Soudeur nucléaire
Le cadre nucléaire du soudage

Module 1 / 4  ·  Sommaire complet de la formation

Module 1 : Le cadre nucléaire du soudage 22 min de lecture

1.3 Traçabilité, points d'arrêt et écarts : la qualité d'une soudure nucléaire

En nucléaire, une soudure se juge deux fois : sur sa qualité réelle, et sur la preuve de cette qualité. Ce chapitre explique ce qu'on trace, pourquoi certains contrôles bloquent la suite des opérations, comment un écart est traité, et ce que les retours d'expérience publics de Flamanville et de Penly ont appris à la filière sur le soudage.

La vie documentaire d'un joint soudé

Préparer

Repère du joint, mode opératoire, qualification, consommables

Accoster

Contrôle de la préparation avant soudage

Souder

Paramètres et passes enregistrés au fil de l'eau

Contrôler

Examen visuel, CND, par une autre personne

Archiver

Dossier du joint rattaché à l'équipement

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Pourquoi tout est tracé

Souder sur un élément important pour la protection est une activité importante pour la protection (chapitre 1.1). L'arrêté INB du 7 février 2012 impose que ces activités soient documentées et tracées (article 2.5.6) et qu'elles fassent l'objet d'un contrôle technique par des personnes différentes de celles qui les ont réalisées (article 2.5.3).

La traçabilité répond à une question simple, qui peut être posée dix ou quarante ans après la fabrication : qui a soudé ce joint, comment, avec quoi, et qui l'a contrôlé ? Si la réponse n'existe pas, la conformité de la soudure ne peut plus être démontrée, même si la soudure est bonne.

Concrètement, les informations rattachées à un joint comprennent en général :

Information Pourquoi elle compte
Repère du jointRelier la soudure à un plan et à un équipement précis
Identité et qualification du soudeurProuver que la qualification couvrait ce joint à cette date
Mode opératoire appliquéProuver que le procédé était qualifié pour ce cas
Lots de produits d'apport et de gazRetrouver les joints concernés si un lot se révèle non conforme
Paramètres et températures relevésVérifier le respect des plages du mode opératoire
Résultats des contrôles et réparationsConnaître l'historique réel du joint, réparations comprises

La forme exacte (carnet, fiche de suivi, application informatique) dépend de l'exploitant, du fabricant et du code applicable. L'article le carnet de soudage et la traçabilité des joints compare les pratiques en construction métallique, sous code ASME et en nucléaire.

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Contrôle technique et points d'arrêt

Le contrôle technique de l'article 2.5.3 se traduit, sur les documents de suivi, par des étapes où une autre personne que le soudeur vérifie ce qui a été fait. Dans la pratique des chantiers, deux types d'étapes sont distingués :

Point d'arrêt

L'opération ne peut pas continuer tant que le contrôle n'a pas été fait et signé. Exemple courant : vérification de la préparation et de l'accostage avant la passe de racine, ou contrôle après une réparation.

Point de notification ou de surveillance

Le contrôleur ou le surveillant de l'exploitant est prévenu ; il peut assister, mais son absence ne bloque pas l'opération au-delà du délai convenu.

Les appellations varient selon les exploitants et les fabricants ; ce qui est constant, c'est la règle : un point d'arrêt ne se contourne pas. Souder la passe suivante « pour ne pas perdre de temps » avant la levée d'un point d'arrêt crée un écart, et peut rendre le contrôle impossible, puisque la zone à contrôler est recouverte.

Contrôler n'est pas se défier. Le contrôle par une autre personne n'est pas un jugement sur le soudeur : c'est l'exigence posée par l'arrêté INB pour toutes les activités importantes pour la protection, quel que soit l'intervenant.
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Un écart se signale, il ne s'arrange pas

L'arrêté INB définit l'écart comme le non-respect d'une exigence définie (article 1.3). Une soudure réalisée hors du domaine de qualification du soudeur, un consommable non prévu, un paramètre hors plage, un point d'arrêt franchi, un document rempli après coup : ce sont des écarts, même si la soudure est bonne.

