Module 4 / 5 · Sommaire complet de la formation grutier
4.3 Opérations interdites et opérations délicates
Les référentiels CACES dressent deux listes : les opérations interdites et les opérations délicates. Le Code du travail ajoute des interdictions assorties d'exceptions strictes, qui ne jouent jamais à l'initiative du grutier. Ce chapitre les passe en revue, montre où R483 et R487 divergent, et rappelle le droit du grutier de refuser.
Trois niveaux, du non absolu à la vigilance renforcée
D'après les référentiels R.483A et R.487A (annexe 2) et le Code du travail (R4323-32 à R4323-45).
Ne jamais quitter une grue avec une charge au crochet
« Laisser une charge suspendue en fin de poste » ouvre la liste des opérations interdites dans les deux référentiels. Deux articles du Code du travail en donnent la base :
Lorsque l'appareil de levage est à l'arrêt, aucune charge ne reste suspendue au crochet.
Des mesures sont prises en cas de panne d'énergie. Il est interdit de laisser des charges suspendues sans surveillance, sauf si l'accès à la zone de danger est empêché et si la charge est accrochée et maintenue en toute sécurité.
L'INRS précise la portée de la règle pour la grue à tour : en fin de poste, « aucune charge ni aucun accessoire de levage ne doit rester suspendu au crochet, pas même une élingue, à l'exception d'équipements prévus et fournis par le fabricant » (ED 6338, chapitre 11). Il interdit aussi au grutier de quitter son poste « alors que la grue n'est pas dans sa configuration hors service (absence de charge au crochet et grue mise en girouette) » (ED 6338, chapitre 4).
Pour la grue mobile, la consigne est comparable : « Ne quittez jamais votre grue sans avoir reposé la flèche sur son support ; arrêtez le moteur, serrez le frein, fermez les portes, conservez la clé de contact sur vous » (ED 6107, § 5.2). En déplacement, pas de câbles ni de chaînes laissés suspendus au crochet (§ 4.2).
Lever des personnes : jamais de sa propre initiative
Le « levage de personne » figure parmi les opérations interdites des référentiels R483 et R487. Le Code du travail (R4323-32) n'admet l'emploi d'un équipement non prévu pour le levage de personnes que dans des cas limités : lorsque le recours à un équipement spécialement conçu est techniquement impossible ou expose à un risque plus important, dans les conditions fixées par un arrêté d'application, ou en cas d'urgence pour évacuer des personnes.
L'INRS détaille les trois circonstances exceptionnelles (ED 6338, § 10.6.1 ; ED 6107, § 8.12) :
| Circonstance | Ce qu'elle couvre, et ce qu'elle ne couvre pas |
|---|---|
| Impossibilité technique | Le recours à un élévateur de personnes est techniquement impossible. « Cette exception ne pouvant couvrir une situation d'éloignement du fournisseur potentiel ou un coût élevé de la fourniture. » |
| Risque plus élevé | L'élévateur de personnes exposerait à un risque plus élevé lié à l'environnement de travail. |
| Évacuation d'urgence | Le recours à la grue est nécessaire pour évacuer une personne en urgence (blessé grave). |
Dans les deux premiers cas, la dérogation est subordonnée au respect des prescriptions techniques et organisationnelles fixées par arrêté pour les équipements de levage de charges utilisés pour lever des personnes ; ces prescriptions ne sont pas requises pour les opérations de secours (ED 6338, § 10.6.1).
Ces « autres matériels » sont en premier lieu les plateformes élévatrices mobiles de personnes, présentées dans la sensibilisation CACES chariots, nacelles et ponts. Le guide ED 6107 rappelle aussi qu'il est interdit de transporter des passagers dans la cabine d'une grue mobile au-delà de ses capacités d'accueil (§ 8.7.2).
Benne suspendue, masse ajoutée, dépassement de charge
Le « remplissage d'une benne lorsque celle-ci est suspendue » est interdit par les deux référentiels, et la brochure ED 6338 l'illustre d'une consigne : « Ne pas remplir une benne levée » (figure 38). Elle en donne le principe général : « ne jamais augmenter la masse d'une charge suspendue » (§ 10.5.1).
