Travailler sur un porte-conteneurs ou un cargo, c'est vivre plusieurs semaines ou plusieurs mois d'affilée sur son lieu de travail, avec un équipage réduit et un navire qui ne s'arrête jamais vraiment.

À bord d'un navire de commerce, la passerelle et la machine fonctionnent jour et nuit : le travail s'organise en quarts, encadrés par des durées maximales de travail et minimales de repos.

Les règles changent selon le pavillon du navire : premier registre français, registre international français (RIF) ou pavillon étranger, avec la Convention du travail maritime de 2006 comme socle commun.

Ce guide décrit la vie à bord d'un navire de charge : quarts, rotations entre embarquement et congés, escales, cabine, rémunération, et les deux portes d'entrée, celle du matelot et celle de l'officier breveté.

1. Qui travaille à bord d'un cargo ou d'un porte-conteneurs ?

Un navire de charge transporte des marchandises, pas des passagers. Son équipage est donc tourné vers trois missions : conduire le navire, faire tourner ses machines et veiller sur la cargaison.

Le nombre de marins n'est pas libre : chaque navire de pavillon français dispose d'une fiche d'effectif minimal (article L. 5522-2 du Code des transports), qui fixe le nombre et les qualifications exigés pour naviguer en sécurité. Sur un navire de commerce, l'équipage reste bien plus restreint que sur un paquebot.

Service Fonctions Rôle à bord
Pont Capitaine, second capitaine, officiers chargés du quart à la passerelle, maître d'équipage, matelots Navigation, veille, manœuvres d'accostage, amarrage, surveillance des opérations de chargement et de l'arrimage
Machine Chef mécanicien, second mécanicien, officiers mécaniciens, électricien, matelots machine Propulsion, production d'électricité, entretien et réparation des équipements, quart ou astreinte machine
Service général Cuisinier de navire Repas de l'équipage ; le cuisinier doit être formé et qualifié pour ce poste (MLC, norme A3.2)

Les fonctions d'officier ont leurs propres pages : métier d'officier de pont de la marine marchande, métier d'officier mécanicien et mécanicien naval de bord. Ce guide se concentre sur ce qu'elles ont en commun : la vie à bord.

Pour les dimensions des navires eux-mêmes, la vidéo consacrée aux plus grands porte-conteneurs du monde présente les géants de la flotte mondiale.

Sources : Code des transports, article L. 5522-2 ; MLC 2006, norme A3.2 ; directive (UE) 2022/993 (convention STCW), annexe I, chapitres II et III.

2. Les quarts : un navire qui tourne 24 heures sur 24

En mer, la passerelle ne reste jamais vide. Un officier chargé du quart, assisté le cas échéant d'un matelot de quart, assure la veille et la conduite du navire pendant que le reste de l'équipage travaille ou se repose.

Les textes ne fixent pas de rythme de quart unique. Ils imposent en revanche des plafonds de travail et des planchers de repos, et exigent que les systèmes de quart soient organisés pour que la fatigue ne compromette pas l'efficacité de l'équipe (directive (UE) 2022/993, article 16).

Règle Pavillon français (marins résidant en France) RIF, marins non résidents Socle international (MLC, STCW)
Travail maximal 14 h par 24 h et 72 h par 7 jours (L. 5544-4) Base de 8 h par jour, 48 h par semaine, 208 h par mois ; au-delà de 48 h, heures supplémentaires (L. 5623-1 et L. 5623-2) 14 h par 24 h et 72 h par 7 jours, si l'État retient les durées de travail (MLC, norme A2.3)
Repos minimal 10 h par 24 h (L. 5544-15) 10 h par 24 h et 77 h par 7 jours (L. 5623-5) 10 h par 24 h et 77 h par 7 jours
Fractionnement Deux périodes de repos au plus, dont une d'au moins 6 heures consécutives ; jamais plus de 14 heures entre deux périodes de repos.
Pause 20 minutes par tranche de 6 heures de travail effectif (L. 5544-11) Organisation prévue par le contrat ou l'accord collectif

Exemple : deux quarts de 4 heures par jour

Un officier tient le quart de 0 h à 4 h puis de 12 h à 16 h. Il dispose de deux plages hors quart de 8 heures : de 4 h à 12 h et de 16 h à 24 h.

  • 8 heures de quart par jour : sous le plafond de 14 heures.
  • Deux périodes de repos de 8 heures : chacune dépasse 6 heures, total au-dessus de 10 heures.
  • Le calcul se complique dès qu'une manœuvre de port, un exercice ou une tâche d'entretien empiète sur ces plages : ces heures comptent comme travail.

