Premiers Secours en Santé Mentale
Module 2 : Reconnaître les troubles
2.2 Anxiété, panique, TOC, TSPT
Les troubles anxieux constituent la famille de troubles psychiques la plus prévalente : 21 % de la population française sur la vie entière (Baromètre santé 2021, Santé publique France). Ils regroupent 7 entités cliniques distinctes selon le DSM-5 : TAG, trouble panique, phobie spécifique, phobie sociale, agoraphobie, TOC et TSPT. Ce chapitre détaille leurs critères, leur reconnaissance en entreprise, et la gestion concrète d'une attaque de panique — situation aiguë que tout secouriste PSSM doit savoir accompagner.
Les 7 grands troubles anxieux et apparentés (DSM-5 / CIM-11)
Référentiels : DSM-5 (APA 2013, TR 2022), CIM-11 (OMS 2022), HAS recommandations 2017 « Prise en charge anxiété ».
TAG et trouble panique : anxiété chronique et crise aiguë
Trouble Anxieux Généralisé (TAG) — DSM-5 / CIM-11 code 6B00. Préoccupation excessive et anticipatoire portant sur diverses situations (travail, finances, santé, famille, événements à venir), survenant plus d'un jour sur deux pendant au moins 6 mois. La personne décrit une « inquiétude permanente, incontrôlable » qui parasite la vie quotidienne. L'anxiété s'accompagne d'au moins 3 symptômes parmi : agitation/nervosité, fatigabilité, difficultés de concentration, irritabilité, tension musculaire (céphalées de tension, dorsalgies), troubles du sommeil. Le diagnostic exige un retentissement social, professionnel ou personnel. Prévalence française : 3 % sur 12 mois (Santé publique France 2021), ratio femmes/hommes ≈ 2/1, début typiquement à l'âge adulte jeune ou en milieu de vie. Comorbidité fréquente avec dépression et autres troubles anxieux.
En entreprise, le TAG se manifeste par : vérifications excessives, demandes répétées de réassurance auprès du manager, difficultés à déléguer, ruminations sur des décisions passées, troubles du sommeil rapportés, plaintes somatiques (tensions cervicales, migraines, troubles digestifs fonctionnels). Souvent confondu avec un trait de caractère (« c'est un anxieux ») ; le seuil clinique est franchi quand cela altère le travail ou la vie personnelle.
Trouble panique — DSM-5 / CIM-11 code 6B01. Survenue d'attaques de panique récurrentes et inattendues, suivie d'au moins un mois de soit : (a) crainte persistante de nouvelles attaques (« anxiété d'anticipation »), (b) inquiétude sur les implications de la crise (« je vais devenir fou », « je vais avoir un infarctus », « je vais perdre le contrôle »), (c) modification comportementale significative liée aux attaques (évitement). Prévalence : 2-3 % en France. Co-existe souvent avec une agoraphobie secondaire : la personne évite progressivement les lieux où elle a eu une crise (métro, supermarché, autoroute, ascenseur) par peur d'en refaire.
Les autres troubles de la famille — phobie spécifique, phobie sociale (anxiété sociale), agoraphobie — sont caractérisés par une peur intense et persistante d'un objet, d'une situation ou d'un type de lieu, avec évitement actif et retentissement fonctionnel. La phobie sociale (5 % prévalence) est particulièrement invalidante en entreprise : peur de prendre la parole en réunion, des entretiens, des repas collectifs ; conduit souvent à une auto-limitation de carrière. La phobie spécifique du sang (sang-aiguille-blessure) est notable : réaction biphasique avec malaise vagal (chute de tension, syncope) après pic de tension — utile à connaître en milieu de soin.
Trouble obsessionnel compulsif (TOC)
TOC — DSM-5 (chapitre désormais distinct des troubles anxieux depuis 2013, mais conservé ici pour simplicité pédagogique) / CIM-11 6B20. Le diagnostic associe deux composantes : (a) des obsessions — pensées, images ou impulsions intrusives, récurrentes, vécues comme étrangères et anxiogènes, que la personne tente de neutraliser ; (b) des compulsions — comportements répétitifs ou actes mentaux que la personne se sent obligée d'accomplir en réponse aux obsessions, dans le but de réduire l'angoisse ou prévenir un événement redouté. Les compulsions ne sont pas plaisantes ; elles sont vécues comme contraignantes, et leur efficacité antalgique est très brève. Prévalence française : 2 à 3 % sur la vie.
