Premiers Secours en Santé Mentale
Module 3 : Méthode AERER
3.2 E — Écouter sans juger
La deuxième étape de la méthode AERER — Écouter sans juger — est paradoxalement la plus simple à comprendre et la plus difficile à incarner. Elle s'enracine dans le concept d'écoute active formalisé par Carl Rogers, psychologue américain fondateur de l'école humaniste dans les années 1950 (« approche centrée sur la personne »). Pour le secouriste PSSM, écouter n'est pas se taire : c'est mobiliser une posture intérieure précise, des techniques opérationnelles, et une vigilance constante sur ses propres réflexes de jugement.
Les 3 attitudes fondamentales — Carl Rogers (école humaniste, 1950s)
Ces trois attitudes constituent le socle de toute relation d'aide selon l'approche centrée sur la personne.
Le socle théorique : les 3 attitudes de Carl Rogers
L'écoute active n'est pas une « astuce de communication » : c'est une posture relationnelle. Carl Rogers, fondateur de l'école humaniste de psychologie (université de Chicago, années 1950), l'a structurée autour de trois attitudes que le secouriste doit incarner simultanément.
L'acceptation inconditionnelle (unconditional positive regard) consiste à accueillir la personne telle qu'elle est, indépendamment de ses comportements, de ses choix ou de ses opinions. Cela ne signifie pas approuver tout ce qu'elle fait, mais reconnaître sa valeur intrinsèque comme être humain. Concrètement : on n'évalue pas, on ne note pas, on ne classe pas en « bonne » ou « mauvaise » personne.
L'empathie est la capacité à comprendre le cadre de référence de l'autre, à percevoir ses émotions comme si elles étaient nôtres, sans pour autant s'y confondre (Rogers parle du « comme si » — as if). Elle se distingue radicalement de la sympathie, qui est partage émotionnel et qui finit par épuiser le secouriste. L'empathie est cognitive et émotionnelle à la fois : comprendre intellectuellement et ressentir.
La congruence (ou authenticité) impose au secouriste une cohérence entre ce qu'il ressent et ce qu'il exprime. Si le secouriste se sent dépassé, le dire honnêtement est plus thérapeutique qu'un faux-semblant : « ce que tu me dis me touche, je ne sais pas toujours quoi répondre, mais je suis là ».
Les techniques opérationnelles de l'écoute active
Au-delà des attitudes, l'écoute active mobilise un ensemble de techniques observables que le secouriste peut entraîner :
- Attention totale : téléphone éteint ou en silencieux, regard posé sur la personne (sans fixité agressive), posture orientée vers, hochements de tête réguliers, mouvements lents.
- Silences respectés : les silences font émerger la parole. Ne pas les remplir précipitamment. Tolérance de 5 à 15 secondes sans gêne est un bon repère.
- Relances non directives : « continue », « et ensuite ? », « mmm-hmm », « peux-tu m'en dire plus ? ». Indiquent l'écoute sans orienter le contenu.
- Paraphrase / reformulation : répéter avec d'autres mots ce qu'on a compris. « Si je comprends bien, tu te sens dépassé par la charge de travail depuis le départ de ton collègue ». Vérifie la compréhension et valorise la personne.
- Reflet des émotions : nommer ce qu'on perçoit. « J'imagine que c'est très difficile », « tu as l'air vraiment épuisé ». Sans imposer une émotion qui ne serait pas la sienne.
- Validation sans approbation : accepter que la personne ressent ce qu'elle ressent, sans juger si c'est « justifié ». « C'est compréhensible que tu te sentes ainsi » n'est pas « tu as raison ».
- Questions ouvertes : « comment te sens-tu ? », « qu'est-ce qui te préoccupe le plus ? » plutôt que des questions fermées (oui/non) qui coupent le flux narratif.
