Module 4 / 5 · Sommaire complet de la formation métrologie
4.3 Règle de décision : conformité, zone de doute et rapport U/IT
Une incertitude n'a d'intérêt que si elle sert à décider. Quand une mesure tombe près d'une limite de tolérance, la pièce peut être bonne ou mauvaise : il faut une règle, connue d'avance, pour trancher. Ce chapitre présente les deux grandes familles de règles, la règle par défaut de l'ISO 14253-1, les risques qu'elles répartissent entre client et fournisseur, et la conduite à tenir face à une pièce en zone de doute.
Une tolérance, cinq zones : l'exemple d'un arbre 25 +0/+0,05 mesuré avec U = 0,006 mm
Exemple pédagogique fictif. Les bornes des zones sont obtenues en retranchant ou en ajoutant U aux limites de tolérance.
Pourquoi une règle de décision, et qui la fixe
Loin des limites, la décision est évidente : une pièce mesurée au milieu de sa tolérance est bonne, quelle que soit une incertitude raisonnable. Le problème naît près des limites. L'introduction de l'ISO 14253-1:2017 le décrit ainsi : l'incertitude de mesure induit une probabilité que la valeur vraie soit hors spécification alors que la valeur mesurée est dedans, ou dans la spécification alors que la valeur mesurée est dehors.
D'où une recommandation de la même norme : fournisseurs et clients devraient convenir à l'avance d'une méthode pour résoudre ces situations. Une règle de décision dit précisément, pour une valeur mesurée et son incertitude, si l'on déclare la pièce conforme, non conforme, ou si l'on ne peut pas conclure.
| Texte | Ce qu'il prévoit sur la règle de décision |
|---|---|
| ISO 14253-1:2017 (spécification géométrique des produits) | Règles de décision par défaut pour vérifier la conformité ou la non-conformité aux spécifications GPS, applicables sauf indication contraire. |
| ISO/IEC 17025:2017, § 7.1.3 | Quand le client demande une déclaration de conformité, la spécification et la règle de décision sont clairement définies ; sauf si elle est inhérente à la spécification, la règle retenue est communiquée au client et convenue avec lui. |
| ISO/IEC 17025:2017, § 7.8.6 | Le laboratoire qui déclare une conformité documente la règle de décision appliquée, en tenant compte du niveau de risque associé, et l'indique dans le rapport. |
| JCGM 106:2012 | Guide du BIPM sur le rôle de l'incertitude de mesure dans l'évaluation de la conformité : types de règles, bandes de garde, calcul des risques. |
| ILAC-G8:09/2019 | Lignes directrices de l'ILAC sur les règles de décision et les déclarations de conformité, publiées en septembre 2019 pour accompagner l'édition 2017 de l'ISO/IEC 17025. |
En atelier, hors laboratoire accrédité, aucune loi n'impose une règle particulière. Mais une entreprise qui déclare des pièces conformes à un client s'expose à des litiges si la règle n'a jamais été écrite. La première question à poser, face à un plan ou à un cahier des charges, est donc : quelle règle de décision s'applique ici ?
Acceptation simple ou acceptation avec bande de garde
Le JCGM 106:2012 et l'ILAC-G8 distinguent deux grandes familles de règles, selon la position de la limite d'acceptation par rapport à la limite de tolérance. La distance entre les deux est la bande de garde, notée w.
- Bande de garde nulle : w = 0. Toute pièce mesurée dans la tolérance est acceptée (JCGM 106, § 8.2.1).
- Producteur et client partagent les conséquences des mauvaises décisions, d'où le nom de « risque partagé ».
- Elle suppose que l'incertitude ait été jugée acceptable pour l'usage, par exemple par un plafond U ≤ Umax convenu (§ 8.2.2 et 8.2.3).
- Limites d'acceptation placées à l'intérieur de la tolérance : w > 0 (JCGM 106, § 8.3.2, « guarded acceptance »).
- Le choix courant est w = U : on retranche l'incertitude élargie de chaque côté.
- Elle protège le client, au prix de pièces conformes refusées.
Il existe une troisième variante, le rejet avec bande de garde (« guarded rejection », § 8.3.3) : la limite d'acceptation est placée hors de la tolérance, pour ne rejeter une pièce que lorsque sa non-conformité est quasi certaine. C'est la logique de celui qui doit prouver qu'une pièce est mauvaise, typiquement le client qui veut retourner un lot.