Le DSM-5 distingue plusieurs sous-types thématiques, qui peuvent se combiner :
- Contamination / lavage : peur des microbes, des contaminants, des fluides corporels. Lavages de mains répétés (≥ 1h/jour), évitement des poignées, surfaces. Le plus médiatisé.
- Ordre / symétrie / exactitude : nécessité que les objets soient placés selon un ordre précis, alignement, comptage, exactitude des chiffres.
- Vérification : vérification répétée des portes fermées, robinets, gaz, courriels envoyés, factures payées. Lié à la peur d'une catastrophe par sa faute.
- Pensées tabous : obsessions agressives, sexuelles, blasphématoires intrusives, vécues comme honteuses. Particulièrement isolantes car la personne n'ose pas en parler. Compulsions mentales (prières, neutralisation).
- Accumulation (hoarding) : classé en trouble distinct dans le DSM-5 (« hoarding disorder ») mais lié dans le spectre obsessionnel. Difficulté à se débarrasser des objets, encombrement progressif.
Le TOC est très invalidant mais souvent diagnostiqué tard (10 à 15 ans en moyenne entre les premiers symptômes et la prise en charge), notamment parce que la honte freine la consultation. Traitement de référence : TCC avec exposition et prévention de la réponse (ERP) + ISRS à doses élevées (sertraline, fluoxétine — doses ≥ 50 % supérieures aux doses dépression). Efficacité : 50-70 % des patients tirent bénéfice significatif.
Trouble de Stress Post-Traumatique (TSPT / PTSD)
Le TSPT (TSPT en français, PTSD en anglais) survient à la suite d'une exposition à un événement traumatique : menace de mort réelle ou perçue, blessure grave, violence sexuelle, agression, accident grave, catastrophe, attentat, témoin direct ou confrontation prolongée à des détails aversifs (premiers secours, militaires, soignants en réanimation, journalistes de guerre, modérateurs de contenu). DSM-5 code 309.81 / CIM-11 code 6B40. La prévalence vie entière en France est estimée à 9 % selon l'étude E3N et les travaux de Santé publique France après les attentats de 2015-2016.
Critère temporel essentiel : les symptômes persistent plus d'un mois après l'événement. En deçà, on parle de trouble de stress aigu (réaction normale à un événement anormal). Le diagnostic exige aussi un retentissement fonctionnel significatif.
4 clusters de symptômes selon le DSM-5 — il faut au moins un symptôme dans chaque cluster :
- Reviviscences (intrusions) : souvenirs envahissants involontaires, cauchemars répétitifs, flashbacks (revivre l'événement comme s'il se produisait à nouveau, parfois avec dissociation transitoire), détresse psychologique intense ou réactions physiologiques (tachycardie, sueurs) lors de l'exposition à des stimuli rappelant le trauma.
- Évitement : efforts persistants pour éviter les souvenirs, pensées, conversations, lieux, personnes, activités, objets ou situations rappelant le trauma. Par exemple : refuser de reprendre le métro après un attentat, changer de trajet, ne plus regarder les actualités.
- Altérations négatives des cognitions et de l'humeur : amnésie dissociative partielle de l'événement, croyances négatives persistantes (« je suis cassé(e) », « le monde est dangereux », « on ne peut faire confiance à personne »), culpabilité, honte, blâme de soi distordu, état émotionnel négatif persistant, anhédonie, sentiment de détachement (déréalisation, dépersonnalisation), incapacité à éprouver des émotions positives.
- Hyperéveil (alerte) et hyper-réactivité : irritabilité ou colère, comportements imprudents/autodestructeurs, hypervigilance (scrutation permanente de l'environnement à la recherche de menaces), réaction de sursaut exagérée, troubles de la concentration, troubles du sommeil avec cauchemars.
TSPT complexe — CIM-11 code 6B41 (entité nouvelle, n'existe pas dans le DSM-5). Concerne les personnes exposées à des traumatismes répétés ou prolongés dont l'évasion est difficile (violences conjugales, maltraitance enfance, torture, détention, esclavage). Aux 4 clusters classiques s'ajoutent 3 perturbations de l'auto-organisation : troubles de la régulation émotionnelle, concept de soi négatif persistant, perturbations relationnelles. Cette nouvelle entité reconnaît la spécificité clinique des traumas complexes (travaux de J. Herman, B. van der Kolk).