La logique est celle du tableau de charges : la charge a été vérifiée pour une masse donnée à une portée donnée. Une benne remplie en l'air, c'est une masse qui augmente sans que personne ne la connaisse, avec des personnes sous la charge pour la remplir.
Le plafond de la plaque de charge
Le Code du travail interdit de soulever, hors essais ou épreuves, une charge supérieure à celle marquée sur l'appareil ou sur la plaque de charge (R4323-33). Sur grue mobile comme sur grue à tour, le limiteur prévient le grutier à l'approche de la capacité nominale, puis déclenche une alarme au dépassement, audible aussi à l'extérieur.
« Le grutier doit réagir dès le déclenchement du premier signal d'avertissement afin d'éviter une situation de surcharge de la grue » (ED 6338, § 10.3.1 ; ED 6107, § 8.6).
Le limiteur de capacité « ne doit toutefois pas être utilisé comme moyen d'arrêt normal de l'appareil, car il agit en général alors qu'on a dépassé la charge maximale de la grue » (ED 6338, § 7.3.3).
Pour estimer une charge et un taux d'utilisation avant la levée, le calculateur de charge de levage donne un ordre de grandeur ; il ne remplace ni le tableau de charges du constructeur ni le limiteur.
Le levage à deux grues : interdit en R487, délicat en R483
C'est la divergence la plus nette entre les deux référentiels. La R.487A classe le « levage à 2 grues » parmi les opérations interdites des grues à tour. La R.483A le classe parmi les opérations délicates des grues mobiles (« levage d'une charge à 2 grues »).
Quand l'opération est admise, le Code du travail impose un cadre : si une charge est levée par deux appareils ou plus, un mode opératoire est défini et appliqué (R4323-43). L'INRS reprend cette exigence pour la grue mobile et la complète :
« Le travail à deux grues est particulièrement dangereux et doit être évité autant que possible. Si malgré tout il n'est pas possible de procéder autrement, une procédure “doit être établie et appliquée pour assurer la bonne coordination des opérateurs et des opérations”. »
— INRS, ED 6107, § 8.10
La brochure recommande en plus des précautions habituelles :
- de définir un chargé de manœuvre ;
- de recourir à des grues similaires, si possible le même modèle, avec les mêmes capacités et vitesses de levage ;
- de positionner les grues de façon à minimiser les efforts latéraux dans la flèche et, pour la même raison, d'éviter tout mouvement de rotation ;
- de ne pas lever une charge supérieure aux 2/3 de la somme des capacités des deux grues, dans la configuration donnée et compte tenu des conditions climatiques du chantier ;
- de procéder au levage à vitesse réduite.
Le survol des personnes et des lieux publics
L'article R4323-36 interdit de transporter des charges au-dessus des personnes, sauf si c'est requis pour le bon déroulement des travaux ; dans ce cas, un mode opératoire est défini et appliqué. Ce n'est donc pas une interdiction absolue, mais l'exception ne se décide pas depuis la cabine.
L'INRS en donne la raison et la portée : « le mot “personne” est pris au sens général et comprend non seulement les salariés mais également le public. Cette interdiction tient au fait que le risque de chute de la charge par défaillance de l'appareil ou de la liaison entre l'appareil et la charge (élingage) ne peut être totalement éliminé. » Si une opération exceptionnelle requiert le survol, « il y a lieu de définir une procédure et d'installer une protection pour prévenir ce risque » (ED 6338, § 6.2 ; ED 6107, § 5.4).
Au-delà de la clôture du chantier
Le survol de lieux fréquentés par le public, bâtiments et rues, est « une situation fréquente en agglomération ». Sur le domaine public, le maire ou le préfet peut prendre par arrêté toutes dispositions utiles ; dans certaines communes, ces arrêtés exigent une autorisation préalable à l'installation d'un appareil susceptible de survoler le domaine public. Sur un domaine privé, le propriétaire peut prendre des mesures complémentaires.
- Une charge qui croise une voie de circulation impose des mesures spéciales contre sa chute (R4323-37).