Une question de vocabulaire. Les termes « acceptation simple » et « acceptation avec bande de garde » sont ceux du JCGM 106 et de l'ILAC-G8. L'ISO 14253-1 raisonne en zones (« acceptance zone », « rejection zone » et zone d'incertitude dans le texte de 2017) et en bandes de garde ; le JCGM 106 classe la règle par défaut de l'ISO 14253-1 parmi les règles d'acceptation avec bande de garde (§ 8.3.2, exemple).
La règle par défaut de l'ISO 14253-1 : qui doit prouver quoi
L'ISO 14253-1 répartit la charge de la preuve. Celui qui veut prouver la conformité, en général le fournisseur, doit trouver une valeur mesurée dans la zone de spécification réduite de son incertitude : la zone d'acceptation. Celui qui veut prouver la non-conformité, en général le client, doit trouver une valeur hors de la zone de spécification élargie de sa propre incertitude. Entre les deux s'étend la zone d'incertitude, où ni l'un ni l'autre ne peut conclure.
La norme précise que, lorsqu'on vérifie la conformité, la zone d'incertitude fait partie de la zone de rejet ; lorsqu'on vérifie la non-conformité, elle fait partie de la zone d'acceptation (ISO 14253-1:2017, définition 3.12, notes 3 et 4). En clair : un fournisseur ne peut pas livrer une pièce en zone de doute en la déclarant conforme, et un client ne peut pas la refuser en la déclarant non conforme.
Les éditions précédentes fixaient la bande de garde à U avec un facteur d'élargissement k = 2 par défaut. L'avant-propos de l'édition 2017 indique que ce facteur k = 2 par défaut a été remplacé par une probabilité de conformité par défaut de 95 %, ce qui rend le risque constant quel que soit le rapport entre l'intervalle de spécification et l'incertitude.
La forme simplifiée, héritée des éditions précédentes, reste un moyen pratique de raisonner, et c'est celle qu'applique notre calculateur : on retranche U (k = 2) de chaque côté, et la zone d'acceptation vaut IT − 2U. Pour une loi normale, cette forme est plus prudente que le seuil de 95 % : le JCGM 106 calcule qu'avec une bande de garde w = U = 2u, la probabilité d'accepter une pièce non conforme ne dépasse pas 2,3 %, maximum atteint quand la valeur mesurée tombe pile sur la limite d'acceptation (§ 8.3.2, exemple).
Cette répartition a une conséquence commerciale directe : c'est l'incertitude du fournisseur qui réduit sa propre zone d'acceptation. Un fournisseur qui mesure mal paie son incertitude en pièces bonnes refusées. Un client qui mesure mal ne peut plus prouver qu'une pièce est mauvaise. Chacun a intérêt à connaître et à réduire son U.
La règle par défaut s'applique en ISO/GPS « sauf indication contraire » (introduction de l'ISO 14253-1:2017). Un contrat, un plan ou une norme de produit peut donc prévoir autre chose, par exemple une acceptation simple avec un plafond d'incertitude. C'est l'intérêt d'écrire la règle retenue dans les documents de la relation client-fournisseur.
Risque client et risque fournisseur
Le JCGM 106:2012 nomme les deux mauvaises décisions possibles. Déclarer conforme une pièce qui ne l'est pas, c'est une acceptation à tort : sa probabilité est le risque du client (« consumer's risk »), puisque c'est lui qui reçoit la pièce. Déclarer non conforme une pièce qui l'est, c'est un rejet à tort : sa probabilité est le risque du fournisseur (« producer's risk »), puisque c'est lui qui rebute une pièce bonne.
Une pièce hors tolérance part chez le client. Conséquences possibles : montage impossible, défaillance en service, réclamation, rappel de lot.
Une pièce bonne est rebutée ou retouchée. Conséquences : coût matière, temps machine, retards de livraison.
Le JCGM 106 distingue aussi le risque spécifique, qui porte sur la décision prise pour une pièce donnée à partir de sa valeur mesurée, et le risque global, qui porte sur l'ensemble des pièces d'une production et dépend de la répartition des valeurs réelles. Le premier se raisonne pièce par pièce ; le second demande de connaître le procédé.
- Acceptation simple, pièce mesurée exactement sur la limite de tolérance : la valeur vraie a autant de chances d'être dedans que dehors. Le risque spécifique d'accepter une pièce mauvaise approche 50 %.
- Bande de garde w = U = 2u, pièce mesurée sur la limite d'acceptation : le risque spécifique d'acceptation à tort ne dépasse pas 2,3 % (JCGM 106, § 8.3.2).