Populations à risque en France : militaires (OPEX), soignants (réanimation post-COVID, urgentistes, SAMU), policiers, sapeurs-pompiers, gendarmes, journalistes de guerre, victimes d'attentats (suivi cohorte 13-Novembre, INSERM), travailleurs sociaux, modérateurs de réseaux sociaux. Traitement de référence : TCC centrée sur le trauma et EMDR (Eye Movement Desensitization and Reprocessing — F. Shapiro, validée par HAS 2007), parfois associées à des ISRS (sertraline, paroxétine).
Workflow d'une attaque de panique : courbe temporelle
T0 — Déclenchement
Soudain, parfois sans déclencheur identifiable. Sentiment d'irruption brutale.
T0 + 0-10 min — PIC
Tachycardie, oppression, dyspnée, peur de mourir/devenir fou. Intensité maximale.
T0 + 10-30 min — Décrue
Symptômes décroissent. Sentiment d'épuisement, tremblements résiduels.
T0 + 30 min — Résolution
Retour à un état basal. Fatigue +++, parfois honte. Aucune séquelle physique.
Une attaque de panique ne tue pas. Pic franchit en moins de 10 minutes, durée totale moyenne 20-30 minutes. Référence : DSM-5 (APA 2013).
L'attaque de panique : reconnaître la crise aiguë
Une attaque de panique est un épisode aigu et soudain de peur intense ou de malaise, atteignant son pic en moins de 10 minutes, durant typiquement 20 à 30 minutes. Le DSM-5 définit la crise par la présence soudaine d'au moins 4 symptômes sur 13 :
- Palpitations, battements de cœur sentis ou accélération cardiaque
- Sueurs abondantes
- Tremblements ou secousses
- Sensation de souffle coupé ou dyspnée
- Sensation d'étouffement
- Douleur ou gêne thoracique
- Nausées ou gêne abdominale
- Sensation de vertige, étourdissement ou évanouissement
- Frissons ou bouffées de chaleur
- Paresthésies (engourdissements, picotements)
- Déréalisation (sensation d'irréalité) ou dépersonnalisation
- Peur de perdre le contrôle ou de devenir fou
- Peur de mourir
L'attaque de panique est très impressionnante mais elle n'est pas dangereuse en elle-même. La personne croit avec conviction qu'elle est en train de mourir d'un infarctus, qu'elle va s'évanouir, qu'elle va devenir folle ou perdre le contrôle — ces croyances sont fausses mais leur force est telle qu'elle alimente la crise (cercle anxieux).
Diagnostic différentiel CRUCIAL : dans certaines situations, on doit exclure une cause organique avant d'attribuer la crise à un trouble anxieux :
- Premier épisode de la vie : appeler le 15 (SAMU) pour évaluation. Une douleur thoracique inaugurale peut être un infarctus.
- Âge > 40 ans + facteurs de risque cardiovasculaire (HTA, tabac, diabète, hypercholestérolémie, antécédents familiaux) avec douleur thoracique : appeler le 15.
- Douleur thoracique persistante > 30 minutes, irradiation bras gauche/mâchoire, sueurs profuses : appeler le 15.
- Hypoglycémie (diabétique), asthme aigu, embolie pulmonaire (dyspnée brutale), hyperthyroïdie : à exclure médicalement.
Une fois la cause organique exclue (généralement aux urgences, à l'examen et avec un ECG, une troponine et parfois un D-Dimères), les crises ultérieures peuvent être gérées par le secouriste PSSM sans réorientation aux urgences à chaque fois — sauf si situation nouvelle ou aggravation.
Gestion concrète : que fait le secouriste PSSM ?
Devant une personne en attaque de panique, le secouriste PSSM adopte une posture calme, ferme et bienveillante. Les bonnes pratiques validées par la HAS 2017 et reprises par les programmes MHFA / PSSM internationaux.
- Rester calme et présent. Votre calme est contagieux. Asseyez-vous à côté (pas debout en surplomb). Voix posée, débit lent, phrases courtes. Ne pas paniquer avec la personne, ne pas hyperventiler en empathie.
- Rassurer verbalement : « Je suis là. » « Ce que tu vis est une attaque de panique. » « Ça va passer. » « Ce n'est pas dangereux, ton corps ne risque rien. » « Dans 20-30 minutes ce sera fini. » Répéter calmement. Ne pas argumenter, ne pas démontrer : la personne ne peut pas raisonner pendant la crise.