La durée typique d'une écoute PSSM est de 20 à 45 minutes. Au-delà, on dérive souvent vers de la thérapie informelle, ce qui n'est pas le rôle du secouriste. En deçà, on risque de couper la personne au moment où elle s'ouvre. Pas de chronométrage rigide, mais une limite raisonnable.
Les erreurs courantes à éviter absolument
Le secouriste, même expérimenté, commet régulièrement les mêmes erreurs. En prendre conscience est déjà un grand pas :
- Les jugements : « ce n'est pas grave », « tu exagères », « il y a pire », « moi aussi je suis fatigué », « pense positif », « secoue-toi ». Toutes ces phrases délégitiment la souffrance vécue.
- Les conseils non demandés : « tu devrais faire X », « moi à ta place je ferais Y », « il faut que tu... ». Les conseils prématurés culpabilisent la personne qui n'arrive pas à les mettre en œuvre.
- La minimisation : « ça va passer », « ce n'est rien », « tu fais des montagnes », « tout le monde traverse ça ».
- Le partage d'expérience personnelle : « moi aussi j'ai vécu ça, et regarde, je suis sorti ». Déplace le focus sur soi et impose une comparaison qui invalide l'expérience de l'autre.
- La banalisation ou dramatisation : deux opposés également destructeurs — l'un nie, l'autre amplifie.
- La précipitation à l'action : « il faut absolument que tu voies un médecin demain », « je vais appeler le médecin du travail pour toi ». Décide à la place de la personne.
- L'interrogatoire : succession de questions fermées (« depuis quand ? », « tu en as parlé à qui ? », « tu prends quoi ? »). Le secouriste n'est pas un policier.
Une règle de référence : si en sortant d'un échange le secouriste se dit « j'ai bien parlé », c'est mauvais signe ; s'il se dit « j'ai bien écouté », c'est probablement réussi.
Communication non-verbale : 55 % du message
Les travaux d'Albert Mehrabian (UCLA, Silent Messages, 1971) ont popularisé une statistique aujourd'hui célèbre : dans la communication d'émotions et d'attitudes, le contenu verbal ne représenterait que 7 % du message, le ton de la voix 38 %, et la communication non-verbale (posture, mimiques, gestes) 55 %. Si la statistique est régulièrement discutée hors de son contexte original, l'enseignement opérationnel demeure : la posture du secouriste pèse autant que ses mots.
Concrètement, voici les marqueurs non-verbaux à surveiller :
- Ne pas croiser les bras (lecture inconsciente : fermeture, défense, jugement).
- Ne pas regarder l'horloge ni le téléphone (lecture : impatience, je suis pressé).
- Ne pas se fâcher ni hausser le ton, même si le propos est dur (lecture : perte de sang-froid).
- Respiration calme et régulière : contagieuse, elle régule la personne qui s'aligne inconsciemment.
- Posture détendue, ouverte, légèrement penchée vers la personne.
- Distance physique de 1 à 1,5 m : distance intime sécurisée, ni trop loin (froideur), ni trop près (intrusion).
- Préférer s'asseoir en angle de 90° ou côte à côte plutôt qu'en face-à-face frontal (moins confrontant).
L'objectif n'est pas de jouer un rôle, mais d'aligner sa posture corporelle sur son intention d'écoute. Un secouriste tendu, pressé, agacé, le sera pour la personne — quel que soit le contenu de ses paroles.
Triangle de Karpman (Stephen Karpman, 1968) — le piège du secouriste
Bonne posture PSSM : ACCOMPAGNEMENT — « je suis là, tu décides » — et non sauvetage.
Le piège du « sauveur » et la confidentialité
Le triangle dramatique de Stephen Karpman (analyste transactionnel, article fondateur publié en 1968 dans le Transactional Analysis Bulletin) décrit un mécanisme relationnel piège dans lequel se trouvent enfermées trois positions interchangeables : Sauveur, Victime, Persécuteur. Le secouriste qui veut « sauver » bascule rapidement dans le rôle de Sauveur : il prend trop de place, déresponsabilise la personne aidée, s'épuise et finit souvent par devenir lui-même Persécuteur (« après tout ce que j'ai fait pour toi… ») puis Victime (« personne ne me remercie »).
