Module 2 / 4 · Sommaire complet de la formation
2.3 Inox, alliage 690, réparations : les pièges des soudures nucléaires
Une soudure nucléaire se juge sur plusieurs décennies d'exploitation, au contact d'eau chaude sous pression, parfois sous irradiation. Les défauts qui comptent ne sont pas toujours visibles le jour du contrôle. Ce chapitre s'appuie sur des retours d'expérience rendus publics par l'autorité de sûreté pour dégager ce qu'ils enseignent au soudeur : la réparation n'est jamais anodine, le matériau a une histoire, et un corps étranger oublié dans un circuit est un écart en soi.
Quatre retours d'expérience publics à connaître
Inconel 600
Fissuration par corrosion au contact de l'eau du circuit primaire ; remplacement par l'alliage 690
Juin 2019
EPR de Flamanville : l'ASN demande de réparer les huit soudures de traversée
Octobre 2021
Civaux 1 : corrosion sous contrainte au niveau de soudures de tuyauteries en inox
Mars 2023
Penly 1 : fissure sur une soudure doublement réparée à la construction, niveau 2 INES
Sources : pages et avis d'incident de l'ASN, aujourd'hui ASNR. Les faits sont rapportés tels que publiés, sans extrapolation.
Des matériaux choisis pour durer, et des soudures qui doivent suivre
Les circuits d'un réacteur à eau sous pression associent des aciers de construction, des aciers inoxydables austénitiques et des alliages à base de nickel. La NF EN ISO 15614-1 couvre d'ailleurs explicitement le soudage à l'arc du nickel et de ses alliages, à côté des aciers.
Pour le soudeur, cela veut dire des matériaux sensibles à la chaleur apportée, à la propreté et à la protection gazeuse, et des produits d'apport imposés par le DMOS, sans substitution possible. L'édition 2024 du RCC-M a d'ailleurs fait évoluer les règles de qualification et d'acceptation des produits d'apport.
Les précautions générales sur les inox (protection envers en TIG, décapage et passivation après soudage) sont traitées dans la formation soudeur et dans l'article décapage et passivation de l'inox après soudure. En nucléaire, elles ne sont pas laissées à l'appréciation de l'atelier : elles figurent dans le DMOS et dans le programme de fabrication.
L'Inconel 600 et l'alliage 690 : quand le matériau lui-même pose problème
L'autorité de sûreté a documenté de longue date un phénomène touchant certaines zones en alliage de nickel des réacteurs :
« L'Inconel 600 en contact avec l'eau du circuit primaire peut présenter des fissures dues à un phénomène de corrosion. »
— ASN, programme de maintenance des zones en Inconel 600 des réacteurs électronucléaires
La réponse a été de remplacer ce matériau par l'alliage 690, décrit par la même page comme un « matériau non sensible à ce phénomène ». L'enseignement pour le soudeur dépasse la chimie : dans le nucléaire, un matériau peut être retiré après des années de service parce que l'exploitation a révélé un mode de dégradation.
Chaque intervention sur ces zones suit donc un dossier spécifique, et chaque soudure réalisée s'ajoute à l'historique de la pièce. D'où l'importance de la traçabilité joint par joint : dans vingt ans, quelqu'un devra savoir qui a soudé, avec quoi et selon quelle procédure.
La corrosion sous contrainte : Civaux 1, octobre 2021
Le 21 octobre 2021, lors de contrôles sur le réacteur 1 de la centrale de Civaux, des indications de corrosion sous contrainte ont été découvertes au niveau de soudures des tuyauteries du circuit d'injection de sécurité (RIS), en acier inoxydable austénitique. L'ASN a consacré un dossier public à ce phénomène, qui a ensuite conduit à des contrôles sur d'autres réacteurs.
La corrosion sous contrainte associe trois ingrédients : un matériau sensible, un milieu agressif et des contraintes mécaniques. Les soudures sont des zones où les contraintes résiduelles et la microstructure diffèrent du métal de base : ce sont des endroits à surveiller par construction.
Matériau
Acier inoxydable austénitique des tuyauteries concernées
Milieu
Fluide du circuit, en exploitation
Contraintes
Dont les contraintes résiduelles de soudage
Le soudeur ne maîtrise ni le milieu ni le choix du matériau. Il maîtrise en revanche l'application exacte du mode opératoire, qui conditionne une partie des contraintes résiduelles et de la microstructure de la zone soudée.
Penly 1, mars 2023 : une soudure réparée deux fois
Le 7 mars 2023, l'ASN a classé au niveau 2 de l'échelle INES un événement concernant le réacteur 1 de la centrale de Penly. Une fissure de corrosion sous contrainte y avait été découverte sur une soudure :
155 mm
de longueur, environ un quart de la circonférence
23 mm
de profondeur
27 mm
d'épaisseur de tuyauterie
L'élément le plus instructif pour un soudeur est dans l'explication donnée : cette soudure avait fait l'objet d'une « double réparation lors de la construction », une opération « susceptible de modifier ses propriétés mécaniques et les contraintes internes du métal dans cette zone ». L'exploitant a ensuite lancé un programme de contrôle des soudures réparées.