Cet exemple illustre le mécanisme, il ne décrit pas une organisation obligatoire : chaque navire fixe son tableau de service. Les horaires de quart sont affichés à bord, et un registre des heures de repos est tenu, dont le marin reçoit un exemplaire visé (article 16, § 7 et 9 de la directive).

Les exercices d'incendie et d'abandon se déroulent de manière à perturber le moins possible les repos. Le capitaine peut toutefois exiger les heures nécessaires à la sécurité immédiate du navire, des personnes ou de la cargaison, ou à un sauvetage ; un repos équivalent est ensuite accordé (article L. 5544-13).

Sur les navires dont la salle des machines est exploitée sans présence permanente, les mécaniciens assurent souvent une astreinte plutôt qu'un quart : un appel qui interrompt le repos ouvre droit à un repos compensatoire (article 16, § 8).

Sources : Code des transports, articles L. 5544-4, L. 5544-11, L. 5544-13, L. 5544-15, L. 5623-1, L. 5623-2, L. 5623-5 ; MLC 2006, norme A2.3 ; directive (UE) 2022/993, article 16.

3. Rotations : durée d'embarquement, congés et rapatriement

La vie d'un marin de commerce alterne périodes d'embarquement et congés à terre. La durée réelle de chaque rotation dépend de l'armateur, du contrat et de l'accord collectif ; la loi fixe surtout des maximums.

C'est ici que le pavillon du navire et la résidence du marin font la plus grande différence.

Situation Embarquement maximal Congés payés
Pavillon français (premier registre, ou RIF pour un marin résidant en France) 6 mois, portés à 9 mois par accord collectif, à plus ou moins un mois pour des motifs d'exploitation ; rapatriement organisé et payé par l'employeur (L. 5542-29 et L. 5542-32) 3 jours calendaires par mois (L. 5544-23)
RIF, marin résidant hors de France 6 mois, portés à 9 mois par accord collectif, à plus ou moins un mois (L. 5621-9) ; droit au rapatriement au plus tard après 12 mois (L. 5621-16) 3 jours par mois de travail effectif (L. 5623-8)
Pavillon étranger (socle MLC) Moins de 12 mois avant le droit au rapatriement gratuit (norme A2.5) Au moins 2,5 jours civils par mois d'emploi (norme A2.4)

Ce que couvre le rapatriement

Sous pavillon français, le rapatriement comprend le transport jusqu'à la destination choisie par le marin (lieu d'engagement, port d'embarquement, lieu de résidence ou autre lieu convenu), ainsi que le logement et la nourriture jusqu'à l'arrivée (article L. 5542-31).

Aucune avance ne peut être exigée du marin. Les frais restent à sa charge en cas de débarquement pour faute grave, l'employeur devant tout de même les avancer (articles L. 5542-32 et L. 5542-33).

Autre point propre aux marins : le temps passé à attendre le rapatriement et la durée du voyage retour ne sont pas déduits des congés acquis, et les congés ne peuvent pas être remplacés par une indemnité tant que le contrat court (article L. 5544-23).

Sources : Code des transports, articles L. 5542-29 à L. 5542-33, L. 5544-23, L. 5611-2, L. 5612-1, L. 5612-3, L. 5621-9, L. 5621-16, L. 5623-8 ; MLC 2006, normes A2.4 et A2.5.

4. Les escales : descendre à terre, quand le service le permet

L'escale n'est pas un temps libre. Pour l'équipage d'un navire de charge, c'est aussi un temps de travail : manœuvres d'accostage, opérations commerciales, ravitaillement, contrôles et inspections.

Le Code des transports reconnaît au marin le droit de descendre à terre, en escale ou lors d'un séjour prolongé au mouillage, sous réserve des exigences de service ou de sécurité fixées par le capitaine (article L. 5544-14). La MLC formule la même règle : les permissions à terre sont accordées pour autant qu'elles restent compatibles avec les exigences du service (règle 2.4).

Le repos hebdomadaire de 24 heures consécutives peut, par accord collectif, être pris par roulement, différé au retour au port ou pris dans un port d'escale (articles L. 5544-17 et L. 5544-18). Un repos différé s'accompagne de mesures compensatoires.

Ce que le marin peut attendre

  • Une descente à terre quand le service et la sécurité le permettent
  • Un repos hebdomadaire, éventuellement différé avec compensation
  • Un repos équivalent après un travail exigé pendant le repos

Ce qui limite les sorties

  • Les opérations de chargement et la veille au port
  • Les décisions du capitaine pour le service ou la sécurité
  • La durée de l'escale, fixée par les opérations commerciales

Sources : Code des transports, articles L. 5544-14, L. 5544-17, L. 5544-18 ; MLC 2006, règle 2.4.