- Proposer un environnement calme : éloigner les curieux, baisser la lumière si possible, fermer une porte, ouvrir une fenêtre si la personne le demande. Pas de flash-photo, pas de filmé, pas d'attroupement.
- Guider la respiration. La respiration carrée (ou abdominale lente) est efficace : « On va respirer ensemble. Inspire 4 secondes par le nez… retiens 4 secondes… expire 4 secondes par la bouche… retiens 4 secondes… ». Compter à voix haute, lentement. La personne peut au début ne pas y arriver — persister sans forcer. Effet : ralentit le rythme cardiaque (effet vagal), réduit l'hyperventilation, restaure la capnie. Pas de respiration dans un sac papier — pratique ancienne, déconseillée aujourd'hui (risque d'aggraver une hypoxie en cas d'erreur de diagnostic).
- Ancrer dans le présent (technique 5-4-3-2-1) : « Nomme-moi 5 choses que tu vois… 4 choses que tu entends… 3 choses que tu peux toucher… 2 odeurs… 1 goût. » Ramène la conscience dans le moment présent et dans le corps.
- Attendre la fin. Pic atteint vers 10 minutes, décrue ensuite. Rester présent jusqu'à résolution complète, environ 20-30 minutes. Ne pas brusquer le retour au travail.
- Débriefer après : « Comment tu te sens maintenant ? » Proposer un verre d'eau, un moment au calme. Évoquer la consultation chez le médecin traitant si c'est une première crise ou si elles se répètent. 3114 en cas de détresse psychique aiguë.
Cas particuliers :
- Personne connue avec un traitement de crise (anxiolytique en sublingual prescrit par son médecin) : la laisser s'auto-administrer son médicament. Ne jamais l'administrer vous-même.
- Crise prolongée > 1 heure sans amélioration : c'est inhabituel pour une attaque de panique simple. Réévaluer (cause organique, intoxication, autre étiologie) et appeler le 15.
- Tétanie / spasmophilie : contractures des extrémités (mains en « col-de-cygne », visage), liées à l'hyperventilation et à l'alcalose respiratoire. Régression rapide avec la respiration lente. Pas dangereux.
Prévention long terme : la personne sujette à des attaques de panique récurrentes (trouble panique constitué) bénéficie d'une prise en charge structurée. TCC avec exposition graduée = traitement de première intention validé par méta-analyses (70-80 % d'amélioration significative). Médicaments : ISRS au long cours, benzodiazépines à courte durée uniquement (risque dépendance après 4 semaines). Adjuvants validés : activité physique régulière, mindfulness (méditation pleine conscience), sommeil régulier, réduction caféine et alcool. Réf : HAS « Affections psychiatriques de longue durée — troubles anxieux graves » (2007, actualisé 2017).
À retenir
- Les troubles anxieux sont la famille de troubles psychiques la plus prévalente : 21 % de la population française sur la vie entière. 7 entités principales DSM-5 : TAG (3 %), trouble panique (2-3 %), phobie spécifique (7-9 %), phobie sociale (5 %), agoraphobie (2 %), TOC (2-3 %), TSPT (9 % vie).
- TAG : inquiétudes excessives ≥ 6 mois + symptômes somatiques (tension, fatigue, troubles sommeil). TOC : obsessions + compulsions, sous-types (contamination, ordre, vérification, pensées tabous, accumulation). Traitement : TCC-ERP + ISRS à doses élevées.
- TSPT : 4 clusters (reviviscences, évitement, altérations cognitives/humeur, hyperéveil) persistant > 1 mois post-événement. TSPT complexe (CIM-11) en cas de traumas répétés. Traitement : TCC trauma-focused + EMDR (validés HAS 2007).
- Attaque de panique : ≥ 4 symptômes / 13 DSM-5. Pic en moins de 10 minutes, durée totale 20-30 minutes. Très impressionnante mais pas dangereuse. Diagnostic différentiel à exclure si 1er épisode + douleur thoracique + > 40 ans + FRCV → SAMU 15.
- Gestion PSSM : rester calme, rassurer (« ça va passer », « ce n'est pas dangereux »), guider une respiration carrée 4-4-4-4, ancrer (technique 5-4-3-2-1), environnement calme, attendre la résolution. Pas de sac en papier.
- Prévention long terme : TCC avec exposition graduée (70-80 % efficacité — méta-analyses), ISRS au long cours, activité physique, mindfulness, réduction caféine/alcool. Référence : HAS 2017 « Prise en charge anxiété ».