- Contrepartie : toutes les pièces bonnes mesurées dans la bande de garde sont refusées. Le JCGM 106 rappelle que la bande de garde réduit un risque en augmentant l'autre.
Le choix de la règle est donc un arbitrage économique et de sécurité, pas un réglage technique. Pour une cote de sécurité, on protège le client avec une bande de garde large. Pour une cote d'aspect sans conséquence fonctionnelle, l'acceptation simple avec un plafond d'incertitude peut suffire. Cet arbitrage relève du système qualité : la formation qualiticien replace la maîtrise des mesures dans ce cadre.
Exemple chiffré : trois mesures, trois verdicts
Exemple pédagogique fictif. Un arbre est coté Ø 25 +0/+0,05 mm : limite inférieure 25,000 mm, limite supérieure 25,050 mm, intervalle de tolérance IT = 0,050 mm. Le contrôle est réalisé avec un processus de mesure dont l'incertitude élargie vaut U = 0,006 mm (k = 2). On applique la forme simplifiée de la règle par défaut : bande de garde égale à U.
- Zone d'acceptation : 25,000 + 0,006 = 25,006 mm à 25,050 − 0,006 = 25,044 mm, soit une largeur de 0,050 − 2 × 0,006 = 0,038 mm.
- Zones d'incertitude : 24,994 à 25,006 mm et 25,044 à 25,056 mm.
- Non-conformité démontrée : en dessous de 24,994 mm ou au-dessus de 25,056 mm.
| Valeur mesurée | Dans la tolérance ? | Zone | Verdict |
|---|---|---|---|
| 25,003 mm | Oui (25,000 ≤ 25,003 ≤ 25,050) | Incertitude basse (24,994 à 25,006) | Conformité non démontrée : la pièce ne peut pas être déclarée conforme |
| 25,030 mm | Oui | Acceptation (25,006 à 25,044) | Conforme |
| 25,047 mm | Oui (25,047 ≤ 25,050) | Incertitude haute (25,044 à 25,056) | Conformité non démontrée, non-conformité non démontrée non plus |
| 25,058 mm | Non | Au-delà de 25,056 | Non conforme, démontré |
Les pièces à 25,003 et 25,047 mm sont les plus instructives : leur valeur mesurée est dans la tolérance, et pourtant le fournisseur ne peut pas les déclarer conformes. Avec une acceptation simple, les deux auraient été acceptées ; avec une bande de garde, elles partent en zone de doute. C'est exactement la différence entre les deux familles de règles.
Le même U ne sert pas aux deux parties. Si le client contrôle la pièce à 25,047 mm avec son propre moyen, c'est son incertitude à lui qui fixe sa limite de rejet. Avec U = 0,006 mm, il ne peut pas prouver la non-conformité en dessous de 25,056 mm. Les deux parties peuvent donc, de bonne foi, ne rien pouvoir affirmer sur la même pièce.
Le rapport U/IT et la règle du dixième : des repères, pas des normes
La bande de garde consomme 2U sur l'intervalle de tolérance. Le rapport U/IT mesure donc directement la part de tolérance « perdue » en doute. Dans l'exemple précédent, U/IT = 0,006 / 0,050 = 0,12, soit 12 % : la zone d'acceptation ne garde que 76 % de l'IT (0,038 / 0,050).
| Repère U/IT | U pour IT = 0,050 mm | Zone d'acceptation IT − 2U | Part de l'IT conservée |
|---|---|---|---|
| 1/8 | 0,00625 mm | 0,0375 mm | 75 % |
| 1/4 | 0,0125 mm | 0,025 mm | 50 % |
| 1/3 | 0,0167 mm | 0,0167 mm | 33 % |
Calcul : part conservée = 1 − 2 × U/IT. Ces repères sont des pratiques industrielles répandues ; aucune norme générale ne les impose.
Au-delà de 1/4, la moitié de la tolérance part en doute : le procédé de fabrication doit alors viser une cible étroite pour que les pièces tombent en zone d'acceptation. C'est souvent le signe qu'il faut changer de moyen de mesure plutôt que de serrer la fabrication. Pour comparaison, le bilan du chapitre 4.2 donnait U = 0,0023 mm pour une moyenne de dix relevés : sur cette même tolérance, U/IT tomberait à 4,6 %.
Une autre règle de pratique, dite « du dixième », porte sur la résolution : l'instrument devrait afficher au moins le dixième de l'intervalle de tolérance. Pour IT = 0,050 mm, cela donne une résolution de 0,005 mm au plus. Le micromètre à 0,001 mm passe ; un pied à coulisse numérique à 0,01 mm, dont la résolution vaut IT/5, ne passe pas.