5. Cabine, repas, soins : les conditions de vie à bord

C'est l'une des grandes différences avec un paquebot : sur un navire autre qu'un navire à passagers, chaque marin dispose d'une cabine individuelle (MLC, norme A3.1, § 9 a). Des dérogations restent possibles sur les navires de moins de 3 000 de jauge brute et les navires spéciaux.

La convention fixe des surfaces minimales qui augmentent avec la taille du navire. Les grands porte-conteneurs entrent dans la dernière catégorie.

Jauge brute du navire Cabine individuelle d'un marin Cabine d'officier sans salon ni bureau
Moins de 3 000 4,5 m² au moins 7,5 m² au moins
De 3 000 à moins de 10 000 5,5 m² au moins 8,5 m² au moins
10 000 et plus 7 m² au moins 10 m² au moins

Le capitaine, le chef mécanicien et le second capitaine disposent en plus d'une pièce contiguë servant de salon ou de bureau. Chaque cabine comporte une couchette d'au moins 198 × 80 cm, une armoire fermant à clé, un bureau ou une table et, sauf exception, un lavabo alimenté en eau chaude et froide.

Les cabines sont séparées pour les hommes et les femmes. La convention recommande aussi de les répartir de façon à séparer les quarts, pour que ceux qui dorment le jour ne soient pas dérangés par ceux qui travaillent (principe directeur B3.1.5).

Gratuit

Nourriture

Tout marin a droit gratuitement à la nourriture, ou à une indemnité, pendant toute la durée du contrat (L. 5542-18 ; MLC, norme A3.2).

15 marins

Infirmerie

Une infirmerie distincte est prévue sur tout navire embarquant 15 marins ou plus pour un voyage de plus de trois jours (norme A3.1, § 12).

Pont libre

Loisirs

Accès à un pont découvert hors service, installations de loisirs adaptées, blanchisserie et réfectoires (norme A3.1, § 10, 13, 14 et 17).

Les logements sont climatisés, sauf sur les navires qui naviguent régulièrement sous un climat tempéré qui ne l'exige pas, et la hauteur sous plafond est d'au moins 203 cm dans les locaux de logement (norme A3.1, § 6 et 7).

Sources : MLC 2006, norme A3.1 (§ 6, 7, 9, 10 à 14, 17), principe directeur B3.1.5, norme A3.2 ; Code des transports, article L. 5542-18.

6. La rémunération et la protection sociale du marin

Il n'existe pas de grille publique unique des salaires sur les navires de commerce. La rémunération dépend du pavillon, de l'armateur, de la fonction, du brevet détenu et de l'accord collectif applicable. Pour les officiers, le détail figure sur la fiche salaire d'un officier de pont.

Quelques repères officiels permettent toutefois de situer le cadre.

Repère Ce que dit le texte
Salaire minimum OIT du matelot qualifié Salaire mensuel de base de 690 dollars US depuis le 1er janvier 2026, puis 704 dollars au 1er janvier 2027 et 715 dollars au 1er janvier 2028 (accord de la sous-commission des salaires des gens de mer de l'OIT, 16 avril 2025). C'est un principe directeur de la MLC (B2.2.4), hors heures supplémentaires et accessoires.
RIF, marins non résidents Rémunération au moins égale aux montants fixés par décret, par référence aux rémunérations pratiquées ou recommandées sur le plan international ; paiement au moins mensuel avec relevé (L. 5623-9 et L. 5623-10).
Heures supplémentaires Sous pavillon français, régime du Code du travail adapté aux marins, avec possibilité de forfait par accord (L. 5544-8). RIF non-résidents : repos équivalent ou majoration d'au moins 25 % au-delà de 48 heures (L. 5623-2).
Avantages en nature Nourriture et logement à bord fournis, rapatriement à la charge de l'employeur (voir sections 3 et 5).

L'ENIM, régime de sécurité sociale des marins

Les gens de mer embarqués sur un navire battant pavillon français au commerce relèvent du régime d'assurance vieillesse des marins (article L. 5551-1), géré par l'Établissement national des invalides de la marine (ENIM, décret n° 2010-1009 du 30 août 2010). Ce régime sert des pensions d'ancienneté, proportionnelles ou spéciales (article L. 5552-1).

Un marin résidant en France et embarqué sous pavillon étranger peut aussi y être affilié, s'il ne relève pas d'un autre régime de sécurité sociale en application des règlements européens ou d'une convention, et s'il n'est pas couvert par une protection au moins équivalente (L. 5551-1, 2°). Les marins non résidents des navires du RIF ont une protection sociale fixée par la loi choisie au contrat, financée pour moitié au moins par l'employeur (L. 5631-3).

Les cotisations et certaines prestations de l'ENIM se calculent sur des salaires forfaitaires répartis en 20 catégories, et non sur le salaire réel : le barème des salaires forfaitaires ENIM donne le montant de chaque catégorie, année par année.