Le chapitre 2.6 de l'arrêté organise leur traitement, par l'exploitant :

Article Étape
2.6.1Détection des écarts, y compris leur signalement par les intervenants extérieurs
2.6.2Examen de l'écart
2.6.3Traitement : recherche des causes, actions correctives
2.6.4Déclaration à l'autorité des événements significatifs
2.6.5Rapport sur l'événement significatif, dans un délai de deux mois

Le rôle du soudeur se situe au début de la chaîne : signaler. Tout le reste dépend de cette première information. Un écart signalé est examiné, traité et, le cas échéant, réparé dans un cadre maîtrisé. Un écart caché, lui, peut ressurgir des années plus tard, lors d'un contrôle en service ou d'un incident.

Réflexes attendus

  • s'arrêter et prévenir son encadrement ;
  • décrire les faits tels qu'ils sont ;
  • laisser la zone en l'état pour le constat ;
  • attendre la décision avant toute reprise.

À proscrire

  • meuler et reprendre sans le déclarer ;
  • corriger un relevé ou une date après coup ;
  • signer pour un collègue ;
  • utiliser le repère d'un autre joint.
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Retour d'expérience : les soudures de l'EPR de Flamanville

Le cas le plus documenté publiquement concerne les soudures du circuit secondaire principal de l'EPR de Flamanville, construit par EDF. Ces tuyauteries devaient bénéficier d'une démarche dite d'exclusion de rupture, qui suppose une qualité de conception et de fabrication très élevée.

Le 19 juin 2019, l'ASN a fait savoir que les huit soudures de traversée de l'enceinte « devaient être réparées ». Elle motivait sa position par :

« la nature et le nombre particulièrement important des écarts survenus lors de la conception et de la fabrication »

— ASN, position du 19 juin 2019 sur les soudures de traversée de l'EPR de Flamanville

L'autorité ajoutait que « la réparation des soudures concernées avant la mise en service du réacteur constitue la solution de référence ». La leçon pour le soudeur est directe : l'accumulation d'écarts, même individuellement traités, finit par empêcher de démontrer la sûreté d'un ouvrage.

Le rapport Folz (28 octobre 2019)

Remis aux ministres le 28 octobre 2019, le rapport de Jean-Martin Folz sur la construction de l'EPR de Flamanville consacre un chapitre à « une perte de compétences généralisée ». Il y fait une mention spéciale au soudage :

« une mention spéciale à la faiblesse des ressources et talents en technique et réalisation de soudage […] les très nombreux incidents et malfaçons observés illustrent tant un certain manque de compétence des entreprises concernées que de vraies pénuries de soudeurs qualifiés. »

— Rapport « La construction de l'EPR de Flamanville », octobre 2019

Le rapport recommande qu'« une attention particulière » soit « apportée aux métiers du soudage », avec « des efforts considérables de formation initiale et d'entretien des compétences », et insiste sur une exigence qui va « depuis les opérations lourdes de fabrication jusqu'au dernier geste du soudeur ». Il estime que la construction de l'EPR de Flamanville « ne peut être considérée que comme un échec pour EDF ».

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Plan excell, Penly : ce que la filière en a tiré

À la suite du rapport, EDF a lancé au printemps 2020 le plan excell, dont un communiqué du 8 novembre 2021 dresse un premier bilan. Parmi ses engagements figurent un plan Soudage et la création d'HEFAÏS, haute école de formation au soudage installée à Cherbourg-en-Cotentin, dont la première promotion était annoncée pour septembre 2022.

Une réparation n'est jamais anodine : Penly 1

En mars 2023, l'ASN a classé au niveau 2 de l'échelle INES un événement sur le réacteur 1 de Penly, lié au phénomène de corrosion sous contrainte. Une fissure de 155 mm de long et 23 mm de profondeur, pour une épaisseur de tuyauterie de 27 mm, a été découverte sur une soudure.

L'autorité relevait que cette soudure avait fait l'objet d'une « double réparation lors de la construction », susceptible de modifier ses propriétés mécaniques et les contraintes internes du métal dans cette zone. EDF a ensuite engagé un programme de contrôle des soudures réparées.