- Sur grue à tour, le dispositif de limitation de l'espace de travail permet d'empêcher une charge de survoler une zone définie, « pour éviter par exemple le survol de personnes » (ED 6338, § 7.3.5).
Les consignes de survol et de coexistence avec les autres entreprises figurent dans les documents de coordination : le PPSPS sur un chantier soumis à coordination, le plan de prévention sinon (ED 6107, § 5.1).
Sécurités neutralisées, bouton de réglage, manœuvres en charge
Le shunt du limiteur : pas entre les mains du grutier
La R.483A inscrit au programme les « conditions exceptionnelles de recours au dispositif de neutralisation du contrôleur d'état de charge et responsabilités associées ». Sur grue mobile, ce dispositif à clé, appelé « shunt », « ne doit pas être à disposition du grutier » ; lorsque la clé lui est accessible, l'INRS recommande de modifier la grue pour la rendre inaccessible depuis le poste de conduite (ED 6107, § 8.6).
Son usage est subordonné à trois conditions cumulées :
- une consigne écrite du responsable d'établissement qui recense les cas autorisés (« ce dispositif ne doit être utilisé qu'en cas de défaillance du limiteur de capacité afin de pouvoir permettre un fonctionnement d'urgence »), désigne les personnes autorisées qui détiennent la clé et définit les mesures compensatrices ;
- une formation spécifique à cette procédure, « complémentaire au CACES » ;
- la connaissance du fait que, sur les dernières générations, « tout shunt du CEC induira un enregistrement des données relatif au cas de charge ».
Plus largement, le grutier doit connaître les dispositifs de sécurité de sa grue, mais « les réglages ne doivent en aucun cas être modifiés » (ED 6338, § 7.3). En R487, le référentiel ajoute les règles d'utilisation des dispositifs de gestion d'interférences, y compris leur « neutralisation et mesures de prévention associées ».
Le bouton de réglage des grues mobiles récentes
Les dernières générations de grues mobiles disposent d'un bouton permettant « un accroissement de la capacité de 10 % en vitesse réduite ». La R.483A n'en admet le recours que dans des « conditions exceptionnelles ». Pour les grues à tour, l'INRS signale que certains modes permettant d'accroître la capacité sous vitesse réduite « peuvent induire une limitation de la vitesse du vent en service » (ED 6338, § 10.2.1).
Télescoper et se déplacer en charge
| Manœuvre | Ce qu'en disent les sources |
|---|---|
| Télescopage en charge (grue mobile) | Point du référentiel R.483A à connaître. Les brochures ne donnent pas de règle générale : les possibilités et limites sont celles de la notice d'instructions de la grue. |
| Déplacement en charge (grue mobile) | Possible sur certaines grues « sous réserve de respecter scrupuleusement les prescriptions de la notice » : sol plan et résistant, pression des pneumatiques, flèche alignée dans le sens de la marche avec orientation bloquée, vitesse lente, stabilisateurs près du sol, suspensions verrouillées (ED 6107, § 4.3). En catégorie B, il faut l'option « circulation en charge » ; elle est incluse en catégorie A (R.483A). |
| Translation en charge (grue à tour GME) | « Opération délicate » : flèche de préférence dans le sens du déplacement, charge ramenée près du sol, aucun autre mouvement pendant la translation, vitesse de vent maximale prescrite, « en général 50 km/h » (ED 6338, § 10.5.2). |
| Translation en charge (grue à tour GMA) | « En général interdit ». L'INRS décrit une procédure alternative : poser la charge au sol en bout de distribution, translater à vide, reprendre la charge (ED 6338, § 10.5.2). |
Refuser une levée : le droit d'alerte et de retrait
Parmi les règles du métier, l'INRS place celle de « refuser d'effectuer une opération de levage dangereuse ou d'utiliser une grue en mauvais état » (ED 6338, chapitre 4). Le fondement juridique est l'article L4131-1 du Code du travail : le travailleur alerte immédiatement l'employeur de toute situation dont il a un motif raisonnable de penser qu'elle présente un danger grave et imminent pour sa vie ou sa santé, et peut se retirer d'une telle situation. Le texte est présenté sur la fiche du wiki consacrée à l'article L4131-1.