Résolution suffisante ne veut pas dire incertitude suffisante. Le bilan du chapitre 4.2 montre que la résolution ne pèse que 6 % de la variance : c'est l'étalonnage et la répétabilité qui fixent U. La règle du dixième est un premier filtre rapide, jamais un substitut au bilan.
Le calculateur d'aptitude applique ces règles à la tolérance et à l'incertitude que vous saisissez : bornes de la zone de conformité, rapport U/IT, adéquation de la résolution et verdict sur une valeur mesurée.
Que faire d'une pièce en zone de doute
Une pièce en zone de doute n'est ni bonne ni mauvaise : elle n'est pas démontrée conforme. Le fournisseur ne peut donc pas la livrer comme conforme sans autre démarche. Trois voies existent, à choisir selon le coût de la pièce et la criticité de la cote.
Un U plus petit élargit la zone d'acceptation. Moyenne de plusieurs relevés, comparaison à une cale étalon, passage au laboratoire de métrologie : si la nouvelle valeur tombe en zone d'acceptation, la conformité est démontrée.
Si une autre règle a été convenue à l'avance, par exemple une acceptation simple avec un plafond d'incertitude, c'est elle qui s'applique. D'où l'intérêt de l'écrire avant la première livraison.
La pièce est traitée comme un produit non conforme et soumise au client, qui peut l'accepter. L'ISO 9001:2015 (§ 8.7) prévoit ce traitement par dérogation.
Une quatrième « voie » circule dans les ateliers et doit être écartée : remesurer jusqu'à obtenir une valeur favorable. Garder la seule mesure qui arrange, en oubliant les autres, fausse le résultat et revient à tromper le client. Si l'on remesure, on déclare la moyenne de tous les relevés faits, avec l'incertitude qui correspond à ce nombre de relevés.
À plus long terme, une production qui envoie souvent des pièces en zone de doute signale un problème d'aptitude : soit le procédé est centré trop près d'une limite, soit l'incertitude de mesure est trop grande devant la tolérance. L'étude d'aptitude du processus de mesure, traitée au chapitre 5.1, permet de trancher entre les deux.
Tracer la décision. Quelle que soit la voie retenue, on conserve la valeur mesurée, l'incertitude utilisée, la règle appliquée et la décision prise. En cas de litige ou d'audit, c'est ce qui prouve que la pièce n'a pas été déclarée conforme au hasard.
Une pièce mesurée : quel verdict ?
je déclare conforme
je remesure mieux, j'applique l'accord ou je demande une dérogation
je déclare non conforme
Sources
- ISO 14253-1:2017, Spécification géométrique des produits (GPS) — Vérification par la mesure des pièces et des équipements de mesure — Partie 1 : Règles de décision pour contrôler la conformité ou la non-conformité à la spécification (avant-propos, introduction, définitions 3.1 à 3.12) — iso.org
- JCGM 106:2012, Évaluation des données de mesure — Le rôle de l'incertitude de mesure dans l'évaluation de la conformité : § 3.3, 8.2 et 8.3 — bipm.org
- ILAC-G8:09/2019, Guidelines on Decision Rules and Statements of Conformity — ilac.org
- ISO/IEC 17025:2017, § 7.1.3 et 7.8.6 ; ISO 9001:2015, § 8.7 (une nouvelle édition ISO 9001:2026 a été publiée en septembre 2026) — iso.org
À retenir
- Je vérifie quelle règle de décision s'applique avant de déclarer une pièce conforme : contrat, plan, norme produit, ou règle par défaut de l'ISO 14253-1.
- Je distingue acceptation simple (w = 0, risque partagé) et acceptation avec bande de garde (w = U, risque client réduit à 2,3 % au plus pour une loi normale).
- Pour prouver la conformité, je compare la mesure à la tolérance réduite de mon U : pour 25 +0/+0,05 et U = 0,006, la zone d'acceptation va de 25,006 à 25,044 mm.
- Je lis le rapport U/IT comme la part de tolérance perdue en doute ; 1/8, 1/4, 1/3 et la règle du dixième sont des repères de pratique, pas des exigences normatives.
- Face à une pièce en zone de doute, je remesure avec un moyen plus précis, j'applique l'accord client ou je demande une dérogation, jamais une remesure « jusqu'à ce que ça passe ».
- Je trace la valeur, l'incertitude, la règle et la décision pour chaque pièce litigieuse.