Sources : OIT, communiqué du 16 avril 2025 (sous-commission des salaires des gens de mer) ; MLC 2006, principe directeur B2.2.4 ; Code des transports, articles L. 5544-8, L. 5551-1, L. 5552-1, L. 5623-2, L. 5623-9, L. 5623-10, L. 5631-3.

7. Embarquer sans diplôme ou avec un brevet : les parcours STCW

Le Code des transports pose deux conditions à toute personne qui veut exercer la profession de marin : une aptitude médicale contrôlée par le service de santé des gens de mer (article L. 5521-1), et des titres de formation professionnelle maritime correspondant aux fonctions exercées (article L. 5521-2 ; décret n° 2015-723 du 24 juin 2015).

Ces titres suivent la convention STCW de l'Organisation maritime internationale, reprise en droit européen par la directive (UE) 2022/993. Elle distingue trois niveaux de responsabilité : appui (matelots), opérationnel (officiers chargés du quart) et direction (capitaine, second, chef et second mécanicien).

Le socle commun à tous

2 ans max

Certificat médical

Valable deux ans au maximum, un an pour les moins de 18 ans (directive, article 12).

CFBS

Formation de base à la sécurité

Familiarisation et formation de base pour tous les gens de mer (règle VI/1) : survie, incendie, premiers secours, sécurité des personnes.

18 ans

Âge sur le RIF

Âge minimal à bord des navires du RIF, sauf jeunes de 16 à 18 ans en formation professionnelle (L. 5621-6).

Les principaux titres du pont et de la machine

Titre STCW Âge Conditions minimales de service en mer
Matelot de quart à la passerelle (règle II/4) ou à la machine (règle III/4) 16 ans 6 mois de service en mer avec formation, ou formation spéciale comprenant 2 mois de mer
Marin qualifié pont (règle II/5) 18 ans Être matelot de quart, puis 18 mois de service au pont (12 mois avec une formation approuvée)
Officier chargé du quart à la passerelle, navires de 500 de jauge brute et plus (règle II/1) 18 ans 12 mois dans un programme de formation approuvé, ou 36 mois ; dont 6 mois de quart sous supervision
Officier chargé du quart machine, 750 kW et plus (règle III/1) 18 ans Formation en atelier et 12 mois de mer dans un programme approuvé, ou 36 mois ; dont 6 mois de quart sous supervision
Capitaine, 3 000 de jauge brute et plus (règle II/2) — Officier de quart puis 36 mois de service en mer, ramenés à 24 mois après 12 mois comme second

Sans diplôme : la porte du matelot

La règle STCW du matelot de quart ne vise pas les matelots en cours de formation ni ceux qui exercent des fonctions non spécialisées. Un premier embarquement est donc possible sans diplôme scolaire, à condition d'être reconnu apte, d'avoir suivi la formation de sécurité et de détenir le titre exigé pour le poste par la réglementation française.

Le service en mer accumulé permet ensuite d'obtenir les certificats de matelot, puis de marin qualifié. La voie d'officier passe par une formation longue dans un établissement d'enseignement maritime, décrite sur la fiche formation d'officier de pont.

Sources : Code des transports, articles L. 5521-1, L. 5521-2, L. 5621-6 ; décret n° 2015-723 du 24 juin 2015 ; directive (UE) 2022/993, articles 12 et 13, annexe I, règles II/1, II/2, II/4, II/5, III/1, III/4, VI/1.

Conclusion : un métier encadré par le pavillon autant que par la mer

Sur un cargo ou un porte-conteneurs, la vie à bord se résume à quelques règles qui structurent tout le reste : 10 heures de repos par 24 heures au minimum, une cabine individuelle, la nourriture fournie et des embarquements limités dans le temps, avec un rapatriement à la charge de l'employeur.

Avant d'embarquer, il est utile de vérifier le pavillon du navire et le droit applicable au contrat : durée d'embarquement, congés, protection sociale et salaire minimum n'y sont pas les mêmes. En cas de doute sur une situation précise, les services chargés de la mer ou un syndicat de gens de mer peuvent éclairer le contrat proposé.

Sources et références :

  • Code des transports, version consolidée (articles L. 5521-1 à L. 5623-10) — Légifrance
  • Convention du travail maritime, 2006 (MLC), normes A2.3, A2.4, A2.5, A3.1, A3.2 et principe directeur B2.2.4 — Organisation internationale du travail
  • OIT, accord de la sous-commission des salaires des gens de mer du 16 avril 2025 (salaire minimum du matelot qualifié)
  • Directive (UE) 2022/993 du 8 juin 2022 concernant le niveau minimal de formation des gens de mer (convention STCW) — EUR-Lex