Flamanville : quand la qualité de réalisation empêche une démonstration de sûreté
Pour les soudures du circuit secondaire principal de l'EPR de Flamanville, l'ASN a indiqué en juin 2019 que les huit soudures de traversée de l'enceinte devaient être réparées. Elle motivait sa position par « la nature et le nombre particulièrement important des écarts survenus lors de la conception et de la fabrication », qui ne permettaient pas de s'appuyer sur la démarche dite d'exclusion de rupture.
Le rapport remis au président d'EDF le 28 octobre 2019 sur la construction de l'EPR consacre un chapitre à « une perte de compétences généralisée » et insiste sur le soudage :
« Une attention particulière doit être apportée aux métiers du soudage : des efforts considérables de formation initiale et d'entretien des compétences devront être entrepris […]. »
— Rapport « La construction de l'EPR de Flamanville », 28 octobre 2019
Le détail de cet épisode et de ses suites sur l'organisation qualité est traité au chapitre traçabilité, points d'arrêt et écarts. À retenir ici : une soudure peut être conforme à l'œil et pourtant inacceptable, parce que la preuve de sa conformité n'a pas été construite comme prévu.
Propreté et exclusion des corps étrangers (FME)
Ouvrir un circuit pour souder, c'est créer une porte d'entrée. Les chantiers nucléaires délimitent des zones « FME » (Foreign Material Exclusion, exclusion des corps étrangers). Une lettre de suite d'inspection de l'ASN à la centrale du Blayais, en 2023, mentionne ainsi une « zone à risque « FME (Foreign Material Exclusion) » à risque d'introduction de corps étrangers dans les circuits ».
Pour un soudeur, les corps étrangers typiques sont connus : chute de meulage, électrode ou baguette, bouchon d'obturation oublié, chiffon, petit outillage. Les règles concrètes (inventaire des outils à l'entrée et à la sortie, obturation des ouvertures, contrôle avant fermeture) sont celles du chantier et de l'exploitant ; elles s'apprennent en formation d'accès et au briefing.
| Situation | Réflexe |
|---|---|
| J'entre en zone FME | Je respecte l'inventaire du matériel et les consignes d'accès affichées |
| J'ouvre ou je découpe une tuyauterie | J'applique l'obturation prévue avant toute autre opération |
| Un objet tombe dans l'ouverture | Je m'arrête, je ne tente rien seul, je préviens immédiatement |
| Fin d'intervention | Je participe au contrôle de sortie : tout ce qui est entré doit ressortir |
Signaler un objet perdu n'est pas une faute : c'est ce qui permet de traiter l'écart. L'arrêté du 7 février 2012 prévoit d'ailleurs que les écarts soient détectés, y compris par leur signalement par les intervenants extérieurs (article 2.6.1).
Ce que ces retours d'expérience changent au poste
Réflexes attendus
- Appliquer le DMOS à la lettre, produits d'apport compris
- Traiter toute réparation comme une opération qualifiée et tracée
- Respecter les règles FME à chaque ouverture
- Signaler tout doute, toute anomalie, tout objet perdu
Pratiques à proscrire
- « Rattraper » un défaut sans procédure de réparation
- Changer de métal d'apport ou de gaz faute de stock
- Meuler ou souder sur un circuit ouvert non obturé
- Taire une anomalie pour ne pas retarder le chantier
Sources
- ASN / ASNR : dossier « corrosion sous contrainte » (Civaux 1, octobre 2021) ; avis d'incident « corrosion sous contrainte à Penly, niveau 2 sur l'échelle INES » (7 mars 2023) ; programme de maintenance des zones en Inconel 600 ; lettre de suite INSSN-BDX-2023-0015 (Blayais, 30 juin 2023) ; EPR de Flamanville, les huit soudures de traversée devront être réparées (juin 2019) — reglementation-controle.asnr.fr
- Rapport « La construction de l'EPR de Flamanville », remis le 28 octobre 2019 — presse.economie.gouv.fr
- Arrêté du 7 février 2012 fixant les règles générales relatives aux installations nucléaires de base, art. 2.6.1 — Légifrance
- ISO 15614-1:2017 ; AFCEN, RCC-M édition 2024 — iso.org, afcen.com
À retenir
- Les soudures nucléaires associent aciers, inox austénitiques et alliages de nickel, avec des produits d'apport imposés par le DMOS.
- L'Inconel 600 a été remplacé par l'alliage 690, non sensible à la corrosion observée au contact de l'eau du primaire.
- Civaux 1 (2021) : corrosion sous contrainte au niveau de soudures de tuyauteries inox du circuit RIS.
- Penly 1 (2023, INES 2) : fissure de 23 mm sur 27 mm d'épaisseur, sur une soudure doublement réparée à la construction.
- Une réparation modifie le métal : elle suit une procédure qualifiée et reste tracée à vie.
- Zone FME : tout ce qui entre doit ressortir ; un objet perdu se signale immédiatement.