La bonne posture PSSM est l'accompagnement : « je suis là, tu décides ». Le secouriste rappelle son rôle, ses limites, et restitue à la personne sa capacité d'agir. Concrètement : laisser la personne formuler elle-même ses pistes (« qu'est-ce qui te semblerait possible ? »), proposer plutôt qu'imposer (« une option serait de voir le médecin du travail ; qu'en penses-tu ? »), accepter que la personne ne suive pas immédiatement les recommandations.
Confidentialité : le secouriste PSSM n'est pas légalement soumis au secret médical (sauf s'il est lui-même professionnel de santé). En revanche, l'éthique impose une confidentialité stricte : ce qui est dit en entretien reste entre la personne et le secouriste. Annoncer cette règle en début d'échange (« ce que tu me dis reste entre nous ») rassure et libère la parole.
Exception majeure : en cas de danger vital (suicide imminent, danger pour autrui), l'obligation morale d'alerter prime sur la confidentialité. Le secouriste doit alors prévenir la personne : « ce que tu me dis m'inquiète sérieusement, je dois prévenir le médecin du travail / le 15 / le 3114 pour ta sécurité ». Pas de trahison clandestine : la transparence préserve la relation et le consentement.
« Le plus grand obstacle à l'écoute, c'est notre besoin de comprendre. Écouter vraiment, c'est accepter de ne pas savoir tout de suite, de laisser émerger un sens qui n'est pas le nôtre. »
— Adapté de Carl Rogers, Le développement de la personne, 1961.
Synthèse pratique : la check-list d'écoute
Avant l'entretien, se poser :
- Suis-je disponible mentalement ? (sinon, reporter)
- Mon environnement est-il propice ? (calme, sans interruption)
- Mon téléphone est-il en silencieux ?
Pendant l'entretien, mobiliser :
- Attention totale, posture ouverte, distance 1-1,5 m, regard posé.
- Silences respectés (5-15 sec).
- Reformulations, reflets d'émotions, validation sans approbation.
- Questions ouvertes, jamais d'interrogatoire.
- Pas de conseil prématuré, pas de partage d'expérience perso, pas de minimisation.
Après l'entretien :
- Noter sobrement (sans détails identifiants) pour la supervision.
- Évaluer son propre état émotionnel : ai-je besoin d'un débriefing ?
- Prévoir le suivi si pertinent (« on se revoit la semaine prochaine ? »).
L'écoute active s'entraîne. Les secouristes PSSM les plus expérimentés ne sont pas ceux qui parlent le mieux, ce sont ceux qui supportent le mieux le silence et l'incertitude.
À retenir
- Écoute active = concept fondé par Carl Rogers (école humaniste, 1950s, université de Chicago). Trois attitudes : acceptation inconditionnelle, empathie, congruence.
- Techniques opérationnelles : attention totale, silences respectés (5-15 sec), relances non directives, paraphrase, reflet des émotions, validation sans approbation, questions ouvertes. Durée typique 20-45 min.
- Erreurs à éviter : jugements, conseils non demandés, minimisation, partage perso (« moi aussi… »), banalisation/dramatisation, précipitation à l'action, interrogatoire.
- Communication non-verbale = 55 % du message selon Mehrabian (UCLA, 1971). Posture ouverte, distance 1-1,5 m, respiration calme, position à 90° plutôt qu'en face-à-face.
- Piège du « sauveur » : triangle de Stephen Karpman (1968) Sauveur/Victime/Persécuteur. Bonne posture = accompagnement, pas sauvetage.
- Confidentialité : éthique stricte, sauf danger vital (suicide imminent, danger pour autrui) — prévenir la personne avant d'alerter.