Pourquoi l'historique d'un joint compte : sans traçabilité des réparations réalisées à la construction, il aurait été impossible d'identifier les soudures présentant le même historique et de les contrôler en priorité.

Et les certifications de soudeurs ?

Une question écrite à l'Assemblée nationale (n° 6750, réponse publiée au JO du 4 juillet 2023) a porté sur la certification « Pratiquer le soudage suivant le code RCC-M-AFCEN », retirée du répertoire spécifique de France compétences le 15 décembre 2022, faute de garantir « une neutralité d'évaluation ». La question citait de l'ordre de 1 300 certifications RCC-M et 1 500 ASME IX par an. Cette décision ne touche pas l'exigence de qualification des soudeurs, qui relève des normes et de l'arrêté ESPN (module 2).

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La qualité au quotidien : ce que cela demande au soudeur

Les retours d'expérience ci-dessus ne décrivent pas des fautes spectaculaires, mais une somme d'écarts et de compétences insuffisantes. La prévention passe par des gestes ordinaires, répétés à chaque joint :

  • lire le dossier avant de prendre la torche : repère, mode opératoire, qualification, points d'arrêt ;
  • vérifier sa qualification : domaine couvert et validité à jour (chapitre 2.2) ;
  • respecter les plages du mode opératoire, et s'arrêter si elles ne peuvent pas l'être ;
  • renseigner les documents au fil de l'eau, avec ses propres relevés ;
  • ne jamais réparer sans instruction : une réparation suit une procédure et se trace comme une soudure ;
  • signaler tout écart, y compris le sien.

Ces réflexes rejoignent la culture de sûreté vue au chapitre 1.1. Pour replacer le métier dans son contexte (missions, environnements, parcours), la fiche « devenir soudeur nucléaire » décrit les cursus et les qualifications demandées à l'embauche.

J'ai un doute sur un joint : que faire ?

Le joint, le document ou ma qualification ne correspond pas exactement à ce qui est prévu

Je continue en « adaptant »

Écart non déclaré, preuve de conformité perdue, risque de découverte tardive en contrôle ou en exploitation.

Je m'arrête et je préviens

Examen de l'écart, décision tracée, reprise dans un cadre maîtrisé. Le temps perdu est limité et justifié.

Sources

  • Arrêté du 7 février 2012 fixant les règles générales relatives aux installations nucléaires de base, articles 1.3, 2.5.3, 2.5.6, 2.6.1 à 2.6.5 — Légifrance
  • ASN (aujourd'hui ASNR), « EPR de Flamanville : les huit soudures de traversée devront être réparées », juin 2019 ; avis d'incident « Corrosion sous contrainte à Penly : niveau 2 sur l'échelle INES », mars 2023 — asnr.fr
  • Jean-Martin Folz, « La construction de l'EPR de Flamanville », rapport remis le 28 octobre 2019 — economie.gouv.fr
  • EDF, communiqué du 8 novembre 2021 sur le plan excell — edf.fr
  • Assemblée nationale, question écrite n° 6750, réponse publiée au JO du 4 juillet 2023 — assemblee-nationale.fr

À retenir

  • Une AIP est tracée (arrêté INB, 2.5.6) et contrôlée par une autre personne (2.5.3).
  • Une soudure bonne mais non tracée est une soudure dont la conformité n'est pas démontrée.
  • Un point d'arrêt bloque la suite tant que le contrôle n'est pas levé : il ne se contourne jamais.
  • Un écart = non-respect d'une exigence définie ; le soudeur le signale, l'exploitant l'examine, le traite et, s'il est significatif, le déclare (2.6.4) avec un rapport sous deux mois (2.6.5).
  • Flamanville (2019) : 8 soudures de traversée à réparer du fait du nombre d'écarts ; le rapport Folz pointe la perte de compétences en soudage.
  • Penly 1 (2023, INES 2) : une soudure doublement réparée à la construction ; une réparation n'est jamais anodine.

Sommaire de la formation