation préoccupante au médecin du travail (avec accord de la personne lorsqu'il est possible, ou via signalement RPS si danger imminent), c'est aussi protéger l'organisation d'un drame humain et juridique.

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Phrases à dire — phrases à éviter

Les mots comptent. Voici les formulations validées par les guides PSSM internationaux (programme australien Mental Health First Aid et adaptation française PSSM-France) :

À dire :

  • « Tu sembles aller mal en ce moment. Je m'inquiète pour toi. »
  • « Est-ce que tu as parfois pensé à en finir, à te faire du mal ? »
  • « Je suis là pour t'écouter, sans te juger. »
  • « Tu n'es pas seul·e, on va trouver de l'aide ensemble. »
  • « On peut appeler le 3114 ensemble, c'est gratuit et confidentiel. »

À éviter absolument :

  • « Tu n'y penses pas vraiment, tu vas voir, ça va passer. » (banalisation)
  • « Pense à tes enfants / tes parents. » (culpabilisation)
  • « Il y a des gens qui vivent bien pire que toi. » (comparaison disqualifiante)
  • « Promets-moi que tu ne feras rien. » (contrat de non-suicide obsolète, HAS 2014)
  • « Tu es lâche / égoïste de penser ça. » (jugement moral)
Réflexe d'or PSSM : face à une crise suicidaire de niveau U+D élevé, ne jamais laisser seul·e, sécuriser l'environnement (retirer armes, médicaments), composer le 3114 ou le 15, et accompagner physiquement la personne aux urgences psychiatriques. L'inaction est le plus grand danger.
Échelle RUD — conduite à tenir selon le niveau global
Niveau RUD global Signes typiques Conduite secouriste PSSM
FaibleIdées passives, pas de plan, soutien social présentÉcoute + orientation médecin / psy non urgente
MoyenScénario imprécis, antécédent dépressif, isolementConsultation psychiatrique dans la semaine + informer un proche
ÉlevéPlan structuré, date fixée, moyen létal accessibleURGENCE — 15 ou 3114, ne pas laisser seul·e, sécuriser, urgences psy

Source : HAS 2014 « Crise suicidaire » d'après l'échelle RUD de Monique Séguin.

À retenir
  • Épidémiologie : 8 900 décès/an (ONS 2022), 200 000 TS/an. 2e cause de mortalité 15-24 ans. Antécédent TS = risque ×10. 60-70 % des suicidés avaient une dépression caractérisée. Alcool × 6.
  • 5 niveaux crise : idées passives → idées actives → scénarisation → plan structuré → passage à l'acte. PSSM intervient en phase 1-2 ; phases 3-5 = urgence médicale.
  • Échelle RUD (Monique Séguin / HAS 2014) : Risque (vulnérabilité), Urgence (scénarisation), Dangerosité (moyen). RUD élevé = 15 ou 3114, ne pas laisser seul·e.
  • 3114 : numéro national prévention suicide, gratuit 24/7, 17 centres, lancé sept. 2021 par ministère Santé / Assurance Maladie.
  • Aborder directement le sujet : parler du suicide n'incite PAS au passage à l'acte (méta-analyse OMS 2014, revue Cochrane 2020). Contrat de non-suicide = obsolète (HAS 2014).
  • VigilanS : dispositif post-TS national. Évaluation Vaiva 2019 = réduction récidive 38 %.
  • Suicide au travail : présumé AT (L411-1 CSS, Cass. soc. 22 fév. 2007). Faute inexcusable possible si lien hiérarchique (Cass. crim. 11 mars 2020 n° 19-82.080 — 6 mois sursis + 25 000 €).
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