Les critères selon l'INRS
- Gravité : le danger dépasse « en importance le risque inhérent à l'exercice normal du travail » et menace la vie ou la santé.
- Imminence : le risque est susceptible de survenir « dans un délai rapproché », que le dommage soit immédiat ou progressif.
- Pas de preuve à apporter : « le salarié n'a pas à prouver qu'il y a bien un danger, mais doit se sentir menacé par un risque de blessure, d'accident ou de maladie ».
Défectuosité d'une sécurité essentielle (limiteur de moment, fins de course de levage, de direction, de translation), du câble de levage (rupture d'un toron), de la structure (corrosion, arrêt d'axe manquant).
Travail au voisinage d'une ligne électrique, orage, vent dépassant 72 km/h (exemples cités par l'INRS, ED 6338, § 9.1).
La réglementation n'impose aucun formalisme ; l'INRS recommande en pratique d'informer l'employeur ou le responsable hiérarchique en indiquant ses raisons, verbalement ou par écrit, et d'informer rapidement un représentant du personnel, qui peut lui-même exercer son droit d'alerte. Une anomalie constatée à la prise de poste se signale au responsable de chantier et se consigne dans le registre d'observation : « une grue en mauvais état ne doit pas être utilisée » (§ 9.2).
R483 ou R487 : les listes d'exploitation comparées
Référentiels R.483A et R.487A, annexe 2, rubrique « Exploitation ».
Interdites
- Laisser une charge suspendue en fin de poste
- Levage de personne
- Remplissage d'une benne suspendue
Délicates ou exceptionnelles
- Levage d'une charge à 2 grues
- Télescopage en charge
- Bouton de réglage +10 % en vitesse réduite
- Neutralisation du contrôleur d'état de charge
Interdites
- Laisser une charge suspendue en fin de poste
- Levage à 2 grues
- Levage de personne
- Remplissage d'une benne suspendue
À maîtriser
- Dispositifs de gestion d'interférences : voyants, neutralisation et mesures associées
- Stabilisation des grues de catégorie 3 (talus, résistance du sol)
- Translation en charge des GME, opération délicate selon l'INRS
Pour vérifier ces distinctions, le quiz CACES R487 grues à tour reprend les thèmes du test théorique.
Sources
- Code du travail, articles L4131-1, R4323-32, R4323-33, R4323-35, R4323-36, R4323-37, R4323-43 et R4323-44 — Légifrance et code.travail.gouv.fr
- Recommandations Cnam R.483A (grues mobiles) et R.487A (grues à tour), mises à jour en 2026, annexe 2, rubrique « Exploitation » — ameli.fr/entreprise
- INRS, ED 6338, Grues à tour, avril 2025 : chapitres 4 et 11, § 6.2, 7.3, 9.1, 9.2, 10.2.1, 10.3.1, 10.5, 10.6 — inrs.fr
- INRS, ED 6107, Grues mobiles. Manuel de sécurité, novembre 2018 : § 4.2, 4.3, 5.1, 5.2, 5.4, 8.6, 8.7.2, 8.10, 8.12 — inrs.fr
À retenir
- Je vérifie avant de quitter le poste qu'aucune charge ni élingue ne reste au crochet (R4323-35), grue mise hors service.
- Je ne lève jamais une personne de ma propre initiative : un accès difficile n'est pas une circonstance exceptionnelle (R4323-32).
- Je refuse de laisser remplir une benne suspendue et je n'augmente jamais la masse d'une charge en l'air.
- Je vérifie le référentiel de ma grue avant un levage à deux appareils : interdit en R487, délicat en R483 et toujours sous mode opératoire (R4323-43).
- Je réagis au premier signal du limiteur et je n'utilise ni le shunt ni le bouton de réglage hors de la procédure écrite de l'établissement.
- Je peux refuser une levée dangereuse ou une grue en mauvais état : j'alerte et j'explique mes raisons (L4131-1).